SAINT JOACHIM ET SAINTE ANNE
Notre famille, c'est nous-même ; hors de son entourage de famille, Marie ne paraîtrait pas tout ce qu'elle est. Eloignés d'elle surtout, saint Joachim et sainte Anne ne paraîtraient pas tout ce qu'ils sont. De même aussi nous ne saurions parler convenablement de saint Joseph, si nous ne le mettions à côté de sa très-sainte épouse.
Les plus anciennes notions que l'on ait sur le culte de sainte Anne remontent au VIe siècle. Vers l'an 550, Justinien fit bâtir à Constantinople une église en son honneur. Il n'est fait mention de saint Joachim qu'un peu plus tard. Les plus anciennes de leurs images que nous puissions citer furent exécutées à Rome au commencement du IXe siècle, dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure, par les ordres du saint pape Léon III;
ils sont représentés dans les miniatures du Ménologe de Basile (xe siècle), une première fois au 9 septembre, debout de chaque côté de la Porte-Dorée, au-dessus de laquelle on aperçoit le temple de Jérusalem, en souvenir de leur rencontre à cette porte. Cette rencontre est ensuite représentée directement dans le même recueil, au 9 décembre, pour célébrer l'immaculée conception de leur très-sainte fille.
Prenant pour point de départ, tour à tour, ces deux représentations , nous dirons d'abord un mot des types qu'il convient d'attribuer à ces saints époux, de leurs caractéristiques, et des images où ils sont représentés en dehors de toute action ; puis nous rapporterons succinctement les principales circonstances de leur légende.
A considérer la noblesse suréminente de leur race, on ne saurait mettre trop d'élévation dans leurs traits; à considérer leur vie patriarcale et l'état de pauvreté où ils laissèrent leur bienheureuse fille , on comprendra que l'on doit mettre beaucoup de modestie dans leur mise et leur attitude. Us étaient avancés en âge, ce qui veut dire qu'ils avaient dépassé l'âge ordinaire d'avoir des enfants, lorsque Marie leur fut promise et donnée, mais non pas qu'ils fussent voisins de la décrépitude. U convient donc de représenter saint Joachim comme un vénérable vieillard encore vert, sainte
Anne est très-convenablement peinte, quand on lai suppose de quarantecinq à cinquante ans.
Nous n'avons aucune objection à faire contre l'emploi de la Porte dorée comme caractéristique de saint Joachim et de sainte Anne réunis; nous n'en ferons point, non plus, contre le souvenir de leur rencontre à cette porte, et de leur chaste embrassement employé comme action caractéristique, dans un charmant tableau de Ridolfo Guirlandajo; mais si Ton veut célébrer leur immense titre de gloire , on ne peut rien faire de mieux que de placer au milieu d'eux leur très-sainte fille, d'une manière analogue à celle où Ton représente quelquefois l'Enfant Jésus entre Marie et Joseph; et, afin qu'on ne puisse pas confondre ces deux représentations, on appliquera dans cette circonstance, à Marie enfant, ce que nous allons dire des images où elle est représentée avec l'un ou l'autre de ses saints parents, pris chacun isolément. Les deux saints époux peuvent être vus de profil on de trois quarts , les yeux fixés sur leur doux rejeton. La très-sainte enfant peut, s'il s'agit d'une peinture décorative, d'un vitrail, être représentée en buste et reposer dans la corolle d'un lis , ou d'une autre fleur qui soit épanouie , sur une tige qui rappelle la tige de Jessé. Nous n'oserions, aujourd'hui, encourager l'imitation pure et simple de la composition décrite par le P. Cahier , où la tige prend naissance des lèvres de saint Joachim et de sainte Anne , au moyen de deux jets ou de deux racines, qui s'en échappent et se réunissent pour la former.
On voit rarement saint Joachim représenté sans sainte Anne ; on a parlé d'un nid pour le caractériser alors : nous n'en avons pas observé d'exemples, et nous croyons qu'il n'a pas besoin d'autre caractéristique fixe que la petite Marie elle-même; on peut la placer à côté de lui, devant lui; nous préférerions la prendre dans un âge plus tendre, et la lui faire porter dans les bras ; l'essentiel, alors , est d'éviter toute confusion avec l'Enfant Jésus porté dans ceux de saint Joseph, et rien n'est plus facile, puisqu'il suffit de jeter à cet effet, sur la tête de Marie , un léger voile. Son air modeste et recueilli, ses mains croisées sur la poitrine, une longue robe couvrant ses pieds , achèveront de la distinguer , en la représentant dans le sentiment qui lui convient.
Les mêmes observations peuvent s'appliquer au groupe de sainte Anne
et de Marie enfant. Si on s'y était conformé sur le trumeau du portail de
Chartres, il serait plus facile de reconnaître, à première vue, qu'on a voulu
représenter ce groupe, et non pas une Vierge-Mère. H est devenu d'un
usage plus fréquent de montrer sainte Anne donnant à sa jeune Marie de maternels enseignements : cette très-sainte enfant est alors un peu plus avancée en âge, placée non plus dans ses bras, mais à côté d'elle, vêtue de manière à ne laisser aucun doute sur son sexe, et, par conséquent, sur sa désignation. On trouve un exemple de ce mode de représentai ion au xve siècle, dans les Heures d'Anne de Bretagne; nous ignorons s'il y en a de plus anciens.
L'Évangile ayant pu dire de Jésus qu'il croissait en âge et en sagesse , il y a lieu de montrer Marie en voie d'apprendre ; mais il a dû suffire qu'elle portât son attention sur une chose pour la savoir aussitôt ; et pour la bien rendre dans cette situation, il faut, non-seulement qu'il n'y paraisse aucune des difficultés ordinaires au commun des enfants, mais encore que la physionomie trahisse les illuminations de sa jeune intelligence. Plus elle sera enfant, plus le contraste entre son ingénuité et sa pénétra* tion aura de signification et de charme. Pour se conformer aux traditions, il ne faudrait pas d'ailleurs qu'elle eût plus de trois ans, puisque, dès cet âge , elle se serait séparée de sa mère pour se consacrer à Dieu dans le temple. Cependant, on ne saurait blâmer, sauf aies considérer comme tout idéales, les compositions où, dans la circonstance, elle est représentée sur les limites de l'adolescence. Idéales, à plus forte raison, sont les compositions où sainte Anne porte sur ses genoux sa très-sainte fille , devenue mère elle-même , les compositions encore où elle est représentée avec Marie et l'Enfant Jésus, dans d'autres rapports qui n'ont pu se réaliser que dans la première enfance de la très-sainte Vierge. Là même, nous ne voyons rien à reprendre, pourvu que l'on sache bannir toute puérilité de ces fictions naïves et innocentes, et que, se souvenant du but qui est d'honorer la mère de la Mère de Dieu, on comprenne ce qu'elles réclament au contraire de douce gravité.
Loin d'ajouter à la gloire de sainte Anne, il nous semblerait lui nuire, tant que nous ne serons pas mieux éclairés sur les desseins de Dieu , si, conformément à diverses traditions consacrées par un certain nombre de monuments iconographiques, nous admettions qu'elle ait eu d'autre mari que saint Joachim, d'autre enfant que la Vierge des vierges. Fort en cela de l'opinion de saint Thomas d' Aquin, de Suarez, d' Ayala, de Trombelli, etc., etc. , nous ne pouvons que détourner les artistes d'accorder aucun crédit aux précédents combattus par leur autorité. H y a tant de charme, au contraire, tant de poésie, tant d'apparence de vérité dans la légende des
saints parents de Marie, que le critique le plus sage ne peut, ce nous semble, qu'en encourager la représentation, dn moins quant aax circonstances principales, pourra qu'on évite toute association où l'on paraîtrait les mettre sur la même ligne que les faits évangéliques.
Les saints époux nous apparaissent comme devant aux soins de leurs troupeaux, a la simplicité de leur vie patriarcale, une certaine aisance qui s'explique relativement à la pauvreté où l'on voit ensuite lenr trèssainte fille, soit par des revers de fortune, soit par un renoncement volontaire de la part de Marie. Cette aisance leur permet de faire d'abondantes
Aumône de Saint Joachim
aumônes, en vivant de peu eux-mêmes. Voici en effet une vignette des Heures de Simon Yostre, qui représente saint Joachim exerçant vis-à-vis d'un pauvre ses pieuses libéralités ; il est accompagné de sainte Anne , et ils portent chacun un agneau : c'est leur offrande qui a été refusée dans le temple, parce que la stérilité de sainte Anne est regardée comme un signe de la malédiction divine ; voilà pourquoi ils s'en vont ai tristement. Ils vont se séparer; bientôt après saint Joachim ira visiter ses troupeaux dans le désert; sainte Anne restera solitaire dans sa maison, puis chacun d'eux sera averti par un ange qui leur annoncera la naissance de la fille de bénédiction qui doit lenr être donnée, et lenr dira : à saint Joachim de revenir près de son épouse; à sainte Anne, d'aller au-devant de lui; ils obéiront, se rencontreront à la Porte dorée, et cette rencontre, avec le chaste embrassement qui s'ensuit, est devenue le signe extérieur dont on s'est servi pour représenter, dans l'ordre des faite, l'Immaculée Conception de Marie; nous y reviendrons, en conséquence, quand nous nous occuperons plus spécialement des mystères.