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APPLICATION DU CLAIR-OBSCUR

ON représente les objets sans l'aide des couleurs, par le seul effet des clairs et des ombres ; et alors même que les couleurs viennent y ajouter leur vérité et leur charme, c'est au clair-obscur qu'il appartient de rendre le relief des formes, de faire sentir les espaces et de déterminer les distances.

Sans la répartition des clairs et des ombres, sans l'adoucissement et l'exhaussement des tons qui résultent de l'éloignemeut et de l'obliquité, et qui constituent la perspective aérienne, les traits du dessin resteraient à l'état de silhouettes, et le coloris ne serait qu'une enluminure ; les raccourcis et les projections de la perspective linéaire demeureraient inintelligibles. Si avec un simple linéament tracé au crayon ou à la plume, on peut donner l'idée d'un membre saillant et d'un contour qui tourne et qui ftiit, c'est par la vigueur et la ténuité alternative du trait, c'est-à-dire par un commencement de clair-obscur.

Sous l'influence des tendances modernes de l'art portant à exagérer la valeur de l'imitation naturelle, et afin d'obtenir un succès d'illusion, beaucoup d'artistes ont forcé le clair-obscur pour obtenir plus de relief. Par ce moyen, on réussit, il est vrai, à faire des figures qui se détachent mieux de la toile ; mais la question est de savoir si on n'achète pas souvent ce mérite au prix d'autres qualités non moins importantes, quelquefois même aussi capables d'influer sur l'illusion que Ton s'est proposée de produire.

Il serait possible que, dans les œuvres de Raphaël, à l'époque où il suivait encore les errements du Pérugin, l'on aperçût trop facilement le pan du mur ou du panneau, si l'idée n'y était aussi fortement mise en saillie. Evidemment, lorsque, dans la suite, le grand artiste changea de manière, l'un de ses plus sensibles efforts eut pour but de rehausser par la puissance du ton le relief de ses figures. Qu'il y ait réussi, il serait inutile de le contester; mais, somme toute, est-il plus dans le vrai? Nous ne le croyons pas ; nous croyons, au contraire, à sa décharge, que le temps a fait pousser au rouge et au noir, au-delà de ses prévisions, beaucoup de teintes auxquelles il avait voulu seulement donner plus de relief. La lim-

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pidîté, la propreté, la netteté de ses teintes primitives est pins conforme & la vive distinction des objets, à la franche individualité des contours, qui nous reste comme impression définitive après les avoir vus.

Le Beato Angelico s'est fait apprécier par la fermeté douce de son clair-obscur. La lumière est touchée, on peut le dire, avec nne propreté exquise, s Quand il essaie de peindre le séjour céleste, s'écrie Moutabert, rien n'est joyeux, n'est lumineux comme le ton de ses images. » Le même auteur reproche, au contraire, an Guerchin, qu'on a appelé un magicien en peinture pour le relief de ses formes, d'avoir représenté les Anges, lorsqu'ils apparaissent sur les nuées du ciel, comme s'ils étaient éclairés de la lumière d'un cachot.

Où donc faut-il tendre ? A une mesure telle que tous les effets de l'art étant poursuivis parallèlement, aucun ne soit monté en vue d'une perfection qni lui soit propre, au point d'être défavorable à tous les autres.

Le clair-obscur, outre qu'il sert à donner du relief, et par conséquent du mouvement et de la vie aux figures, a des beautés qui lui sont propres. H y a une singulière poésie dans les mille jeux de lumière, soit qu'elle scintille avec l'éclat du grand jour, soit qu'elle se glisse doucement et comme voluptueusement dans l'ombre. Pas d'objet si vulgaire, pas de tissu si grossier qui, observé et rendu au point de vue des effets toujours variés de la lumière qui l'inonde on la caresse, ne soit susceptible de charmer. Rendre ces effets, leurs modulations, leurs rejaillissements, on seulement les faire sentir en les rappelant, n'est jamais au-dessous de l'artiste chrétien.

H y a lieu aussi de considérer et de distribuer la lumière et l'obscurité par rapport à leur signification : la lumière, c'est le bien ; les ténèbres, c'est le mal. Cependant le bien ici-bas demeure dans l'ombre : on l'ignore, méconnaît, on l'oublie, et lui-même il se cache volontiers. Par contre, itation, qui recherche le grand jour, n'en est pas moins une des s du mal ; et il n'est pas rare que la fausse science, la fausse vertu, sse grandeur réussissent à s'entourer d'un éclat extérieur. Mais ces mts ne changent rien à la vérité des rapports. Le mal ne brille qne joulcnr de bien ; l'obscurité du bien tient à ce qu'il est considéré et isidère lui-même, dans l'homme vertueux, comme n'étant pas. Son bit venir : alors non-seulement il sera mis en lumière, mais il brile son propre éclat, us un tableau, partout où l'idée du bien se présente, il est toujours à

OU ULÀIR-OBSCUR ET DU COLOKIS. 91

propos qu'il soit mis en lumière : cette lumière sera vive, abondante, prépondérante, ai le bien se manifeste hautement, largement, incontestablement. Elle ne sera quelquefois qo'nne lueur, comme celle de l'aurore annonçant le jour, mais qui ne l'est pas encore , lorsque le bien se fait si humblement qu'il est censé inaperçu. Tous les objets , personnages on réunions de personnages représentant les puissances adverses, seront, au contraire, communément mieux a leurs places dans les masses obscures. Les effets de nuit ont été recherchés dans certaines écoles pour ce qu'ils ont de mystérieux. Jésus naît a Bethléem ; le monde ignore que cet enfant sera son sauveur et qu'il est son Dieu. Il va bien au mystère de cette naissance de s'accomplir au milieu de la nuit ; et c'est une heureuse pensée que celle do Corrége, dans sa Nuit , d'avoir éclairé l'étable par le seul rayonnement lumineux qui émane du divin Enfant. Ce n'est pas non plus sans bonheur que Fabrice Obilian , peintre saxon du XVIIe siècle , a saisi

Entretien de Notre. Seigneur avec Nicodeme. {Fr. Chilien.)

la circonstance de la première visite qne Nicodeme fit à Notre- Seigneur en se couvrant des ombres de la nuit. La lumière d'un flambeau, qui se projette sur la figure du Christ, avec quelque rejaillissement sur celle de

Nicodème, sans dissiper d'ailleurs l'obscurité, exprime, aussi bien que le comportait le genre spécial du peintre allemand, le mystère de cette mis— sion dont la connaissance, déposée alors comme un germe dans l'âme du docteur pour l'inviter à renaître, ne brilla que bien plus tard à ses yeux de tout son éclat.

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