DE LA CARNATION
Toutes les couleurs se rencontrent dans les chairs , mais adoucies et voilées sous la transparence de la peau. Cette enveloppe elle-même est plus ou moins teintée de jaune ; le rouge du sang artériel répand la vie dans les moindres vaisseaux ; associé au blanc des parties grasses, il forme cette sorte de rose qui devient le fond ordinaire de la carnation. Les veines ont quelque chose de bleu ; mais le rapprochement du rouge fait qu'elles répandent plutôt des teintes violettes, qui, légères, donnent du ton et de l'action au visage, sans détruire sa fraîcheur. Enlevez ces teintes, vous le rendrez pâle, et tel est l'effet produit par la proximité d'un vêtement vivement violet. La délicatesse des teintes est si grande dans les
chairs, qu'il faut particulièrement prendre garde à tout ce qui en approche. Des rapprochements intempestifs peuvent rendre des chairs vertes, ronges, jaunes ou blenes sans que l'artiste Tait voulu ni prévu, et leur donner, contre son gré, l'aspect de la maladie, de la passion ou même de la mort
Le teint varie selon l'âge, le sexe, la race , selon la condition et les habitacles qui en sont la conséquence, selon les dispositions de l'âme et du corps. Il suffît souvent d'une impression qui passe pour en modifier sérieusement les couleurs. Yous faites un portrait ; le modèle pose ; vous avez saisi la teinte : le temps de le fixer sur la toile, l'ennui a décoloré ce visage ; dans le même intervalle, un joyeux souvenir l'aurait pénétré d'un vif incarnat.
Bien n'est pur, rien n'est calme, rien n'est clair comme une carnation virginale demeurée à l'abri du trouble et des passions : la souffrance n'a fait que l'effleurer, le temps ne l'a pas encore entamée. Toutes les couleurs s'j associent avec la plus parfaite harmonie : sans se fondre entièrement dans le blanc, elles en approchent assez pour en avoir l'éclat ; elles prennent du rouge une douce chaleur ; le bleu le tempère en se voilant luimême ; ce qui perce du jaune est comme un reflet doré, avec la souplesse et le velouté de la vie, substitué au poli glacé du métal.
La période des développements s'est accomplie, et la maturité approche. Bientôt l'air, le soleil, les soucis, la succession des jours ont fait sentir leur poids et remué en toutes manières le sang et les humeurs. Les couleurs, qui montent à la surface du corps, en reçoivent tous les contre-coups ; elles s'agitent, elles se heurtent, elles se mêlent selon la loi ordinaire des achromatismes ; le teint se brunit ; mais, sur une gamme plus forte, l'harmonie se relève, et un teint viril est lui-même plein de beauté.
Les années se pressent, les passions s'amortissent. Heureux le vieillard qui, désabusé des mille objets de nos convoitises, trouve dans la paix du S0lrl& première récompense des travaux du jour! Vous le reconnaîtrez à la sérénité de son regard, mais aussi quelquefois à celle de son teint. Ce teint s estéclairci plus encore qu'il n'a pâli, les chairs ont fléchi sur elles-mêmes plus encore qu'elles ne sont ridées , et de telle sorte que, dans ces affaissements de la nature, il se retrouve une fraîcheur nouvelle où le rose des joues se relève sur un fond de sereine blancheur.
™ approches de la décrépitude, cependant , se font souvent sentir par des teintes de plus en plus terreuses, sans même laisser voir dans leur
conflit l'énergie de la latte. Cette vie va finir ; il est temps d'en commencer une autre.