SAINT JOSEPH
Saint Joseph vient d'être proclamé, sur la demande de tous les évoques du monde, le Protecteur de VÉglise. H y a quelque lieu de penser que ce n'est pas encore là le dernier des honneurs qui l'attendent. Dans ce seul fait, considéré aux clartés de la foi, il y a matière à relever notre temps plus haut qu'on ne saurait le penser. Nous n'en sommes pas arrivés là sans qu'il y eût des précédents. Mais ils sont tardifs eux-mêmns: l'institution d'une fête en l'honneur de saint Joseph fut sollicitée au concile de Constance par Qerson ; le pape Sixte IV étendit l'obligation de cette fête à toute l'Église ; sainte Thérèse dédia à saint Joseph la première maison de sa féconde réforme, le couvent de Saint-Joseph d'Avila, et la plupart de ses autres fondations.
Il ne nous est rien venu de l'antiquité chrétienne qui puisse être considéré comme un souvenir des traits qui ont véritablement appartenu au saint époux de Marie. Diverses traditions le représentent comme un vieillard, lorsqu'il reçut cette mission virginale ; mais on est fondé sur de beaucoup meilleures autorités à le supposer alors dans la force de l'âge et à le représenter comme ayant une quarantaine d'années.
Le port, la tenue, le type de figure, tout dans saint Joseph doit avoir un grand caractère de simplicité et de modestie ; mais on ne doit lui attribuer, parce qu'il était humble artisan, rien d'inculte ni même de négligé. On ne doit pas oublier sa race royale ; et avec les habitudes patriarcales conservées dans sa famille, la noblesse de l'origine ne devait pas s'oublier en s'alliant avec le travail des mains.
L'attribut par excellence de saint Joseph, c'est l'Enfant Jésus luimême, soit qu'il le porte entre ses bras, toujours avec tendresse, soit qu'il le tienne par la main, un peu plus avancé en âge. Ces sortes de représentations, cependant, sont assez récentes ; nous n'en connaissons pas d'exemple avant le xvne siècle, où elles devinrent fréquentes. La verge feuillée et fleurie est bien plus anciennement attribuée à saint Joseph; elle se justifie parfaitement comme emblème de la virginité, indépendamment de la tradition que nous rapporterons ci-près. Plus tard, à raison de sa signification
même, cet attribut, dans les mains de saint Joseph, s'est changé en une branche de lis.
Les instruments de sa profession lui sont mis aussi très-convenablement à la main. On en trouve un exemple dès le VIe siècle sur la grande couverture d'Évangéliaire à Milan. Sur ce monument, en effet, saint Joseph, assis près de la crèche où repose l'Enfant Jésus, porte une scie. Quant au sarcophage de l'église de Saint-Celse, dans la même ville, qui, maintenant, sert de tombeau d'autel dans l'église voisine de Sainte-Marie-près- Saint-Celse, où, d'après Bugati, beaucoup d'auteurs ont répété que saint Joseph portait une sorte de hache, il y a eu méprise de la part de cet écrivain. Il a pris un Ange pour saint Joseph, et une petite croix pour un outil. Quoi qu'il en soit, ces sortes d'attributs n'ont plus été donnés à saint Joseph jusqu'aux temps modernes; et alors même on n'y a eu guère recours que dans les circonstances où l'on a voulu représenter le saint Époux de Marie comme patron des ouvriers, et afin d'honorer le travail en sa personne.
On ne connaît dans l'antiquité chrétienne aucune image de saint Joseph où il soit représenté seul et pour lui-même ; mais, à partir du rv* siècle, il figure sur un grand nombre de monuments dans la scène de la Nativité de Notre-Seigneur, dans celle de l'Adoration des Mages et autres scènes historiques. Les plus anciens de ces monuments le représentent le plus souvent imberbe, par l'effet surtout, croyons-nous, de la préférence communément accordée alors à ces sortes de figures pour toute espèce de personnages. Son rôle est d'ailleurs d'une grande importance dans les monuments primitifs , à la différence de beaucoup d'autres, au moyen âge, où il a été plus ou moins sacrifié, comme nous le verrons plus amplement quand nous traiterons des mystères. Si alors la mesure des récits évangéliques, qui laisse à moitié dans l'ombre l'humble et douce figure du saint Époux de Marie, a été dépassée , on verra cependant, en y regardant de près , que ce n'est aucunement par l'effet d'un esprit systématique qui porterait sur lui personnellement ; cela tient au caractère général des compositions. Il y a d'ailleurs toujours des exceptions en faveur de saint Joseph ; et dès que son rôle est mieux dessiné comme témoin de ces touchants mystères de la naissance et de la manifestation du Dieu fait homme, c'est une expression méditative qu'on lui attribue de préférence pendant longtemps.
Au xrve siècle seulement deviennent sensibles les dispositions à lui donner ce caractère tendre et affectueux, qui a si complètement prévalu depuis ;
vient, dans le siècle suivant, Fra Angelico. La figure de saint Joseph est un de ses chefs-d'œuvre ; rien de naïvement doux, d'honnêtement ouvert comme cette figure, telle que Ta comprise le pieux artiste.
Eaphaël inaugure le genre des saintes Familles, et donne lieu, dans des conditions nouvelles, à de fréquentes représentations du saint protecteur de la divine enfance ; saint Joseph y prend généralement un aspect patriarcal, qui manque un peu de saillie ; mais les sentiments des fidèles suppléent facilement à ce qui fait défaut dans un tableau où rien ne heurte les convenances. Néanmoins , il y a mieux à faire , et Eaphaël lui-même offre de bien meilleurs modèles de saint Joseph. Dans son Mariage de la Vierge, $2kT exemple, la figure qu'il lui attribue, quoique un peu trop vieillie, est d'un caractère vraiment beau : sa demi-austérité, calme et réfléchie, contraste si bien avec la naïve confiance de Marie ! Nous préférons pourtant encore, comme caractère, la sereine et demi-joyeuse confiance que lui a imprimée à lui-même Thadée Gaddi , dans les mêmes circonstances, à Santa-Croce de Florence.
En somme, prenez les meilleures figures de saint Joseph, telles que les ont conçues Giotto et son école, Fra Angelico, Eaphaël, et comme type et comme expression, et vous vous mettrez, pour le bien rendre, dans la voie des plus heureuses inspirations.
Nous ne connaissons pas de séries de compositions qui soient spécialement consacrées à saint Joseph. Mais rien ne serait mieux motivé qu'un pareil ensemble , ou plutôt c'est une lacune à remplir, et nous devons désirer qu'elle le soit promptement, dans quelque sanctuaire qui lui soit dédié. L'on trouvera dans les productions antérieures de l'art les éléments épars de cette sainte vie ; on les trouvera surtout groupés en l'honneur de Marie. Les premières circonstances où saint Joseph ait été représenté sont relatives au mariage de cette bienheureuse Vierge et au choix qui fut fait de lui pour être, en même temps que son époux, le gardien de sa virginité. Nous avons admis que, pour rappeler cette mission délicate, on pouvait maintenir à la main du saint patriarche, comme attribut fixe, la verge fleurie. On comprend que c'est là une allusion de la verge d'Aaron, un des emblèmes de Marie, et que cette signification suffit pour en justifier l'emploi, sans tenir compte du récit des Évangiles apocryphes, d'après lesquels la désignation de saint Joseph, comme devant être l'époux de Marie, aurait été faite par la même voie que celle du grand-prêtre , au emps de Moïse. On pourrait considérer que ce récit a une valeur tradi-
DE LA SAINTE VIERGE. Wl
tûarnsDe indépendante des sources impures où U se trouve; mais les antres circonstances de la vie de saint Joseph devant être prises dans l'Evangile, il est toujours délicat d'associer, comme sur une même ligne, ce qui vient de ce livre sacré et ce qui est de tradition incertaine. Le fait même du mariage de Marie et de Joseph repose sur la sainte Ecriture. H y a donc lien d'associer la représentation de oe mariage à celle des faits évangéliques ; et comme, pour devenir l'époux de Marie, il a fallu que saint Joseph ait été choisi d'une manière ou d'une autre, nous croyons pouvoir admettre, jusqu'à décision contraire, qu'il reçoive comme symbole de oe chois, de la main d'un ministre de Dieu, d'un prêtre , par conséquent, la verge fenillée. Mais nous n'oserions pas affirmer que l'on pût, sans inconvénient, insister sur toutes les circonstances légendaires, comme on le faisait autrefois : représenter les baguettes de divers prétendants déposées dans le temple ; représenter, comme dans la vignette des Heures de Simon Vostre, que noua reproduisons, le triomphe de saint Joseph, le signe de la prédilection divine k la main, et suivi de ses concurrents, qui portent leurs
Triomphe de saint Joseph.
baguettes, restées stériles ; représenter ceux-ci les brisant, dans la scène dn mariage. Toot ceci serait peut-être trouvé trop naïf aujourd'hui, et l'on pourrait craindre de ne pas paraître assez respectueux pour le texte évangélique par une association de détails trop circonstanciés pour pouvoir Être donnés seulement comme ressortant de la substance des faits certains. Quand, au contraire, on représente Marie et Joseph cheminant ensemble vers la demeure conjugale, comme dans cette autre vignette de Simon Vostre, que nous reproduisons aussi, on demeure dans les termes des rapports ou ils ont été certainement après leur très-chaste union ; et nota ne voyons rien là qui ne puisse trouver place, sans hésitation, dans une série comprenant les faits évangéliques eux-mêmos : Marie lit atten-
tivement , Joseph la considère avec du mélange d'admiration , de respect , de tendresse et de piété. Comment mieux rendre ce qu'ils forent relativement l'an k l'autre jusqu'au moment où l'Ange vint annoncer à Marie qu'elle serait mère sans cesser d'être vierge?
Les très-Mints Epoux.
Nous entrons ensnïte pleinement an sein des mystères qui sont expressément rapportés dans l'Évangile, et dont nous noos réservons de traiter dans notre troisième partie. On pourra y puiser ce qni regarde spécialement saint Joseph ; et nous n'avons plus ici qu'à dire un mot de sa trèssainte mort. Que Joseph ait, dans ses derniers moments, été assisté de Jésus et de Marie, c'est encore là an fait en connexion parfaite avec l'Évangile, qaoîqae le texte sacré n'en parle pas. Tout ce que l'on peut imaginer de pins pieux et de plos suave, dans cet ordre d'idées, ne pent donc qn'être enconragé, dans quelque circonstance qa'on le représente ; et noas ne pouvons mieux faire que de rappeler, à ce sujet, en finissant, une des meilleures compositions d'Overbeck : saint Joseph est étendu sur le sol, la tête appuyée sur le sein de Jésus, les mains jointes ; il vient de rendre le dernier soupir. Le divin Sauveur tient encore levée la main qni l'a béni. et Marie, à genoux, contemple avec un douloureux mais placide recueillement ce pieux spectacle ; tandis qu'un groupe d'Anges, dans le ciel, chantent ces mots : Beati mortui qui in Domino moriuntur : « Heureux les morts qui meurent dans le Seigneur I »