TYPES DU CHRIST D' APRÈS LA TRADITION
LA valeur de l'image comme représentant l'original, si on l'entend plutôt dans le sens d'une idée morale, que dans celui d'une œuvre artistique, n'est pas essentiellement liée à la perfection du travail, à l'exactitude avec laquelle l'artiste a su reproduire les traits du modèle; elle dépend principalement de l'intention manifestée par des efforts d'imitation sans doute, mais aussi par la situation donnée à l'image, par les attributs destinés à la caractériser. Mais si l'on considère la chose sous le rapport de l'art, l'affaire propre du peintre lui-même est essentiellement de faire ressemblant avec toute la perfection dont l'œuvre est susceptible. Relativement à l'humanité du Fils de Dieu en particulier, il doit tendre de tout son pouvoir à se conformer au modèle divin ; mais où retrouver ce type de figure que le Verbe éternel s'est approprié en s'unissant à la nature humaine ? Que nous en dit la tradition? quelle confiance sous ce rapport peuvent nous inspirer les monuments de l'art ? Nous allons en dire notre pensée, mais préalablement nous n'hésitons pas à admettre en principe la beauté de ce type adorable.
Le Sauveur a certainement réuni en son corps tous les genres de perfections ; il était, comme le dit l'Ange de l'École, parfait en tous points, parfait par la proportion des lignes de ses traits et de tout son corps, persistantes au dehors, parfait par le jeu, l'élasticité, l'harmonie de toutes les fibres destinées à se mouvoir pour mettre l'extérieur en rapport avec le dedans. Et c'est pourquoi la physionomie même, qui a su se prêter mieux
qu'aucune autre aux dernières extrémités de rabaissement, sera la pins capable d'exprimer la majesté des grandeurs suprêmes, sans que les lignes de ces traits destinés à nous ravir éternellement aient au fond jamais varié.
L'on a supposé trop légèrement que l'indécision de certaines controverses sur l'interprétation du texte d'Isaïe, relativement aux abaissements de l'Homme- Dieu, avait influencé l'art chrétien dans le sens de la dégénération des types du beau, mis en honneur par l'antiquité grecque : le beau est tellement de l'essence de l'art, quand il veut rendre le bien, que dans ce genre nous concevrions tout au plus des écarts individuels.
Ce que l'on a pris pour un système, fut tout simplement ou inhabileté d'exécution, ou mauvais goût, ou archaïsme.
A tontes les époques, les efforts de l'art ont tendu à réunir dans la figure du Christ les meilleures conditions de la beauté humaine; mais il est arrivé, selon la diversité des temps et des écoles, qne ces conditions ont été comprises différemment.
H y a lieu de croire aussi, malgré cette diversité, qu'à peu d'exceptions près, toutes ces images sont dérivées d'un type unique, qui n'est autre que celui-là même de Notre-Seigneur, dont on avait plus ou moins conservé le souvenir.
Si l'on compare et si l'on combine les différents documents qui nous sont parvenus à ce sujet, Jésus nous apparaît, dans sa vie mortelle, avec un aspect à la fois simple et vénérable, empreint de bienveillance, de gravité et de prudence. Sans s'élever an-dessus de la moyenne, sa taille est avantageuse, son port noble et assuré ; la coupe de son visage est d'un bel ovale ; son teint clair, coloré d'une douce et modeste rougeur sur un fond comparable à la couleur du froment nouvellement mûr, sans aucune tache, aucune inégalité; son front, sans être trop proéminent, s'élève calme, uni et serein; ses sourcils sont bruns ou un peu noirs, ses yeux clairs , vifs et pénétrants, d'une grâce sans égale, d'une pureté telle qu'elle exerçait des charmes jusque sur ses ennemis, et d'une de ces nuances insaisissables que l'on a pu comparer au vert azuré des eaux (fflauci) , décrite comme tirant sur le blond (aubjlavescentes), ou ayant quelque chose de plus bruny selon que la lumière vient diversement s'y réfléchir.
Son nez d'une grande pureté de lignes, un peu long, suivant les uns, d'une grandeur moyenne, suivant les autres, est, de l'avis de tous, proportionné d'une manière irréprochable ; il en est de même de sa bouche, et
ses lèvres fraîches et rosées s'épanouissent sans se serrer ni se contracter jamais.
Ses cheveux médiocrement fournis, d'un blond tirant sur le brun, qui
rappelle celui de la noisette dans sa maturité, n'ont jamais été atteints par
les ciseaux; ils se partagent sur le front, et, retombant de toute leur longueur,
ils se bouclent sur le cou. Sa barbe en diffère peu par la nuance; elle est
on peu plus blonde peut-être; dans sa longueur, elle ne va pas au delà
d'un travers de main, puis elle se partage habituellement par le milieu.
Vers ces données de la tradition écrite vient converger tout ce que nous avons pu recueillir relativement aux saintes Faces honorées de temps immémorial, comme imprimées sur des tissus, au contact direct du visage de Notre-Seigneur,tout ce que nous savons de ses plus ancien nesimages (v. pi. xxix). Nous avons cru qu'il ne fallait pas négliger ces diverses sources de renseignements, il ne faut pourtant pas leur accorder plus de portée qu'elles ne peuvent en avoir.
Que des images du Sauveur aient été peintes de son vivant, qu'elles l'aient été par des Saints, qu'elles l'aient été même par des Anges appelés à seconder des désirs humains, il en résultera pour ces images des droits extraordinaires à la vénération, mais non pas la certitude qu'elles doivent nous transmettre les traits de leur divin modèle dans leur exacte vérité. Pour atteindre cet autre résultat, il eût fallu, dans le premier cas, delà part de l'artiste, un talent proportionné à sa bonne volonté; dans le second cas, il faudrait encore que la faveur accordée par l'entremise des Esprits célestes eût expressément en vue le but que nous nous proposons, tant de siècles après, en des circonstances complètement étrangères à ceux qui en étaient l'objet. D'un autre côté, que, au contact du visage de Notre- Seigneur , un tissu ait pris l'empreinte de ses traits, il est de l'essence du fait qu'une telle image les reproduise avec une certaine exactitude, mais d'une manière toutefois qui peut demeurer très-imparfaite. Une ombre est une image produite directement par le modèle, et cependant elle n'est qu'une ombre ; joignez à cela que les vénérables images dont nous parlons n'ont pas été mises à l'abri de l'action du temps par une succession de miracles très-différents de celui auquel elles auraient dû leur origine.
En résumé, à nous en tenir aux plus célèbres de ces images, qui sont celles dont nous pouvons aussi parler avec plus de connaissance de cause, la sainte Face dite de sainte Véronique ou la Véronique, conservée dans la basilique du Vatican , est tellement obscurcie, qu'en son état ordinaire on
ne peut distinguer aucun de ses traits ; mais elle s'est illuminée miraculeusement le jour de l'Epiphanie 1849 ; et nous tenons de la bouche de Mgr Fantaguzzi, alors doyen du Chapitre de Saint-Pierre, l'un des témoins oculaires, qu'en somme elle lui a para conforme aux copies qui en sont les pins répandues, à l'exception des yeux , à la place desquels on ne voyait que deux cavités. Le saint suaire de Turin, avec lequel celui de Besançon, maintenant détruit, avait la plus grande rassemblance, offre l'empreinte d'un corps entier, qui est très-probablement celui-là même de Notre- Seigneur ; mais ce divin Sauveur, en laissant à ses fidèles pour leur consolation ce gage de sa passion, ne paraît point avoir voulu leur donner par là aucune connaissance de ses traits , car ils sont dessinés sur ce tissu d'une manière si indécise, que, d'après les meilleures informations, tout ce qu'on peut en conclure, c'est que, pour la coupe générale du visage, on n'y voit rien qui ne puisse cadrer avec les données traditionnelles qui nous sont venues de différents autres côtés.
Restent les saintes images de l'église de Saint-Sylvestre-tn-eapite, à Rome, et de celle de Saint-Barthélémy, à Gênes, qui, Tune et l'autre, prétendent être l'image primitive qui, originairement vénérée à Edesse, fut transférée à Gonstantinople au x° siècle par l'empereur Constantin Porphyrogénète. Il ne paraît point que cette image ait été formée, comme les précédentes, par voie d'empreinte miraculeuse ; elle l'aurait été selon les procédés ordinaires de l'art, par un peintre du roi d'Arménie, Abgare, soit que l'artiste, en présence du divin modèle, ait seulement usé des ressources de son propre talent, ou qu'il ait été de plus divinement assisté ; mais il y a lieu de croire, dans tous les cas, que des reproductions en ont été obtenues miraculeusement au moyen de voiles appliqués sur l'original, et comme, d'un autre côté, des copies plus ou moins exactes faites tout naturellement, et très-anciennement vénérées, ont pu être prises pour cet original lui-même, on explique sans difficulté et la multiplicité des prétentions, et les différences des images qui en sont l'objet, et leurs similitudes. Pour nous, nous ne pouvons juger soit de l'image de Saint-Sylvestre, soit de celle de Saint-Barthélémy, que par des copies récentes ou des descriptions de l'une et de l'autre : or, les descriptions les disent semblables, et les copies leur attribuent d'assez notables différences. Notons toutefois que, nonobstant ces différences qui attestent un défaut de savoir faire, toutes ces copies, peintures, estampes, etc., restent d'accord sur la coupe et les linéaments principaux du visage ; qu'elles s'accordent aussi, sous ce rap-
port, avec les copies de la sainte Face du Vatican, des saints snaires de Tarin et de Besançon, et que, toutes ensembles surtout, elles reviennent, dans ce qu'elles ont de commun, à la description que nous avons donnée des traits de Notre- Seigneur d'après la tradition. Tout,bion considéré, il demeure constant que les vénérables images sur lesquelles nous invitons les artistes à fixer leur attention sont la meilleure source d'inspiration, pour faire concevoir le type le mieux approprié au divin Sauveur, dans son caractère de plus grande pureté et de plus parfaite élévation. Que ce soit parce que ces images portent au recueillement, au respect, parce qu'elles fixent l'imagination clans des régions plus sérieuses, c'est possible : ce que nous allons dire des autres images de Notre-Seigneur incontestablement formées par les procédés de l'art , à partir des plus anciennes jusqu'aux plus modernes, ne viendra pas contredire cette interprétation ; mais ceci n'infirme en rien la valeur propre des traditions, et en tout état de cause on arrive à cette conclusion : avec des contours fermes sans rudesse, assouplis sans mollesse, dessinez dans le plus parfait ovale les traits les plus réguliers, les mieux proportionnés que vous puissiez concevoir, larges sans nulle exagération , plus majestueux que délicats, prenant cependant de la délicatesse tout ce qui est compatible avec la largeur et la majesté , encadrez-les d'une chevelure modérément ondoyante , d'une barbe doucement partagée, vous obtenez une tête de Christ très-satisfaisante, par cela seul que vous poursuivez un idéal de bien, et cet idéal est conforme à tout ce qu'on peut savoir, à tout ce qu'on peut conjecturer, relativement aux traits sous lesquels Notre-Seigneur a paru sur la terre et à tout ce qu'il lui a plu de nous en laisser de souvenirs.