TITRES DIVERS DE MARIE
LE titre par excellence de Marie est celui de Mère de Dieu ; ce titre est aussi le fondement de tontes ses prérogatives. En conséquence, partout où, étant représentée et honorée de quelque autre manière, elle n'est pas représentée et honorée comme Vierge-Mère, on peut dire qu'elle n'y reçoit. pas de suffisants honneurs, et la piété des fidèles peut se plaindre de n'être pas pleinement satisfaite. Mais on irait trop loin si l'on en concluait que nulle autre manière de le représenter n'est complète en elle-même, si elle ne lui associe son divin Fils ; il devient, au contraire, utile pour exprimer clairement ses autres prérogatives, de les exprimer
séparément de la maternité divine ; en d'autres termes, de la représenter sans lui laisser dans les bras l'Enfant Jésus.
Marie en prière ou dans son rôle de perpétuelle intercession, Marie considérée comme Mère de miséricorde et protectrice des chrétiens, Marie, le cœur percé d'un ou de plusieurs glaives, dans le sentiment de ses propres douleurs: voilà autant de motifs de représentations où elle apparaît ordinairement isolée. Jésus reparaît dans un même groupe avec elle, lorsqu'elle est représentée en Notre-Dame de Pitié, mais comme étendu mort sur ses genoux, et non plus comme enfant. De nos jours, c'est principalement pour rendre avec plus de clarté le mystère de son Immaculée Conception qu'on la représente sans Jésus.
L'Orante primitive des Catacombes représente par excellence Marie en prière , quoiqu'elle ne le représente pas exclusivement ; quoique souvent elle soit expressément désignée comme représentant une autre personne.
Marie en Orante, fond de verre. Musée du Vatican.
Sur un certain nombre des fonds de verre à figures dorées , qui étaient scellés à l'entrée des loculi dans les Catacombes, TOrante est absolument désignée sous le nom de Marie; nous en donnons un exemple.
En descendant aux VIe et vu6 siècles, on trouve d'autres désignations
certaines de la très-sainte Vierge sous cette même figure, et encore dans
les siècles postérieurs jusqu'au XVIe. A ce mode de représentation se
rapportent les images dont le type est donné à Borne par la vénérable
Vierge de VAra cœli et un certain nombre d'autres attribuées à saint
Lac ; Marie n'élève qu'une de ses mains , l'antre est appuyée contre sa poitrine. Dans ce mode de composition, on pourrait croire que la main est levée pour rendre témoignage, ou dans le sentiment de l'attente ; cependant il ne nous paraît pas qu'on puisse en exclure celui de la prière, et nous avons cru pouvoir lui donner le nom de demi-orante. Les mosaïques de Sainte-Sophie à Constantinople, récemment remises à découvert, en donnent un exemple du temps de Justinien ; d'autres exemples n'en sont pas rares dans les siècles suivants.
L'idée de la prière est encore exprimée dans l'image, aussi attribuée à saint Luc, qui est vénérée à Rome sous le nom de Madonna délie Grazie, dans l'église de l'Hôpital-de-la-Consolation , mais non plus du tout selon la manière antique où elle s'exprimait par l'élévation des mains : c'est là l'expression, en quelque 3orte, de la prière publique; et cette Vierge, les deux mains appuyées contre sa poitrine, exprime l'idée de la prière intérieure on de la pieuse méditation , dans un sentiment mystique , dont l'antiquité chrétienne, à notre connaissance, n'offre pas d'autre exemple, et qui est devenu très-usuel, au contraire, dans les temps modernes.
En effet, cette vénérable image est une de celles qui, en grand nombre à Rome, en 1 796, à !a veille des violences qui devaient arracher le vicaire de Jésus-Christ de son siège , et le faire mourir dans l'exil , ont été favorisées du mouvement miraculeux des yeux. Aucune des autres ne datait même du moyen âge, et n'était antérieure au xvi* siècle ; et cependant, on peut les considérer, pour la plupart, comme conçues dans un caractère commun, dontla Vierge de l'Hôpital-de-la-Consolation est le type, quatorze d'entre elles étant représentées isolément dans le sentiment de l'union avec Dieu et de la piété, les mains jointes ou diversement appuyées contre la poitrine, si ces mains sont apparentes. Aucune d'elles no mériterait d'être citée au seul point de vue de l'art ; mais, malgré leur genre jgénéralement maniéré, bien éloigné de la simplicité de l'antique image à laquelle nous les comparons, on y rencontre de vraies expressions de piété. Deux de ces vierges étaient honorées sous le titre de Y Immaculée- Conception, quatre sous celui de Mère de Douleurs, d'autres encore sous celui de Mère de Miséricorde. Aucune d'elles cependant n'est assez caractérisée dans le sens de la Conception -Immaculée, pour suffire à l'expression de ce mystère; on voit que les Mères de Douleurs ne sont pas si absorbées par leurs propres souffrances, qu'elles ne soient principalement occupées de prier pour nous ; le nom de Mère de Miséricorde est plus spécialement réservé
à an antre genre de composition dont nous allons parler : le nom qui convient le mieux à ces Vierges miraculeuses est donc bien celui de Vierge de perpétuelle^ intercession.
Le nom de Mère de Miséricorde a pu être donné aux Vierges simplement représentées en prière, puisque c'est bien par ses prières que Marie est pour nous le canal des miséricordes divines. H est mieux cependant, dans un but de clarté, de réserver ce nom pour les compositions où l'action protectrice de la sainte Vierge est exprimée par l'extension de son manteau, sous lequel se trouvent abrités ceux que l'on veut mettre ainsi plus spécialement sous sa protection. Tantôt ce sont tous les fidèles , l'Église tout entière , représentée par tous les degrés de sa hiérarchie, les habitants d'une cité, les membres d'une famille, ceux d'un Ordre religieux, d'une pieuse association.
Il y a des Mères de Miséricorde qui, portant l'Enfant Jésus , sont en même temps des Vierges mères : alors le soin d'étendre leur manteau est confié à des anges; mais ordinairement représentée sans son divin Fils, Marie, dans ces images, étend les mains en les abaissant de manière à étendre aussi et à soulever son manteau, mais de telle sorte qu'elles paraissent ainsi répandre des grâces sur les fidèles qui se mettent sous sa [rotection. Sous ce rapport, ces images peuvent être considérées comme un prélude, presque comme un précédent de la disposition adoptée ^ur la médaille miraculeuse qui a joué un si grand rôle dans la conversion d'Alphonse Batisbonne, et qui, en conséquence, se voit dans le tableau de l'église de Saint- AnArè-détte-Frattej à Borne, tableau destiné à consacrer le souvenir de ce mémorable événement. Cette image est considérée comme une représentation de l'Immaculée-Conception ; mais elle ne représente pas simplement Marie avec la pensée de ce mystère , et sous plus d'un rapport elle se rattache aussi à la classe des Mères de Miséricorde, Rien n'empêche, d'ailleurs, d'associer ces deux idées plus expressément, et que Marie immaculée étende son manteau sur ses protégés , comme nous l'avons vu faire à la Vierge-Mère ; nous en dirons autant de la Mère de douleurs, et nous en avons observé un exemple donné par l'une même des images favorisées du mouvement miraculeux de 1796, différente de celles sur lesquelles ont porté nos observations précédentes,
Ce sont là toutefois des exceptions, et nous croyons qu'il vaut mieux les réserver pour des circonstances exceptionnelles elles-mêmes, afin de laisser à chaque mode de représentation son caractère spécial. Une Mère de Don-
leurs n'est pas précisément une vierge an pied de la croix, on la conçoit plutôt dans an sentiment abstrait, qni ne suppose pas la scène du Calvaire, comme étant l'objet immédiat de ses pensées, quoiqu'il y soit toujours fortement compris.
Le principe de toute douleur dans Jésus et dans Marie, c'est le péché. Jésus au jardin des Olives a trouvé son calice si amer, parce qu'il se chargeait de tous les péchés des hommes ; de même de pieux auteurs dépeignent la sainte Vierge comme versant des larmes de sang sur le sort des réprouvés. Tout ce qui a été ou a pu être un sujet de douleur pour Marie, tout ce qui est de nature à nous affliger justement nous-mêmes, peut entrer en ligne de compte dans la représentation d'une Mère de Douleurs; cependant l'objet le plus immédiat de cette représentation a dû être la prophétie du vieillard Siméon. a Et vous-même vous aurez l'âme transpercée <ï d'un glaive 3> : Et tuam ipsius animam pertransibit gladius ; c'est pourquoi le glaive est ordinairement figuré quand on représente Marie de la sorte. Souvent, au lieu seulement d'un glaive, on en représente sept qui viennent percer son cœur ; ces sept glaives répondent au nom de Notre-Dame-des-Sept-DouUurs que nous lui donnons ; ils se rapportent à la multiplicité de ses sujets de peine et de souffrance.
Les compositions auxquelles nous donnons le nom de Notre-Dawe-de- Pitiéj et qui sont comprises en Italie sous le nom générique de Pietà , peuvent être considérées comme formant une branche des Mères de Douleurs. Elles les ont cependant de beaucoup précédées, et toujours elles en demeurent distinctes en ce sens que la douleur de celles-ci implique tous les sujets d'affliction qui ont pu atteindre le cœur de la bienheureuse Vierge, tandis que, de la part d'une Notre-Dame-de-Pitié , le terme de la douleur est non-seulement parfaitement déterminé, mais il est actuellement représenté. Notre-Dame de Pitié tient sur ses genoux le corps inanimé de son divin Fils ; elle médite et nous invite à méditer sur ce spectacle déchirant, plus encore qu'elle ne s'en afflige, et il semble qu'elle veuille nous dire : « Le voilà tel que votre péché me l'a fait ».
Si, dans l'exposé des diverses manières de représenter Marie, nous avions suivi l'ordre de ses prérogatives, c'est par l'Immaculée Conception que nous aurions dû commencer; mais la marche de l'art à laquelle nous nous sommes conformé aura cet avantage d'avoir dégagé le terrain de façon à mieux faire ressortir l'importance qui est spécialement due aux représentations de ce mystère, depuis qu'elle a été définie comme un dogme de foi.
La croyance à l'Immaculée Conception étant universelle et de tradition apostolique, comme sa 'définition même nous l'affirme, on ne saurait douter qu'il n'entrât dans l'esprit, sinon dans l'intention expresse des artistes, aux époques de foi, d'en comprendre l'expression dans les représentations consacrées à la Mère de Dieu. Ce qui manque à ces représentations, c'est de l'exprimer clairement, en l'exprimant spécialement. Et c'est le meilleur motif que nous puissions donner pour justifier le mode de représentation admise désormais, qui consiste foncièrement à représenter ce mystère indépendamment de la maternité divine, c'est-à-dire sans donner à la Vierge immaculée son divin Fils à porter, et en lui mettant le serpent infernal sous les pieds. Satan, en effet, dans ce mystère, a été vaincu, quoique l'on puisse dire que sa défaite définitive n'a eu lieu que par l'Incarnation, dont l'Immaculée Conception est tout à la fois le prélude dans l'ordre des temps, et la conséquence dans l'ordre des motifs.
Ainsi donc, Marie représentée debout, isolément, et le serpent sous les pieds, en voilà assez pour ne laisser aucune incertitude quant h l'intention de représenter sa Conception immaculée ; mais, pour le faire d'une manière vraiment satisfaisante , au point de vue de l'art et de l'art chrétien, il faut encore savoir donner à l'expression de la bienheureuse Vierge un caractère tout particulier de sérénité, de douceur, de naïveté même dans son union avec Dieu ; il faut que Marie apparaisse comme une fleur nouvellement éclose, s'épanouissant aussitôt dans la splendeur de ses perfections, sans avoir rien perdu de sa fraîcheur. Ces conditions mêmes sont indispensables pour en faire distinguer l'intention, quand la représentation est réduite à un simple buste. Alors aussi cette intention peut se faire sentir par l'acte de se présenter à Dieu, indique au moyen des mains à demitendues , à demi -abaissées. Les deux Vierges comprises parmi celles qui ont eu le mouvement miraculeux des yeux, et dont nous avons parlé comme étant invoquées sous le titre de l'Immaculée Conception, faute d'avoir rempli ces conditions, se confondent complètement avec celles qui sont représentées seulement dans le sentiment de l'intercession, et nous avons pu les comprendre dans le même ensemble d'observations, sans insister sur leur distinction.
Une Vierge pourrait avoir, comme celles-ci , les mains jointes ou appuyées contre la poitrine, sans s'écarter en rien du caractère le mieux approprié à une Immaculée Conception ; mais il faut alors qu'elle soit debout et qu'elle presse la tête du serpent sous ses pieds, pour qu'il n'y ait aucune confusion à craindre.
Ces conditions remplies, les mouvements de la statue élevée à Borne, au sommet d'une colonne, en commémoration même du dogme qui nous occupe, peuvent être larges et accentués, comme il conviendrait à une Assomption peut-être plus qu'à une Immaculée Conception , sans soulever aucune incertitude. Mais si, au lieu d'être en pied, la Vierge était en buste, les raisons de préférer un maintien plus calme deviendraient plus pressantes. Dans ce cas, les deux mains peuvent être encore abaissées, comme pour dire : <r Me voilà », sans arriver au point qui indique une émission de grâces, comme dans le type de la médaille miraculeuse.
Il faut, d'ailleurs» admettre qu'il y a différentes manières, également légitimes, de représenter chaque mystère. Marie, dans son Immaculée Conception, peut apparaître comme un astre radieux qui se lève à l'horizon, comme cette nuée lointaine qui, à la prière d'Élîe, vient rapporter la fécondité sur la terre desséchée d'Israël. Sous ces différents aspects, il convient de lui appliquer le revêtement du soleil, de lui mettre la lune sous les pieds, et son couronnement par douze étoiles sera on ne peut mieux motivé dans tous les cas.
Nous ne nous étendrons pas ici sur le caractère spécial qu'il convient de donner aux vêtements de Marie dans son Immaculée Conception ; il suffira de demander que, sans être, quant aux formes, différents de ses vêtements ordinaires , ils soient toujours d'une grande blancheur, ou qu'avec des parties, si l'on veut, d'un azur véritablement aérien, ils prennent plus de légèreté, un plus doux éclat que dans aucune autre de ses images.
Qnant aux personnages accessoires dont on peut alors l'entourer, on comprend que la figure de Dieu le Père ou celles des trois Personnes divines, au sommet du tableau, passent en première ligne ; que les Anges i forment comme sa cour ; que les démons, vaincus, dans le bas, peuvent on
i ne peut plus convenablement trouver place autour de la Reine du ciel,
i triomphant de l'enfer.