LA SAINTE TRINITÉ
L'imagination n'a point à se mettre en quête pour trouver des figures capables de représenter le premier et le plus profond des mystères de notre foi : la Trinité des personnes dans l'unité divine. La mission de l'artiste, en cette matière, est plus simple : il laissera à l'esprit le soin de préciser tout ce qui peut humainement se concevoir de ce mystère ineffable, et se contentera de lui mettre sous les yeux les personnes diversement représentées, selon la diversité de leurs attributions et selon qu'elles se sont diversement manifestées.
Les plus anciennes représentations de la sainte Trinité dont nous ayons connaissance étaient conçues d'après ces données : les trois Personnes divines étant figurées chacune par les symboles de la main, de l'agneau et de la colombe, dans les églises de Saint-Félix, à Noie et à Fondi, décorées par saint Paulin et décrites dans les vers qu'il y avait fait inscrire : Pleno coruscat Trinitas mysterio, etc.
Les circonstances où il y a un sérieux besoin de représenter la sainte Trinité pour elle-même sont toujours demeurées exceptionnelles, et rien n'est plus commun, au contraire, que l'occasion de représenter les trois personnes divines sous les traits consacrés pour les figurer spécialement. Cette occasion se rencontre toutes les fois que, dans la vie du Dieu fait homme, on veut faire intervenir le Père et le Saint-Esprit pour attester sa mission, affirmer sa divinité, agir de concert avec lui ou le glorifier.
Veut-on cependant, en réunissant les trois personnes divines, se proposer comme but cette réunion même : que l'on fasse comme le saint évêque de Noie, qu'on ne sépare pas du mystère de la Trinité celui de la
Rédemption; la pensée du mystère de l'Incarnation y sera comprise, et
tons les mystères fondamentaux de notre foi seront ainsi exprimés dans un seul groupe.
Ce genre de représentation, qui remonte au XIIe siècle, a été fort usité aux xive, XVe et xvie siècles. En dernier lieu, on avait fini par en perdre le sens. Aujourd'hui, il est réhabilité ; mais pour que la réhabilitation soit complète, il importe de rentrer dans le caractère solennel qu'on donnait à
Trinité et Rédemption. (Miniature du XII* siècle. ;
ces sortes de représentations, à l'époque où celle-ci se fit jour dans l'art. La Rédemption de l'homme et la manifestation de la Trinité sont un sujet de gloire et de joie. Ce n'est pas le cas de s'apitoyer sur les souffrances de l'Homme-Dieu; il vaut bien mieux revenir à l'expression des plus anciens crucifix, où le Christ, étendant les bras, se montre prêt à embrasser le monde : vivant et rayonnant, vainqueur de la mort et de la souffrance. Alors le Père, au lieu de s'attendrir, se montrera lui-même heureux et glorieux, doublement satisfait dans sa justice et dans son amour, avec la participation du Saint-Esprit.
Étant admis que le mieux en iconographie chrétienne n'est pas d'aborder de pins près le mystère de la Trinité dans l'Unité, il faut reconnaître aussi qu'il y a des images dont on peut licitement se servir pour mettre sous les yeux, par voie d analogie, ce qui peut nous donner une idée d'un pareil mystère.
En se servant de figures inanimées, on renonoe à représenter Dieu, et Ton ne cherche plus qu'à le rappeler et à exprimer quelque chose de lui par des signes. Le triangle est le plus heureux et le plus accrédité de ces signes : trois angles sont compris dans un seul triangle. On a aussi imaginé une figure formée de trois cercles enlacés les uns dans les autres, de sorte
La Trinité représentée par trois cercles.
que, ne pouvant être séparés, ils soient considérés comme ne faisant qu'un tout. En voici un exemple, où la figure graphique signifiant la Trinité est complétée par l'inscription qui l'accompagne : Unitas, Trinitas.
Les cercles et le triangle sont combinés dans cette autre figure, fort usitée au XVIe siècle, où l'inscription est encore plus essentielle ; en ellemême, elle est irréprochable ; mais il n'en est pas ainsi de la tête à trois visages qui la surmonte, tout aussi bien que des corps à trois têtes que Von rencontre ailleurs. Ces figures monstrueuses ont été sévèrement et
148 MANUBL DB L'AHI CHBBTIEN.
définitivement réprouvées par l'autorité ecclésiastique pour toute représentation divine.
Nous avons eu,au contraire, déjà l'occasion de justifier les représentations de la sainte Trinité par trois figures humaines semblableB. Nous avons va que l'antiquité ne leur manque pas : le sarcophage du musée de Latran
Trinité représentée par une tète à trois figures, et a du triangle et de trois cercles.
(voir pi. v), où on les observe, doit être à peu près de l'époque où saint Faulin décorait les églises de Mole et de Fondi. Au moyen de ces trois figures, on dit, autant que possible, la similitude des trois personnes divines, lenr égalité en ancienneté, en puissance, en sainteté, en perfection de toutes sortes. Dans l'exemple que nous en avons donné (ci-dessus, n° 6), il y a aussi unité d'un même conseil, dans une même pensée, une même décision. Une semblable unité des âmes est bien une des moins impar-
faites images de l'unité divine ; et, pour insister encore plus sur cette vérité , les trois personnes sont enveloppées dans un unique manteau. Dans cette miniature, la distinction personnelle et l'ordre de préséance sont aussi bien marqués que le comporte la nature de la composition.
En pareil cas, en effet, le milieu appartient au Père : c'est lui qui préside, et le Fils étant placé à la droite, la gauche revient au Saint- Esprit. Le Père est bien caractérisé par le globe, la croix est justement l'attribut du Fils, et les Tables de la Loi sont très-bien appropriées au /Saint-Esprit, eu égard à l'inspiration, qui est plus particulièrement dans ses attributions. Le livre eût rendu la même idée , mais on se serait trop souvenu qu'il appartient plus spécialement au Fils. On ne pouvait pas plus approximativement qu'on Ta fait dans cette composition exprimer avec trois figures humaines l'unité, la similitude et la distinction entre les personnes divines.
L'apparition des trois Anges à Abraham, motif principal pour autoriser la représentation de la sainte Trinité par trois figures humaines semblables, parait devoir justifier également celles où les trois Anges tiennent, sous les figures qui leur sont propres, la place des trois personnes divines.
Ce mode de composition est usité chez les Grecs modernes ; mais ces Anges étant en tout semblables et ne portant aucun attribut, ce n'est là qu'an moyen d'exprimer en général les desseins divins, par rapport aux mystères qu'on a pris à tâche de représenter, et de rappeler le mystère fondamental, sans insister sur la distinction des personnes. Nous venons de voir comment on le pouvait faire, au contraire, tout en exprimant leur similitude, et en les distinguant au moyen de leurs positions, de leurs opérations, de leurs attributs.