‹ Manuel de l'art chrétienChapitre 51 sur 157 · DE LA CROIX · texte numérisé non relu

DE LA CROIX

c TLa fallu que le Christ souffrît et qu'il entrât ainsi dans sa gloire : » X Opartuit pati Christum, et ita intrare in glvriam suam. Ces paroles de Notre- Seigneur fixent notre marche , et nous aurons à considérer Jésus aux prises avec les souffrances, ayant d'assister à son triomphe; elles nous disent aussi la corrélation qu'il 7 a entre ces choses : les souffrances sont la voie du triomphe, et la croix où s'est consommé le sacrifice est de- Tenue le trophée de la victoire. L'importance de cet instrument du salut est si grande dans l'art chrétien, qu'il mériterait à lui seul tout un livre. Nous ne pouvons nous dispenser d'en faire le sujet au moins de quelques observations spéciales, avant de nous attacher au caractère qu'il convient de donner au Sauveur, représenté directement sous l'empire de ses humiliations et de ses souffrances.

La croix est par excellence le signe du Christ et le signe du chrétien. Ce fut de ce signe sacré que saint Jean, dans ses visions de l'Apocalypse, vit marquer le front des élus ; l'usage de le former par le mouvement de la main est de tradition apostolique. Les premiers chrétiens, cependant, ne voulaient pas l'exposer aux interprétations odieuses ou dérisoires des païens ; il est donc rare de trouver la croix, même lorsqu'elle est réduite à un simple signe, représentée sans dissimulation de formes avant Constantin ; mais tout entrecroisement de lignes devait d'autant mieux suffire pour la rappeler aux fidèles, que telle était la manière dont ils la formaient usuellement par le mouvement de la main. Les gestes, plus apparents que nous faisons aujourd'hui dans le même but, n'ont probablement été usités que plus tard. Un ancre et sa traverse ; la croix gammatée, ainsi nommée parce qu'elle semble formée de la lettre grecque Gamma , T, quatre fois répétée, le X, première lettre du mot Xp\axoç} Christ , remplissaient parfaitement le but proposé.

La conversion de Constantin eut pour effet, non-seulement de lever les entraves qui pesaient sur le christianisme, mais encore, par les circonstances de la vision miraculeuse qui la provoqua, elle était faite pour mettre la croix particulièrement en honneur : in hoc signo vinces ! Voilà le

signe delà victoire! Cependant, soit habitude, soit crainte de présenter cet emblème sacré sous la figure trop directe du gibet, qui servait encore au supplice des esclaves, la croix, doublement îeprésentée sur le labarum par r entrecroisement de la hampe et de l'antenne qui supportait l'étendard proprement dit, où Ton voyait l'image de Constantin et de ses fils, et par le X du monogramme du Christ, renfermé au-dessus dans une couronne, n'y apparaissait que sous des formes encore dissimulées. Si les chrétiens hésitaient, ce n'était pas, il est facile de s'en convaincre par ces circonstances mêmes, qu'ils craignissent de trop honorer l'instrument du salut; leur crainte était, au contraire, que, par l'effet de quelque méprise, il ne fût pas assez honoré. Mais bientôt toutes les hésitations cessèrent, et nous en voyons la preuve dans la composition fréquemment répétée sur les sarcophages, comme on le voit dans l'exemple donné en face. La croix se dresse an milieu du monument; elle est surmontée de la couronne qui renferme le monogramme sacré, à la manière même du labarum ; deux

Pierre gravée, du musée Barbé rini.

colombes, perchées sur ses branches , représentent les âmes fidèles qui viennent s'abreuver des grâces qui en découlent ; deux soldats au-dessous, l'un les yeux fixés sur elle , l'autre endormi, représentent , le premier, le centurion et ses compagnons, qui, sur le Calvaire, ont ouvert les yeux à la lumière ; le second, les gardes du tombeau, qui ne se dirent endormis que parce qu'ils fermaient effectivement les leurs à la vérité, images l'un et l'autre de tous ceux qui, à leurs exemples, se sauvent par leur soumission on se perdent par leur aveuglement (pour plus d'explication, voir les éclaircissements à la fin du volume). Le camée dont nous donnons une

reproduction très-grossie, offre foncièrement les mêmes éléments de composition, avec les soldats de moins, et, de pins, l'alpha et l'oméga, pais le serpent vain en.

On évita longtemps encore, dans l'iconographie chrétienne, d'attacher en personne Notre- Seigneur à la croix. La seule image du crucifix, datant du temps des persécutions, qui nous soit parvenue, est une caricature ; nous voulons parler du graphite découvert sur un mur, il j a quelques années, dans les fouilles du mont Palatin, à Borne, et conservé au musée Kircher. On voit, par la vignette que nous reproduisons, qn'il représente

Graphite iIq Mont Palatin.

un personnage à tête d'âne attaché a la croix, et un autre personnage dans une attitude en usage parmi les païens pour exprimer l'adoration, avec cette inscription : A^afiEvoç oeSete (peur «ferai) Gsov : « Alexamène adore son Dieu s. Ce graphite a été tracé , selon toutes les probabilités, au commencement du me siècle, dans la partie du palais des empereurs consacrée à l'école palatine, par on écolier qui voulait ainsi tourner en dérision un de ses condisciples accusé d'être chrétien, et qui l'était, en effet, car, depuis, on a trouvé dans le même lieu cet autre graphite: AXsÇa^ïvoç fidelis, remarquable par le mélange du grec et du latin, où Alexamène montre qu'il ne craignait pas d'affirmer sa foi.

Les plus anciens crucifix qui nous sont parvenus, ou dont il soit fait mention dans l'histoire, toutes réserves faites à l'égard du Santo-Volto de Lucques, sont du vi" siècle. A cette époque même, on évitait souvent de

représenter Notre-Seigneur attaché à la croix, alors même qu'on se proposait directement de rappeler le mystère du Calvaire. On préférait le représenter triomphant au-dessus de l'instrument de sa mort, ou bien, si Ton voulait rendre plus directement l'idée de son sacrifice, on l'associait à la croix, en le représentant sous figure d'Agneau. Ce mode de représentation était encore si prédominant au VIIe siècle que, au concile in Trullo, on prétendit l'interdire pour lui substituer l'image du Christ en personne. Mais les canons de ce concile n'ayant pas eu force de loi, faute de la sanction papale, l'usage de l'Agneau dans les conditions exposées se maintint, parallèlement à celui du crucifix même, jusqu'au cœur du moyen âge, où cette dernière image acheva de prévaloir.

L'art chrétien s' étant décidé à attacher le Sauveur à la croix, nous verrons plus loin quel caractère il donna, suivant les temps, à sa figure sacrée. Ici nous nous occupons de la croix à deux points de vue, qu'il ne faut pas confondre, en tant qu'elle est signe et en tant qu'elle est l'instrument du supplice sur lequel repose effectivement le divin Crucifié... En tant que signe, nous avons vu qu'on avait pu la réduire aux formes et aux proportions les plus rudimentaires. A ce même titre, elle peut, au contraire, se développer, devenir uue œuvre d'art, un monument considérable. Il arrive alors quelquefois que la croix monument contient la croix du crucifiement, et de telle sorte que celle-ci en est distincte, et qu'elles n'ont même pas les mêmes formes.

On distingue trois principales formes de croix, désignées sous les noms de decussata, commissa et immissa, la première étant en forme de X ou de sautoir ; la seconde tronquée et en forme de T ; la troisième, ^, peut être appelée croix proprement dite. Une opinion assez probable quant à la vraie croix, c'est qu'en forme de T, commissa, quant à son corps principal, comprenant la tige et la traverse, elle aurait été ramenée à la formç immissa au moyen d'une seconde tige de moindre épaisseur et superposée verticalement pour porter le titre de la croix. Or nous pourrions citer diverses croix pectorales, par exemple, constituant par elles-mêmes un petit monument, de forme pleinement immissa, et servant de support ou d'encadrement à la croix du crucifiement, représentée sous la forme commissa modifiée, comme nous venons de le dire. Les croix à double traverse, dites archiépiscopales, proviennent du titre transformé en traverse supérieure ; les croix à triple traverse, dites très-improprement croix papales, de la transformation en plus du soutien des pieds, ou suppedaneiim, en une troi-

sième traverse. Ces formes sont de pure convention. La troisième, pen usitée, mériterait de cesser entièrement de l'être. Elles ne sont ni Fane ni l'autre de mise dans une scène de crucifiement ; mais quand on a adopté la double traverse pour une croix archiépiscopale, par exemple, rien n'empêche d'y attacher directement le divin Crucifié. H convient alors que la traverse principale, se distinguant par plus de longueur, soit seule choisie pour recevoir ce précieux fardeau.

Une grande liberté est laissée d'ailleurs aux artistes, quant à la hauteur, quant à la couleur à donner à la croix, même dans les scènes de crucifiement, à plus forte raison dans les croix qui constituent par ellesmêmes l'œuvre d'art ou le monument. Généralement, la croix du crucifiement est représentée de peu d'élévation, tant que l'on se borne à un petit nombre de personnages rangés symétriquement sur les côtés ; on l'élève beaucoup au contraire, afin qu'elle domine toute la scène , quand cette scène devient dramatique et se charge d'une multitude de. peuple, de soldats et de bourreaux, d'amis et d'ennemis, à partir du xrve siècle. Alors elle est uniformément de bois équarri ; mais, dans d'autres circonstances, on a voulu rappeler qu'elle était l'arbre de vie , soit en l'ornant de pierreries, de rinceaux, soit en lui conservant seulement la forme du bois brut et en la teignant en vert, soit en la chargeant de feuillages. Quelquefois, de sa tige partent une multitude de branches qui portent pour fruits, des sentences, des invocations, des médaillons contenant des saints, des prophètes , des représentations de faits historiques qui se rapportent au mystère de la Rédemption : c'est là ce qui constitue la croix en arbre (v. pi. xvn). H est arrivé qu'on a surchargé la croix d'une porte ou d'un portique, pour dire qu'elle est la porte du ciel, et l'édifice de notre salut. Toutes ces modifications peuvent être admises. Nous n'en dirons pas autant des croix à bras humains en usage au commencement du xvr9 siècle, dans l'école de mysticisme raffiné qui eut cours alors, en dehors des sommités de l'art, livrées à un courant au contraire tout naturaliste. Nous invitons à éviter les excès dans tous les genres.

Le titre de la croix où, par une disposition divine, Jésus fut proclamé roi, comme il l'était réellement, a pour objet, dans l'iconographie, de dire ou de rappeler tous les titres de ce divin Sauveur ; il les dit par lui-même et sans qu'on y lise aucune inscription; il les dit, quel que soit celui de ses noms qu'on y lise. Sous ce rapport encore, les artistes se sont permis beaucoup de liberté jusqu'au xvia siècle ; alors a prévalu l'usage, — usage

Ancien, puisqu'on en cite un exemple du vil0 siècle, — de ces sigles, INRI, Jésus Nazarenusy Rex Judœorum : abrégé du texte précis donné par saint Jean, et tout à fait conforme à la vénérable relique conservée à Borne, dont nous empruntons un dessin aux Annales Archéologiques de M. Didron.

Relique du Titre de la Croix.

Le suppedaneum a bien moins d'importance comme partie accessoire de la croix que le titre; cependant, étant admis que, selon toute probabilité, les pieds de Notre-Seigneur dans son crucifiement reposaient effectivement sur un point d'appui, on jugera sans aucun doute avec nous qu'il est mieux de ne pas l'omettre.

La croix, instrument de la Rédemption, signe du salut , est désormais aussi le signe de tout ce qui nous est acquis, de tout ce qui nous est promis par le divin Sauveur ; le signe de toute victoire, de tout affranchissement, de tonte délivrance, le signe de tout honneur, le signe du renouvellement du monde par le christianisme. Elle repose sur la couronne des rois, elle est suspendue an cou des pontifes, elle s'attache à la poitrine des braves, et nul tombeau, s'il est conçu dans un sentiment chrétien, ne sera privé de ce signe des dernières espérances.

La superficie de la crois peut devenir un champ propre à recevoir toutes sortes de tableaux ou de bas-reliefs ; nons ne dirons qu'un mot des

m MANUEL DE L'ART CHBKTIEN.

sujets les plus convenablement représentés snr les croix les plus immédiatement consacrées an service de Dieu, on à l'usage de ses ministres, comme leB croix stationales ou processionnelles, les croix reliquaires, les croix pectorales des éveques, en nous éclairant de meilleurs exemples. Distinguons d'abord la face de la croix, de son revers : sur la face principale,

Croii de M. Fromcutine, à Amis.

nous ne voyons pas qu'on ait jamais mieux fait que de représenter le crucifix même, à l'entrecroisement des branches, la sainte Vierge et saint Jean à leurs extrémités ; dans le baot une figure de Christ triomphant, à laquelle on peut substituer saint Pierre on encore saint Michel, comme sur

DU OHKIST. 183

la croix que nous reproduisons, l'un et l'autre en tant qne ses lieutenants, dans Tordre visible ou dans Tordre invisible ; dans le bas ou le serpent vaincu, ou Adam figure de l'humanité régénérée , comme on le voit aussi sur la croix ci-jointe, ou une figure complémentaire de celle d'en haut, saint Pierre ou saint Michel, par exemple, quand Notre-Seigneur en personne occupe cette position prépondérante ; saint Paul, saint Gabriel oq un autre Saint, quand il Ta cédée à ses premiers ministres. Quand le champ de la croix offre plus d'espace, on y peut avec raison développer toute l'histoire de la Passion, un abrégé de toute l'histoire évangélique, un abrégé plus succinct encore de toute Thistoire biblique.

Au revers de la croix, rien de mieux que de représenter la sainte Vierge an milieu, les quatre emblèmes évangéliques dans les quatre branches. Depuis le XVe siècle, on les a souvent représentés eux-mêmes sur la face principale autour de Notre-Seigneur. Cette disposition n'a d'autre inconvénient que de ne pas laisser de place pour la Mère de Dieu et le disciple bien-aimé, considérés comme les modèles des sentiments que doivent nous inspirer toutes ces représentations de l'instrument du salut.

Page 1