‹ Manuel de l'art chrétienChapitre 56 sur 157 · DE LA VIERGE-MÈRE · texte numérisé non relu

DE LA VIERGE-MÈRE

ON a prétendu que la sainte Vierge n'avait été représentée avec son Fils entre ses bras qu'après le concile d'Ephèse, et dans le but de célébrer son titre de Mère de Dieu, qui venait d'être plus solennellement proclamé. Ces images durent en effet so multiplier alors dans un esprit de réparation proportionnée à l'injure que Nestorius lui avait faite, en essayant criminellement de lui retirer ce titre ; mais il est absolument faux que leur origine ne soit pas plus ancienne.

Il est vrai que, dans les plus anciennes peintures des Catacombes, le groupe de la Vierge-Mère et de l'Enfant- Jésus n'est pas d'abord représenté d'une manière purement abstraite; il est compris dans une composition plus étendue, ordinairement historique; mais il arrive que les faits eux-mêmes et leurs circonstances sont manifestement plies à l'intention de rendre un culte au divin Enfant et à sa très-sainte Mère, et dans les plus anciennes images de la Vierge-Mère que nous fournissent les Catacombes, c'est le fait même de la maternité divine qui est l'objet de la représentation.

Dans la peinture du cimetière de Saiute-Priscille que nous reproduisons, peinture attribuée par M. de Bossi à la fin du Ier siècle ou au commencement du 11e, nous voyons une jeune mère assise et tenant un enfant nu, tourné vers son sein. Hors les circonstances de lieu, sans l'étoile qui la surmonte, sans le prophète qui, un volume à la main, dirige l'autre main à la fois vers le groupe de la Mère et de l'Enfant et vers l'étoile, pour

montrer lenr corrélation, on ne verrait là qu'une mère et nn enfant ordinaires ; rien d'ailleurs, ni dans la pose, ni dans les types, ni an moyen de quelques attributs, n'indique une dignité, nn caractère supérieurs, et c'est pour cette raison que nous considérons en particulier cette image comme représentant an fait, le fait de la maternité divine, et non comme une représentation absolument personnelle de la nature des portraits.

Vierge du cimetière de Bain te- Prisai es. (II* aède.)

Où, parmi les pointures des Catacombes, la sainte Vierge se fait le mieux reconnaître déprime abord, et sans qu'il soit besoin d'aucune interprétation, c'est dans la scène de V Adoration des Mages, et là il est naturel qu'elle porte son divin Fils dans un sentiment de dignité, en rapport avec l'honneur qui lai est rendu. Alors, quand, de plus, Jésus et Marie sont représentés directement tournés vers les spectateurs, et que leurs illustres visiteurs sont réduits à deux ou portés à quatre pour obtenir ane disposition symétrique, comme dans la composition du cimetière de Sainte-Doniitille que nous reproduisons, on voit qne la Mère et le Fils sont directement représentés eu vue des hommages que les fidèles sont appelés à lenr rendre.

Cependant, dans cette composition, les conditions de fait sont comme un voile jeté sur l'honneur et le culte que l'on voulait rendre à la

maternité divine; cette dernière intention au contraire s'affirme dans la peinture du cimetière de Sainte-Agnès qne nous reproduisons éga-

Vierge du cimetière de Sainte- Domiti lie et les quatre Mages, (m1 àùcle.)

Marie ayant les bras étendus pour prier ne peut pas s'en servir pour soutenir son divin Fils. Jésus alors est suspendu devant elle par sa propre vertu, et de la sorte sa nature surhumaine se trouve forcément exprimée. Nous donnons à ce mode de représentation le nom d'Orante- Mère, parce que la très-sainte Vierge s'y voit tout à la fois représentée en Orante et comme Mère de Dieu. Il y en a des dérivés où l'Enfant divin

Vierge du cimetière de Sainte- Agnès, (iv siècle.)

est suspendu snr le sein de sa très-sainte Mère, sans qu'elle élève les mains : eu voici, à la page suivante, un du XIIIe siècle, qui est emprunté à un vitrail de Chartres, où elle n'en élève qu'une seule.

2lu MANUEL DE L'ART CHRÉTIEN.

On voit d'ailleurs dans cette composition que six des dons du Saint- Esprit étant représentés par six colombes, le septième, don de sagesse, se confond avec la Sagesse éternelle, qui n'est autre que Jésus lui-même.

La composition de l'Orante-Mèie s'est maintenue dans l'Église grecque dans ses conditions primitives, et encore aujourd'hui son effigie distingue le sceau du mont Athos. Il y a lieu d'en rapprocher les vierges vues de face, où l'Enfant Jésus étant soutenu par sa très-sainte Mère, au moins de l'une de ses mains , les axes de leurs corps restent cependant

Vierge aux six colombes. (Vitrail de Chartres.)

parallèles. Dans ces conditions , il est manifeste en effet que l'on vent encore fortement accentuer l'idée de la divinité du Fils, et par conséquent la maternité divine de la Mère. L'exemple que nous en donnons est du IX9 siècle environ, et emprunté aux fresques nouvellement découverte» dans l'ancienne basilique de Saint-Clément, k Rome; il est d'autant plus remarquable, au point de vue de la transition, que la Vierge élève vers le ciet nne de ses mains, ce qui en fait nne DemùOrante.

C'est, dans tons les cas, par le caractère dn divin Enfant que celai d'une Vierge-Mère se détermine le mieux, selon la manière dont il se pose

dont il agit, dont il se manifeste; son attitude à elle-même est réglée, et ses sentiments sont dirigés. Bans Jésns sur le sein de Marie, on le divin prédomine, ou le divin et l'humain se balancent, on l'humain l'emporte. Noos venons de voir les compositions les mieux caractérisés dans le sens

Sceau dn mont Athos.

du divin. On pont dire que l'humain est exprimé d'une manière pins sensible lorsque Jésus est porté de côté sur l'un deB bras de Marie, dans la position la plus ordinaire au commua des mères. Si alors, cependant, il

Vierge de Haint-Clàment.

élève la main pour parler on pour bénir, il montre en même temps son autorité, il montre qu'il est Dieu, et nous prenons ce geste comme carao-

téristique des Vierges-Mères les plus élevées en dignité parmi celles où le divin et l'humain se balancent à des degrés divers.

Les manifestations de l'amour maternel et filial entre Marie et Jésus, susceptibles de s'élever jusqu'aux plus pures effusions de la piété et de l'amour divin, susceptibles aussi de descendre jusqu'aux affections purement naturelles, servent ensuite à déterminer une autre série.

Les besoins de l'enfant, ses inclinations naturelles, auxquels Jésus s'est assujetti ou que Ton peut lui prêter , font passer à des groupes où son rôle devient de plus en plus familier, an point de descendre quelquefois jusqu'au puéril; mais le symbolisme, le mysticisme ont su le relever au point de maintenir dans ces combinaisons même, quelquefois à une grande hauteur, l'alliance du divin et de l'humain.

Tout est si bien mesuré dans la Vierge de Sainte-Marie-Majeure (voir au frontispice), qu'elle peut servir de point de départ pour toutes les séries ; et nous ne trouvons nulle part ailleurs un équilibre aussi parfait du divin et de l'humain. La douce gravité de l'Enfant, le mouvement de sa main droite pour enseigner ou pour bénir, le livre tenu de sa main gauche, et même son âge, qui dépasse un peu celui où l'on est habituellement porté dans les bras de sa mère, font sentir vivement qu'il s'élève au-dessus de la nature commune et qu'il est Dieu; la manière naturelle dont il est porté, le demi laisser-aller de son geste, la naïveté de son maintien tout entier ne souffrent pas que l'on perde de vue son humanité. Et si l'on considère la Mère, c'est avec plus de charme encore que l'on aperçoit en elle un si parfait mélange de majesté sereine et de suave mélancolie; en la voyant si naturelle et si éloignée pourtant d'être vulgaire, on reconnaît que sa maternité est divine, et l'on s'aperçoit bien qu'elle n'est pas moins mère selon la nature.

Parmi les vierges qui dérivent plus immédiatement du type dont cette image est au moins le spécimen le plus remarquable, on en voit où, d'un côté, soit par de légères caresses, soit dans l'acte d'un chaste allaitement, le ton s'abaisse doucement sans cesser d'être élevé , car il faut avancer assez loin en deçà de l'antiquité chrétienne pour trouver dans ces épanchements de la nature quelque chose qui dépasse la mesure de la plus sage et de la plus pure convenance.

Dans l'esthétique, l'amour ra certainement de pair avec l'intelligence , et en passant de l'intelligence à l'amour, assurément on ne descend pas ; mais l'amour est plus facile à corrompre, et pour peu qu'il passe de Dieu

à la créature, ou seulement de l'idée de Dieu à celle de la créature, il commence à descendre. Une fois descendu par une cause ou par une autre, c'est au moyen de l'amour que l'on remonte le mieux. L'amour qui des* cend, dans le groupe de Jésus et de Marie, c'est l'amour naturel, la simple tendresse maternelle et filiale; l'amour qui fait que l'on remonte, c'est la piété chrétienne. Donnez-nous une vierge pieuse, en prenant modèle, pour rendre ses sentiments, non pas tant sur le gracieux spectacle offert par la jeune mère, qui balance son enfant dans ses bras, que sur la fervente chrétienne «'approchant de l'autel d'où le Dieu abaissé va venir, d'une manière ineffable, reposer aussi dans son sein. Que le regard de Marie sur Jésus sente l'intercession sans diminuer la tendresse, et que l'on voie dans les yeux de Jésus rencontrant ceux de Marie, qu'il ne lui refuse rien. Ou, mieux encore, que les tendresses de Jésus pour Marie, de Marie pour Jésus, exprimées par le mouvement des mains, leurs regards se dirigent vers nous, afin que nous ne puissions nous croire étrangers à leurs affectueux épanchements. En effet, puisque l'image est faite pour le fidèle, il a bien le droit de demander qu'on le lui fasse apercevoir.

Nous avons parlé de l'allaitement de Jésus par Marie ; rien ne doit être chaste comme de pareils rapports de la Mère et de l'Enfant. Dans les plus anciennes images où on les a représentés, c'est à peine si le sein de la très-sainte Mère se laisse un peu apercevoir par une étroite ouverture ménagée dans ses vêtements. Aujourd'hui serions-nous même assez purs pour qu'il nous soit permis de considérer, si peu que ce soit, ce sein virginal , et ne serait-il pas mieux que Jésus nous le cachât tout entier par l'interposition de sa main, réservant pour lui seul le privilège de le voir et de l'approcher? Au cycle des besoins auxquels Jésus s'est assujetti par amour pour nous appartient encore le gracieux sujet de son sommeil sur les genoux ou sur les bras de sa très-sainte Mère; et l'on peut facilement en relever le caractère en faisant que Marie, tandis que son Fils divin sommeille, nous réponde de son amour.

Dans le jeu même, l'Enfant Jésus peut se montrer si pur, si plein d'innocence, si aimable, qu'il en résulte pour nous des pensées pieuses ; sous forme de jeu, il peut encore nous inspirer des pensées graves. L'oiseau, la fleur, le fruit, avec lesquels on l'a fait jouer d'une manière souvent trop puérile, peuvent prendre entre ses mains une signification élevée et représenter ou l'âme fidèle, ou les grâces, les vertus dont lui-même il est rempli.

Il faut, d'ailleurs, particulièrement dans une composition de la Vierge-

Mère, avoir égard à la situation qui est destinée an tableau. Il fat un temps où l'on voulait l'image de Marie en tous lieux. Non content de l'honorer dans le sanctuaire, on voulait la poser comme la protectrice du quartier, de la rue ; chaque carrefour, chaque maison voulait avoir la sienne : il y en eut de publiques, il y en eut de privées. Dans le sanctuaire domestique, il est de mise que Jésus et Marie apprennent à la famille, par leurs doux épanchements, comment l'esprit et le corps se reposent honnêtement de l'espèce de tension à laquelle ils sont tenus pendant les offices publics de l'Église ; et là, appliquant à cette partie de l'art chrétien une expression toute moderne, nous pouvons dire que le tableau de genre, en matière religieuse, est à sa place légitime ; mais il a dépassé les limites imposées, quand il est entré dans le temple et qu'il est monté sur l'autel.

Toutes les séries de Vierges-Mères ont des sommités qui leur permettent de trouver sur l'autel même un légitime accès ; il faut cependant considérer, avant de déterminer le ton à donner à telle ou telle image de Marie, quel est celui de sa dévotion dans le lieu où cette image sera posée, ou celui que vous désirez lui donner ; quel est le titre qu'elle y porte ou qu'elle y portera. Viendra-t-on principalement chercher près d'elle conseil, assistance ou consolation? Formulez en conséquence son image et celle de son divin Fils, et faites si bien qu'en tout état de cause, les bons, en les voyant, se sentent plus forts, et que les puissances adverses reculent, une fois de plus, vaincues, au souvenir de Jésus et de Marie.

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