‹ Manuel de l'art chrétienChapitre 3 sur 157 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

REGLES GENERALES DE L'ART CHRETIEN

EXPOSÉ PRÉLIMINAIRE

L'art, dans son acception la pins large, s'entend de tout ensemble de I connaissances, de règles, d'aptitudes, considérées relativement à des conséquences pratiques, et c'est en quoi il diffère de la science, qui de son essence est purement spéculative. Nous disons également l'art de penser, Fart de guérir, les arts mécaniques, les arts industriels, les arts libéraux ; et de chacune de ces choses en particulier Ton peut dire qu'elle est an art. Mais si nous disons Y Art d'une manière absolue , il est entendu que nous y attachons avant toqt l'idée du beau : en d'autres termes, que nous parlons des beaux-arts, c'est-à-dire des arts qui ont le beau pour moyen obligatoire, sinon pour but exclusif. Saint Augustin, dans un sens sublime, applique ce tenue S! Art au Verbe éternel ; c'est lui, en effet, qui est l'artiste suprême, par qui toutes choses ont été faites. Si nous disions seulement le suprême artisan , nous ne ferions pas assez sentir quelle est la beauté de ses œuvres.

Lear bonté cependant passe avant leur beauté : Vidit Deus quod esset

bonumy et nous nous garderons de penser que le beau soit l'objet défi-

nitif de l'Art, indépendamment de cette utilité supérieure qui constitue le bien. La plus grande supériorité de l'art sur le métier, c'est qu'il s'élève jusqu'aux aspirations de l'âme, tandis que le métier s'arrête aux besoins du corps. Si l'utile paraît quelque chose de relativement inférieur, c'est qu'on le prend trop bas : il y a de sublimes utilités. L'utile est la règle de l'architecture , le premier des beaux-arts. Un édifice doit avoir une destination à laquelle soient adaptées toutes ses parties, et chacune d'elles doit concourir à la solidité du tout. L'élévation morale de sa destination doit être l'âme de tout ce qu'on pourra lui donner d'élévation monumentale , élévation qui manquerait son but si elle était obtenue au détriment de ce qu'elle doit signifier.

Nous ne prétendons pas embrasser dans nos études tous les beauxarts, mais nous attacher aux arts d'imitation, qui tous reviennent plus ou moins à la peinture et à la sculpture.

A voir la plupart des définitions qui en ont été données dans les siècles précédents, définitions qui peuvent se résumer en ces termes : pour la première, l'art d'imiter la nature en projetant sur une surface plane des lignes , des ombres et des couleurs ; pour la seconde , l'art d'imiter la nature en donnant à une matière solide la forme palpable dès choses, il semblerait que l'imitation de la nature est leur unique but, cette imitation suffisant d'ailleurs pour remplir les conditions du beau. Dufresnoy s'élève plus haut et se rapproche de la vérité quand il appelle la peinture une poésie muette. A nos yeux, les arts d'imitation sont avant tout une langue, et cette manière de les considérer devient obligatoire pour nous qui voulons nous en occuper au point de vue chrétien.

L'imitation la plus vraie de la nature , la plus fidèle traduction, le plus heureux choix de ses beautés ne sauraient nous suffire comme fin ; nous les voulons comme moyens d'atteindre un but plus élevé, t Le but suprême de l'art », dirons-nous avec Selvatico, t c'est d'enseigner d'utiles vérités par le moyen du charme qu'il exerce sur les sens J> *.

Comment choisir son sujet, comment déterminer et grouper les figures qui doivent entrer dans la composition ; quelles expressions donner à ses personnages, quels linéaments aux corps imités de la nature, et s'il s'agit de peinture, comment distribuer les ombres et les couleurs ? Telles sont les questions auxquelles entreprend de répondre quiconque essaie de

1. Selvatico, SulV edueazione del pittore ttorico, in-8°. Padora, 1842, p. 396.

EXPOSÉ PRÉLIMINAIRE. 3

traiter des arts d'imitation , et ce sera aussi la première partie de notre tâche. Nous nous efforcerons de la remplir, sans jamais oublier que nous faisons une étude de l'art, mais surtout que notre objet est Y Art chrétien. H n'est pas, ajouterons-nous , une œuvre d'art chrétien qui ne manque son bnt, si elle ne se résume dans une impression favorable au salut.

Bien que nous ne devions traiter de rien sans recourir aux lumières que nous fournissent sur chaque sujet les maîtres de la science sacrée, comme la doctrine de l'Église au sujet des représentations figurées, du culte des images, de l'usage qu'elle en fait dans la liturgie, de la décoration des monuments religieux, domine toute la matière , nous commencerons par en faire an exposé général, qui facilite l'intelligence des applications particulières que nous en ferons dans le cours de cet ouvrage.

Nos notions dogmatiques une fois données , nos principes d'esthétique posés, non content d'analyser ce que les auteurs spéciaux par rapport à la technique de l'Art ont dit de l'invention , de la composition et de ses antres parties, nous rattacherons à chacune d'elles des considérations plus étendues, relatives au point de vue sous lequel nous les envisageons.

Arrivé, en suivant cette marche, au terme de notre première partie, nous nous attacherons à l'exposé de l'iconographie chrétienne : faisant l'application des idées que nous aurons émises, nous examinerons comment l'on doit, comment l'on peut représenter Dieu, la Sainte Vierge, les Anges, les Saints ; rapporter les faits de l'histoire sacrée ; personnifier les êtres matériels, comme le ciel et la terre ; les êtres de raison, comme les vertus et les vices. Notre première partie étant comme la grammaire de la langue parlée par l'artiste chrétien, nous en ferons ensuite un dictionnaire raisonné, que nous divisons en trois autres parties consacrées à l'iconographie générale, à l'iconographie spéciale des mystères de la religion chrétienne et à l'iconographie des Saints.

Toute langue se forme par l'usage, et c'est surtout sur la signification des mots que l'usage exerce un empire presque souverain ; le langage de l'art comme tous les autres langages est soumis à cette loi ; nous voulons d'autant mieux la respecter qu'en toutes choses nous n'aimons rien tant qne l'esprit traditionnel.

L'Archéologie nous fournira les données traditionnelles du langage artistique ; ces données, toutefois, nous ne les accepterons pas sans contrôle. L'usage pour une langue ne saurait faire loi qu'à la condition de respecter les principes dont l'ensemble constitue son génie. Les données

qui nous sont fournies par la science archéologique, et la pratique des représentations chrétiennes continuée journellement sous nos yeux, nous ne les admettons qu après les avoir soumises à la lumière de la foi catholique, après avoir acquis le droit de croire qu'elles seront comprises, qu'elles enseigneront la vérité, qu'elles édifieront. C'est à quoi nous servira l'exposé doctrinal par lequel nous allons commencer.

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