‹ Manuel de l'art chrétienChapitre 50 sur 157 · LE DOUX JÉSUS · texte numérisé non relu

LE DOUX JÉSUS

Jésus, s'étant assujetti à toutes les phases de la vie humaine, est passé successivement par la naïve simplicité de l'enfance, parles labeurs de l'âge mûr, par les tourments d'une fin douloureuse, avant d'arriver à la gloire d'une vie immortelle : de là, quatre manières principales de le représenter, selon qu'il a été enfant, enseignant, souffrant, triomphant. Notre attention vient de se porter sur les images de sa très-sainte enfance; en nous attachant à l'ordre de ses manifestations, nous serions appelé à le suivre maintenant dans le cours de sa vie publique, pour saisir l'aspect sous lequel il y parut ; mais la pensée qui nous dirige va plus loin, elle demande que nous considérions aussi Jésus dans l'intime de son àme, et dans ses rapports avec les nôtres, sans distinction d'époques. Ce Jésus de l'âme ou des âmes apparaît surtout .avec un singulier caractère de suavité et de douceur; aussi l'appelons-nous : le doux Jésus.

Dans les réflexions que nous avons consacrées au type de Notre-Sei-

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gneur, à ses vêtements, on peut trouver des règles suffisantes pour le représenter dans l'accomplissement des actes de sa vie évangélique. Nous voulons maintenant parler surtout des images conçues dans un sentiment de plus grande généralité, et qui répondent à ces mots : tin Christ. A toutes les époques, limage dominante dans l'art chrétien est une image de l'Homme- Dieu ; la nature et le caractère de cette image ont varié selon les temps. Pendant les trois premiers siècles de l'Eglise, cette image éta it celle du Bon Pasteur : comme elle ne représentait Notre-Seigneur que sous le voile de la parabole, il serait impropre de lui donner le nom de Christ, mais elle en tenait la place, et en remplissait le rôle. Au rve siècle et dans les siècles suivants, qui aurait dit dans ce sens un Christ, l'attribuant à une image, aurait été compris comme voulant parler du Christ représenté triomphant (v. pi. ni, vin). Est arrivé un temps où un Christ est devenu synonyme de crucifix; maintenant, aux yeux de tout un monde, l'image qui répondrait le mieux à l'expression de Christ ainsi employée serait celle d'un Christ enseignant. H ne faut pas se le dissimuler, c'est un symptôme de la diminution de la foi. H répond à cette pensée que le Christ est un sage, et tourne à celle-ci, que le Christ n'est qu'un sage, n'est qu'un homme.

Il n'y a pas le moindre doute à porter sur la légitimité, sur l'à-p; opos de ces images du divin Maître, où il nous appelle à son école pour nous enseigner la paix, la concorde et la mansuétude. Mais le chrétien ne doit pas oublier que c'est dans cet ordre de vérités, réduit à des applications tontes terrestres, qu'il s'était constitué une sorte de pseudo-christianisme, qui disparaît chaque jour pour faire place à la pure incrédulité. Pour affirmer la foi chrétienne, il est bon d'aller plus avant et de rappeler la rédemption obtenue au prix de ses souffrances, ou la vie éternelle en participation à sa gloire, ou son empire sur les âmes, en montrant combien il nous aime et combien il est digne d'être aimé.

La figure du Bon Pasteur dans l'antiquité primitive revenait à celte dernière idée , en y associant la pensée de la rédemption, 'tout en évitant d'insister sur son prix douloureux. Mais , depuis que tous les voiles ont été levés, cette figure symbolique ne saurait nous suffire. Nous voulons des images du doux Jésus qui nous le montrent en personne; ces images peuvent incliner plus ou moins dans le sens des autres catégories, se rapporter principalement au souvenir de la Passion, comme dans le délicieux petit tableau de Baphaël, qui élève tant le prix du don fait par le comte Tosi de sa galerie à la ville de Brescia, ou élever la pensée vers le séjour

de la gloire, afin qoe de son sein Jésus semble s'incliner vers nous : tel serait plutôt le caractère dn Christ d'Overbeck, qui termine la première série de planches où il a représenté les principaux mystères de la rie do Sauveur. Jésus y porte la croix, mais c'est comme un trophée, et pour attester que, si nous allons à lui, il ne nous laissera pas supporter les nôtres, sans soulagement d'abord , sans la promesse d'an complet allégement dans la suite : Venite qui onerati estie, etc., dit le texte.

D'autres images nous invitent à. péoétrer dans l'intérieur de Jésus.

Le pieux M. Olier en avait fait faire pour représenter l'intérieur de Jésus et Marie. On ne représenté pas l'intérieur d'une âme à la lettre,

Jésus en Pèlerin. (Fra Angelico.J

mais on invite les âmes à se le représenter; il s'agit alors de représenter Jésus avec un air si recueilli et en même temps un visage si ouvert, que, porté soi-même à se recueillir, on entre par la pensée dans cette atmosphère de paix, de sérénité, de lumière, qui régnait au dedans du Sauveur.

Jésus représenté dans le sentiment de ses grâces attrayantes peut être mis en action. Prenons pour exemple la scène représentée par le Beato Angelico, où, an-dessus de l'une des portes, dans le cloître de Saint-Marc, à

Florence, Jésus, déguisé en pèlerin, apparaît; à deux Religieux qui l'accueillent pour lui faire l'hospitalité.

Ije sujet que nous traitons nous amène à l'examen de l'imagerie en France sous l'impulsion qui lui est venue d'Overbeck et de ses émules. Bien qu'elle ait dévié facilement de la simplicité que nous réclamons en pareille matière, nous ne trouverions pas tout à blâmer dans ces rapports, par exemple, où Ton s'est ingénié à représenter Jésus, soit avec le fidèle, soit avec le pécheur qui revient à lui. Ainsi qu'un jeune homme à genoux se jette la tête sur son sein, et que le divin Maître l'accueille avec tendresse, nous ne voyons là rien de trop, relativement à ce que l'on peut attendre de sa bonté, et une semblable familiarité ne saurait lui déplaire. Mais qu'on tourne et retourne en tous sens quelques idées semblables, on tombe dans la puérilité ou l'afféterie, et nous voyons apparaître l'esprit d'industrie avide, chaque année, d'activer son débit par des productions nouvelles.

H y a dans l'iconographie chrétienne des nouveautés légitimes, lorsqu'elles répondent à un besoin nouveau des âmes, au tour particulier que prend dans ses évolutions l'ascétisme. Telle est la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus : nous ayons à la défendre , et avec elle les images qu'on lui consacre, contre la sécheresse de certaines doctrines trop ennemies de la vie et du mouvement dans l'Église, et contre les rigueurs d'un esprit archéologique trop exclusif; mais aussi nous devons en écarter bien des mièvreries, et combattre le grossier réalisme qui semblerait vouloir chercher ses modèles dans un atelier de dissection. Le cœur en iconographie est un symbole; il ne doit prendre du cœur de chair destiné à fonctionner hors de la vue dans les profondeurs du corps, que la forme générale et la couleur rouge, la seule d'ailleurs qui lui convienne, à moins qu'on ne préfère lui donner celle de l'or, comme l'on dit un cœur d'or. De quoi s'agitil, en effet? de rendre dans un langage qui s'adresse aux yeux ce que la parole dit communément. L'on dit c le cœur » pour exprimer les affections qui l'émeuvent. Ce n'est pas sans raison, car telle est la correspondance du corps et de l'âme, qu'aucun amour né s'élève dans l'âme que l'organe corporel n'en soit réellement affecté.

Il n'est pas un de nous pour lequel Jésus n'ait eu les plus vifs mouvements dans son cœur de chair. Saurait il y avoir de plus juste motif de l'honorer, dans cette partie si palpitante de lui-même ? Et comment mieux affirmer notre intention de lui rendre ce culte, comment mieux la réveiller qu'au moyen de l'image & laquelle les révélations de la Bien-

heureuse Marguerite-Marie ont donné une si haute sanction ? « Jésus lui a assura qu'il prenait une singulière complaisance à voir les sentiments « intérieurs de son cœur et de son amour, honorés sous la figure d'un cœur « de chair, tel qu'il lui avait été montré, entouré de flammes, couronné « d'épines, et surmonté d'une croix. »

Yoilà donc comment il convient le mieux de représenter le Cœur Sacré de Jésus. Représenter Jésus nous témoignant son amour par son attitude et sa physionomie, ce ne serait pas entrer assez dans son intention spéciale. D'un autre côté , il faut considérer que , si l'image de son divin Cœur le représente tout entier, c'est seulement en tant qu'un signe peut représenter la chose signifiée. L'art se sert de ce signe , mais il y met peu du sien, si au Cœur de Jésus il ne joint Jésus lui-même , avec une physionomie et une attitude conformes à ce que l'on attend de lui, quand on s'adresse à son Cœur. Ce Cœur étant figuré sur sa poitrine selon l'usage reçu , ou rayonnant ou nimbé , il s'agit de représenter non-seulement un Jésus doux et accessible , mais un Jésus aimant, un Jésus blessé, quoique non refroidi dans son amour : la tâche est délicate, car, en matière de portrait, et c'est un portrait qu'il faut faire, il y a peu de place entre la froideur et r afféterie, quand, non content de rendre un caractère, on prétend exprimer un sentiment.

Il y a un type de Christ au Sacré-Cœur, plus généralement en usage, qui nous vient du siècle dernier : de là ces traits un peu menus , cette tète inclinée avec un accent un peu langoureux , ce cou légèrement tourmenté ; mais on y sent l'inspiration d'une vraie piété , et quiconque a prié devant cette image est en droit de lui être attaché. Jésus y tient son cœur dans une main, il le montre de l'autre, et il semble dire : « Voici ce <L cœur qui vous a tant aimé, qui a tant souffert pour vous, qui est encore € tout enflammé de votre amour ». Maintenez tout ce qu'il y a de pieux dans cette image , mais qu'elle ait un peu plus de simplicité , elle n'en sera que plus suave ; que ses traits aient un peu plus de* virilité, d'ampleur, de fermeté, sans rien perdre de leur caractère de douceur, elle n'en touchera que mieux, que plus solidement, plus fortement. Vous pouvez d'ailleurs en varfer l'attitude ; il n'est pas nécessaire que Notre- Seigneur tienne son cœur à la main ; ce cœur peut apparaître comme suspendu et montré des deux mains. Sur un pareil sujet, cependant, l'art n'a pas beaucoup à s'étendre, mais il n'y en a pas où il puisse autant se grandir, ou pour mieux dire se diviniser.

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