‹ Manuel de l'art chrétienChapitre 53 sur 157 · JÉSUS TRIOMPHANT · texte numérisé non relu

JÉSUS TRIOMPHANT

Dans l'ordre des fait* providentiels, il fallait que le Christ souffrît d'abord, et que, par la voie des souffrances, il entrât ensuite dans la gloire. Nous avons vu comment l'art chrétien suivit une autre marche : il a longtemps représenté le Christ glorieux avant de le représenter souffrant. L'idée de triomphe éclatant ne prévalut toutefois qu'après la conversion de Constantin.

Une image du Christ peut recevoir toute sa valeur, relativement à la

pensée de triomphe, par le fait des conditions où elle est placée , indépendamment de son attitnde et de son expression , soit qu'on Tait représenté assis ou debout, en buste ou en pied, soit même qu'on l'ait renfermé dans un cadre si étroit, qu'il n'y ait pas de place pour les bras et qu'on ne voie que la tète seule. Mais la disposition des mains et des bras, dès lors qu'il y a place pour eux dans une image de ce genre, est déterminée par l'usage d'une manière qui souffre peu d'exceptions : la main droite est presque toujours levée , pour parler , pour commander ou pour bénir, tandis que la main gauche est ordinairement chargée du livre. Ce geste de la main droite suffit d'ailleurs pour donner à une image du Christ le caractère triomphant. Une image isolée ainsi caractérisée , ou l'étant au moyen de sa position, d'un encadrement d'honneur, doit être entendue, par le fait de son isolement même, dans un sentiment de généralité qui s'applique au règne éternel et parfait du Sauveur , comme à son règne social en ce monde , à son règne intérieur dans les âmes , à toutes les circonstances, en un mot, où il a triomphé.

Jésus a triomphé dans sa résurrection , il a triomphé dans son ascension; pendant sa vie mortelle, au moment de sa transfiguration , il s'est montré dans l'éclat de sa gloire; son entrée à Jérusalem avant sa Passion fut un pacifique triomphe; les visions de l'Apocalypse, l'attente du jugement dernier, le font apercevoir dans toute la splendeur de sa puissance souveraine. Suivant le cours des temps, il a été représenté triomphant en des circonstances plus ou moins empruntées à ces différents mystères, sans que la représentation ait cessé pour cela d'avoir un grand caractère de généralité. On ne devra donc pas s'étonner que, dans ces circonstances mêmes, des images du Sauveur soient entourées de personnages et de symboles accessoires, qui participent à l'idée de son triomphe et de sa domination universelle, par delà toute application à aucun fait particulier.

Notre-Seigneur a triomphé même sur la croix; en conséquence, les premiers crucifix étaient eux-mêmes conçus dans un sentiment de triomphe ; cependant, une image de Jésus crucifié ne saurait être comprise parmi celles où nous le disons directement triomphant ; mais des images de cette catégorie ont très-bien pu être représentées sur la croix ou au-dessus delà croix.

Notre-Seigneur triomphe par son Église et avec son Eglise : de là un motif spécial de lui associer dans son triomphe saint Pierre et saint Paul.

la loi évangélique est le gage de l'union contractée entre le divin Époux et sa très-sainte Épouse ; de là, un juste motif pour que Jésus, au sein de sa gloire, fasse à saint Pierre le don de cette loi d'amour, lui en confie l'interprétation et le dépôt, comme on le voit snr le sarcophage du musée de Latmn, dont nous reproduisons la partie centrale : composition si remarquable par la figure allégorique de l'air ou du firmament, sur laquelle repose le triomphateur pour dire qu'il est élevé au plus haut des

Jésus triomphant élevé rut le firmament. (IV* siècle.)

Tout triomphe suppose un combat; mais, dans une composition < celle-ci, le Christ n'a plus d'ennemis, ils sont tellement vaincus qu'aucun d'eux ne saurait paraître en sa présence. Quand les idées de jugement, de partage, de réprobation, viennent à s'exprimer, les puissances adverses se montrent , mais le combat est fini ; quand le Sauveur foule aux pieds l'aspic et le basilic, on peut dire que le combat dure encore , bien que l'issue de la lutte ne soit pas incertaine. Cet état de lutte victorieuse , mais enfin de lutte , n'eût pas paru convenable pour la solennelle majesté des frontispices principaux; mais, sur des monuments de moindre importance, comme étaient les ivoires sculptés, dès l'antiquité chrétienne, le texte du

psaume xc servit de thème aux artistes ; nous en donnons un exemple d'après un ivoire du musée du Vatican.

Dans la troisième vision de l'Apocalypse, le Fils de Dieu est dépeint, dans son triomphe, sous les formes les plus belliqueuses. Monté sur an

Clirint foulant am pieds le lion et le dragon.

cheval blanc, la tête ceinte d'une multitude de diadèmes, il juge et combat, armé de ce glaive qui sort de sa bouche et tranche de toutes parts. Qu'on ait essayé de représenter ces magnifiques images, ce n'est pas douteux. Parmi les fresques du xir* siècle qui revêtent la crypte de la cathédrale d'Auxerrc, on remarque sur la voûte une grande croix gemmée qui la coupe tout entière, et au centre de laquelle le Christ apparaît monté sur un cheval blanc et un sceptre à la main ; on le reconnaît sans incertitude

à son nimbe crucifère. Dans les cantons de la croix, il est accompagné de quatre Anges, aux ailes déployées, et aussi montés sur des chevaux blancs.

A cette image de l'Apocalypse, on a pu supposer que se rapportaient les cavaliers posés aux frontispices de beaucoup d'églises romanes, particulièrement en notre Poitou. Tons ces cavaliers n'ont pas absolument la même signification. Quelquefois ils peuvent représenter saint Georges ou

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Christ triomphant & cheval. (Fresque d'Anierre.)

saint Martin ; mais quand on voit une petite figure humaine fonlée aux pieds de leurs chevaux, il est bien probable que cette petite figure est une personnification des puissances ennemies : l'idolâtrie, le monde, le démon, l'erreur, le péché ; et alors il n'y a guère d'alternative possible qu'entre deux interprétations fort rapprochées l'une do l'autre : ce cavalier repré-

senierait le triomphe de l'Église ou dans la personne du Fils de Dieu, ou au moyen d'un symbole de sa puissance.

Au cycle du Christ triomphant se rattachent encore les compositions où, ce divin Sauveur étant dans la gloire, on s'est proposé principalement de mettre en relief les honneurs accordés à ceux qui sont appelés auprès de lui : soit des Saints couronnés de sa main pour exprimer leur béatitude , soit des princes recevant aussi de lui des couronnes pour consacrer leur puissance. En résumé, on a commencé par faire de la gloire du Fils de Dieu le sujet direct et principal de beaucoup de ses images. On s'est ensuite proposé plus ou moins d'autre but en le représentant de la sorte. Et, à mesure qu'on se rapproche des temps modernes, les représentations de ce genre, quels qu'en soient les termes et le but, deviennent de plus en plus rares, et l'on arrive à ne connaître plus guère d'autre manière d'exalter le Sauveur que par la représentation directe des mystères glorieux de la Résurrection, de l'Ascension et du Jugement dernier, de plus en plus ramenés du point do vue des idées à celui des faits.

Ne serait-il pas à désirer que, dans toutes les églises, indépendamment dû crucifix, on remit en usage habituel une autre image qui nous montrât, en regard du Dieu mort pour nous, le Dieu qui règne à jamais et avec qui nous devons régner , ce même Jésus notre Sauveur, notre maître, notre modèle, notre juge et notre récompense ?

L'Eglise est rentrée dans la voie des grandes épreuves ; le monde cesse de plus en plus d'être chrétien, et il semble que les motifs de présenter aux fidèles Jésus, leur chef, comme le perpétuel vainqueur de tous lours ennemis, acquiert d'autant plus d'à-propos que la lutte menace d'être vive.

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