DU TYPE DE MARIE
EN Jésus est le type le plu? accompli de la beauté virile; en Marie, le type le pins accompli de la beauté chez la femme. Concevez une tête de la régularité de lignes la plus parfaite ; que ces lignes, loin d'avoir aucune rigidité, s'assouplissent sous les plus douces inflexions ; aux proportions de la beauté plastique, ajoutez tout ce que la physionomie peut avoir de charmes ; que dans cette physionomie la plus haute intelligence s'unisse aux affections les plus tendres, sous un voile de modestie et de pureté; qu'il s'en exhale une suavité exquise, qu'il y règne une sérénité sans pareille :vous êtes dans la bonne voie pour bien représenter Marie; Dieu seul sait combien vous approcherez du modèle.
La figure de Marie est une source intarissable de chefs-d'œuvre, et un but inaccessible. Faites des vierges sur tous les tons, dans tous les caractères, dans tontes les situations ; passez de la majesté la plus sublime à la douceur la pins suave, comprenez qu'elle est reine , souvenez-vous qu'elle se dit une servante, donnez du meilleur de votre âme. Quel que soit votre talent, quand il irait jusqu'au génie, représenter la Mère de Dieu comme on la voit dans le ciel , est ici-bas démesurément hors de la portée de tout pinceau humain : vous pouvez, au contraire, la peindre avec un éclat dont elle fut privée sur la terre ; vous ne la peindrez jamais aussi accomplie , aussi belle qu'elle le fut en réalité dans les moindres actions de sa vie, vous n'en pourrez même pas approcher. Jamais, en voyant son image, nul ne pourra dire : Cestbien elle! Mais de ces efforts naîtront les images les
plus belles, les plus nobles, les plus suaves, les plus dignes que la main humaine soit capable de produire; Marie s'en tiendra honorée, et on se sentira, en les voyant, porté vers elle ; le beau redeviendra ce qu'il doit être : un attrait vers le bien; et si l'artiste a su s'élever plus haut vers les sommets du bon et du beau , son œuvre, invitant à la prière , demeurera elle-même une prière permanente.
Les premiers chrétiens n'avaient-ils pas conservé traditionnellement quelques souvenirs des traits de Marie , n'avaient-ils pas même conservé quelques-unes de ses images ? Nous avons admis la probabilité de ce souvenir et de cette conservation, quant à Jésus ; les mêmes vraisemblances ne s'appliquent-elles pas à sa très-sainte Mère ? La beauté réelle de Marie est insaisissable et intraduisible, nous ne retirons rien de ces expressions ; mais les copies de cette Vierge admirable, si pâles qu'elles soient par rapport à l'original, ont dû cependant, dans la bouche ou sous la main de ceux qui ont pu la décrire ou la peindre , après l'avoir vue, prendre quelque chose d'elle qui soit encore préférable, pour fournir les éléments de son image, à tout ce que l'on pourrait tenter de purement imaginaire.
Si on étudie les descriptions et les images de Marie données comme remontant à elle-même, on sera forcé en effet de le reconnaître : c'est là que se trouve le plus de supériorité, et les éléments d'un type qui, s'élevant au-dessus des conditions vulgaires , demeure parfaitement distinct de tout ce qu'imagina l'art antique dans ses meilleurs jours.
Ces traditions ont le tort de n'apparaître dans l'histoire que bien tardivement; mais rien ne prouve qu'elles ne reposaient pas sur des documents plus anciens , qui existaient encore au xive siècle , comme l'a prétendu Nicéphore Caliste, qui alors s'en est fait l'écho , et ce n'est pas sans une certaine confiance que nous relevons les traits suivants dans la description qu'il a donnée de Marie :
« Sa taille était moyenne ; cependant quelques-uns pensent qu'elle « était au-dessus de la moyenne. Elle avait le teint couleur de froment, « les cheveux blonds, les yeux vifs, la prunelle tirant sur le jaune et à peu <r près de la couleur d'une olive, les sourcils d'un beau noir et bien ar- € qués, le nez assez long, les lèvres vermeilles, et dont il ne sortait que <r des paroles pleines de suavité; sa figure n'était ni ronde ni allongée, € mais un peu ovale ; elle avait les mains et les doigts longs. Elle était « enuemie de tout faste, simple dans ses manières, ne s'occupant nulle-
c ment de faire ressortir les grâces de son visage, n'ayant rien de ce qui c tient à la mollesse, mais agissant en tout avec la plus grande humilité ; « les habits qu'elle portait étaient de la couleur naturelle de la laine : c'est « ce que prouve le voile dont elle se couvrait la tête, et que Ton possède c encore maintenant. En un mot, une grâce infinie répandait un éclat € divin sur toutes ses actions, d
On se souviendra, aussi, que Kicéphore termine la description des traits de Notre-Seigneur, en disant'qu'il ressemblait en tout à sa divine et chaste Mère, et le cardinal Frédéric Borromée insiste pour que les peintres se souviennent de cette ressemblance.
Comparez à cette description les plus anciennes images de Marie, celles principalement qui sont attribuées à saint Luc : vous trouverez de part et d'autre la plus grande analogie. Personne n'essaiera de soutenir, après s'être mis un peu au courant de la question, que saint Luc ait effectivement peint de sa propre main les images de Marie qui lui sont attribuées; ce que l'on peut tenter de plus favorable pour la plupart d'entre elles, consiste à montrer que la vénération dont elles sont l'objet, repose sur un fondement ancien et raisonnable, et que leur filiation, remontant à saint Luc par voie plus ou moins directe, n'est pas dénuée de probabilité. Pour nous, nous inclinerions volontiers vers les conclusions suivantes :
Originairement ont été peints divers portraits de la sainte Vierge par quelqu'un de ses contemporains, ou de son vivant ou peu après sa mort, et faisant à saint Luc l'application du principe de la possession, melior est conditio possidentis, on ne voit aucun motif d'affaiblir la tradition d'après laquelle il serait lui-même ce peintre primitif; mais on doit reconnaître combien il est difficile qu'aucune de ses œuvres nous soit parvenue telle qu'elle serait sortie de sa main; nous n'en aurions donc que des copies, ou tout au plus des retouches1 .
Les images des IIe, nFet IVe siècles, peintes dans les Catacombes, qui ont été l'objet d'un précieux traité de M. de Rossi, sont absolument dépourvues du caractère de portrait. Quant au type de figure, elles n'ont rien de commun entre elles; elles sont conçues dans le système de représentation large, propre aux monuments dont elles font partie ; il suffisait au but proposé de représenter une mère portant son enfant, les accessoires de la composition venant dire d'une manière non douteuse quelle est cette mère.
]. Voir la planche du frontispice et les éclaircissements donnés soi la planche xxxi.
L'importance de ces images vient de l'intention d'honorer, par leur moyen, la Vierge Marie en tant que Mère de Dieu, et c'est à ce point de vue qu'elles retrouveront bientôt, ci-après, la place qui leur est due.
Dans le système le moins favorable aux images attribuées à saint Luc, si l'on s'en tient à celles qui ont un plus grand parfum d'antiquité, elles seraient encore du Ve siècle, et alors même elles mériteraient toute notre attention, comme étant les premières qui nous offrent le type de la» sainte Vierge conçu d'une manière soutenue, et sous ce rapport, sans être entre elles d'une parfaite ressemblance, elles s'accordent trop bien quant aux linéaments principaux, pour ne pas donner à croire qu'elles procèdent ou d'un modèle unique ou des œuvres d'un même artiste. Entre elles, à s'en tenir à celles qui existent encore aujourd'hui, il en est quatre qui nous ont attiré principalement : à Borne, les Vierges de Sainte-Marie-Majeure, de Y Ara cœliy et de l'hôpital delà Consolation; à Venise, la Vierge Nicopqa. Comme d'ailleurs elles sont composées différemment, les unes avec l'enfant Jésus, les autres isolément, avec un même type de visage foncièrement, elles donnent dans leur ensemble une idée des variétés de forme que peuvent prendre légitimement les images de Marie. A ce point de vue, nous reviendrons sur chacune d'elles. .
Dans ce moment, le but que nous nous proposons est d'incliner l'art vers le choix d'un bon type de Vierge, ou plutôt de déterminer dans son intérêt un type de Vierge qui soit le meilleur possible ; et nous disons : prenez le type fourni par ces antiques images dans ce qu'elles ont de commun, ou tenez-vous-en à l'image de Sainte-Marie-Majeure, à ce point de vue la plus satisfaisante de toutes, et comparez-leur tout ce qui a été fait de mieux, parmi les images de Marie : vous verrez qu'aucune qualité essentielle ne se rencontre ailleurs qui n'ait là son fondement, et nulle autre part vous ne trouverez une si heureuse balance de tout ce qui doit être réuni dans la plus humble des vierges, la plus charmante des mères, la Eeine du ciel, la Mère de Dieu. Tel aura insisté sur la dignité, tel se sera complu dans la grâce :1e solennel, le majestueux, le fort, le gracieux, le naïf, le candide seront tour à tour poursuivis, mais précisément de manière à se nuire ou même à s'exclure les uns les autres. Nous ne parlons pas seulement de la physionomie qui s'empreint de ces sentiments suivant les circonstances, mais des lignes et des traits qui en portent l'empreinte permanente; plus d'allongement, plus de rigidité , et toute grâce disparait ; le visage plus rempli, s'il est aussi plus anguleux , il peut en résulter une
impression de force, au détriment de ces autres qualités. Avec des contours plus arrondis, on tombera dans la mollesse ou dans quelque chose de trop commun. Prenez garde au contraire à ces éléments de dignité que Ton croirait trouver dans le délicat et le svelte. Ces qualités confinent un peu à ce qu'il y a de trop grande délicatesse, de trop d'énervement dans l'éducation des classes élevées, d'étiolé faute de grand air. L'artiste cependant doit se défier encore plus de la bonne santé et de la fraîcheur qu'il rencontrerait dans une jeune fille des champs, sous peine de laisser échapper l'élévation dont le besoin, dans la cause, est bien plus grand encore. Avec des yeux moins ouverts, des lignes moins longues et plus , tj onduleuses, vous descendez facilement des régions du beau dans le domaine du joli, mais le succès que vous vous promettez est un écueil. L'abaissement du ton est au détriment du grand art comme de la vérité du modèle. Un degré pins bas, et l'on rencontre les lignes sautillantes de la gentillesse : relevées par un air de modestie et de recueillement, nul doute qu'elles ne puissent plaire dans tout un monde de personnes pieuses ; mais il appartient à l'art sérieusement chrétien de soutenir le goût, et non de fléchir sous le poids de ses défaillances.
Suivez dans le cours des temps les vicissitudes éprouvées par le type traditionnel de Marie, vous le verrez se modifier selon les diverses tendances que nous venons de passer en revue, et toujours quand vous vous demanderez comment telle ou telle image pourrait être ou plus pure, ou plus digne, ou plus douce, ou plus simple, vous reconnaîtrez que vous ne pouvez mieux faire que de revenir à nos antiques portraits : à ce visage modérément plein, modérément ovale, grave sans être sévère, placide et rempli de pensées suaves et pénétrantes ; à ces traits fermes sans être tendus, à ces contours toujours noblement suivis et régulièrement soutenus. Et cependant, si vous vouliez les prendre directement pour modèle , vous sentiriez la nécessité de corriger ce qu'elles ont de trop byzantin, en l'assouplissant de manière à leur donner plus de* simplicité, de naturel et une douceur qu'il faudrait, pour être vrai, rendre ineffable.