DES RAPPORTS ENTRE LES COULEURS
EN parlant du clair-obscur, nous venons de considérer les effets de la lumière par rapport à leur plus ou moins d'intensité ; le coloris, dont nous devons maintenant nous entretenir, est l'art d'imiter les couleurs dont cette même lumière revêt les objets.
Relativement aux apparences sensibles, la forme constitue leur essence, la couleur n'est que leur revêtement. Les beautés de la première sont fondamentales, et les esprits dont le goût est cultivé et l'observation pénétrante leur donneront toujours la préférence ; mais la couleur est une parure, et, comme toute parure, elle est faite pour plaire : ajoutée convenablement à la forme, elle est nécessaire à sa parfaite beauté. Dans l'art comme dans la nature, elle est nécessaire à la beauté vivante ou qui veut le paraître, la beauté de la forme sans la couleur étant une abstraction.
Les qualités d'un bon coloris sont, avant tout, la vérité et l'harmonie : la vivacité et le brillant des couleurs ne viennent qu'en seconde ligne. Les moyens de les obtenir les unes et les autres dépendent des rapports des couleurs.
Le spectre solaire, lorsque la lumière est décomposée par un prisme, nous offre sept nuances bien distinctes ; mais si l'on considère que deux de ces nuances sont des variétés de bleu, le bleu n'étant pris que pour une seule couleur, les sept se réduisent à six, qui, elles-mêmes, en s'isolant, ne forment plus que trois couleurs primitives : le rouge, le jaune et le bleu, les trois couleurs secondaires étant le résultat des premières, combinées deux à deux, en égale proportion . Le rouge et le jaune donnent naissance à l'orange ; du jaune et du bleu réunis provient le vert ; et le violet naît de la combinaison du bleu et du rouge. Chacune des couleurs primitives peut produire, avec chacune des deux autres, autant de
nuances différentes que Ton peut imaginer de divisions dans on nombre
toujours divisible ; mais jamais ces trois couleurs ne peuvent s'accorder
pour former une nuance qui participe de toutes les trois. Le vert et
l'orange, Ttrange et le violet, le violet et le vert ne ramènent aucunement,
si on les fond ensemble, ni au jaune, ni au rouge, ni au bleu, qui les se*
parent dans le spectre solaire ; ils ne produisent pas non plus une couleur
nouvelle ; mais ils s'achromatisent, c'est-à-dire qu'il en résulte un gris qui
tend plus ou moins au blanc, plus ou moins au noir, selon le degré de la
lumière.
Dans tous les cas, les couleurs ne sont neutralisées que dans la mesure où elles rencontrent les couleurs opposées , et c'est ainsi que l'on obtient °Q des gris et des bruns légèrement teintés de couleur, ou des couleurs tendant plus ou moins de ton vers le brun ou le gris, selon l'intensité des ^ets achromatiques.
I*s couleurs qui se détruisent quand elles sont confondues se surexcitent et s'exaltent réciproquement, si elles sont seulement rapprochées. La présence d'une couleur va jusqu'à faire jaillir autour d'elle des teintes de ^uleur opposée dans un endroit où l'on ne croyait pas en avoir mis. Ua gris paraîtra vert à côté d'un empâtement de rouge ; un bleu tournera ^oiet par le rapprochement du jaune. H peut arriver que cet effet soit es"vi^> ensuivant que l'artiste en tirera profit, on le laissera tourner contre l^j .jeg qUaHtés de son coloris en dépendront en grande partie.
^s couleurs forment entre elles une sorte de gamme dont on pressent 1 &nalogie avec ^ gamme des sons. Il n'a pas été possible jusqu'à présent de préciser la communauté de lois, de nombres et de rapports que ces deux gammes ont certainement ensemble ; mais ne semble-t-il pas que le sentiment des uns se confonde avec le sentiment des autres dans une même
lacuité, tant on a toujours vu les habiles coloristes avoir d'aptitude pour kamsiqoe?
otites les couleurs s'harmonisent dans la nature et doivent s'harmo- TttâfeT dans l'art : il s'agit seulement, quant à la manière de les associer ou ôfc\ea écarter, de saisir les conditions et les proportions qui leur conviennent. Pour le bien rendre, au double point de vue de la vérité d'imitation et de l'harmonie, et aussi pour leur donner un éclat convenable, il faut les bien voir, les bien juger et les bien rendre. Ces trois conditions, en effet, sont distinctes, car autre chose est ce qu'elles paraissent, autre chose ce qu'elles sont, autre chose ce qu'elles deviennent.
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En disant ce qu'elles sont, nous n'entendons pas parler de leur nature intrinsèque. Il s'agit pour la peinture de savoir quelle est la réelle et ha* bituelle couleur des objets, celle dont l'idée reste, indépendamment des circonstances, du jour naturel ou artificiel, de- l'inclinaison, de la proximité ou de l'éloignement, des rejaillissements de toute sorte qui peuvent en modifier l'aspect. En disant ce qu'elles paraissent, nous avons précisément en vue ces modifications. Une vigoureuse justesse de représentation demanderait que tous les effets en fussent rendus ; mais elle ne saurait lui interdire le choix du jour, de l'air, de la position où la couleur naturelle est accidentellement défigurée.
Une grande difficulté naît de la situation des couleurs sur le tableau. Leur jour, leur inclinaison, l'air qui les entoure ne sont pas les mêmes que dans la nature. Toutes ces questions peuvent se résoudre par des règles mathématiques ; il est bon de les connaître, et utile de s'en servir ; mais rien ne peut suppléer un sentiment supérieur à toute analyse, par lequel l'artiste éminent et l'observateur de goût se rencontrent dans le vrai des couleurs, comme dans le vrai de toutes choses, nonobstant l'infirmité des moyens de communication.
. C'est ce sentiment qui, vivifiant tous les artifices du métier, transporte dans les esprits et jusque dans les sensations les impressions qui seraient produites par la réalité des objets naturels.