CHAPITRE V
Lss Anges sont de pars esprits, des substances immatérielles complètes, comme disent les théologiens, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas besoin, comme nos âmes, d'un corps qui soit le complément de leur existence. Us n'ont pas de corps; mais, pour les représenter, il faut activement leur en attribuer un. L'homme étant, parmi les êtres qui se voient, le seul qui soit doué d'intelligence, c'est à lui qu'il est naturel d'emprunter une figure pour les êtres intelligents qui n'en ont point. Les exemples qui semblent contraires rentrent eux-mêmes dans ces conditions. Les animaux d'Ezéchiel, que le prophète désigne lui-même comme étant des Chérubins, conservaient de l'homme les proportions générales du corps et l'attitude droite ; ses roues représentant les trônes angéliques étaient pleines d'yeux, c'est-à-dire de celui de nos organes visibles qui reflète le mieux notre âme invisible. Les figures sous lesquelles les esprits célestes sont apparus aux prophètes étaient de puissantes métaphores, mises en action et analogues à celles que nous nous appliquons les uns aux autres. Au contraire, quand les Anges ont pris tout à fait des apparences humaines pour venir converser avec nous, ils n'avaient rien ordinairement qui les distinguât à l'extérieur de ceux auxquels ils étaient envoyés, et ceux-ci ont pu s'y méprendre : c'était une sorte de déguisement. Il était donc à propos d'appliquer aux Anges an mode de représentation qui, toujours figuré, eût une valeur de convention en rapport avec leur nature propre, et les distinguât de tout être visible. L'art chrétien a très-promptement satisfait à ce besoin en adoptant
le type d'un jeune homme ailé et vêtu. Nous réduirons en effet à ces trois termes : la jeunesse, les ailes, le vêtement, ce qui est nécessaire pour bien représenter les Anges, et la nécessité de ces trois choses pour les bien représenter nous parait hors de doute.
(Test une question de savoir si on a franchement représenté les Anges avant le IVe siècle.... On ne peut considérer comme tels les figures de génies que Ton voit dans les Catacombes et sur lesquels nous reviendrons plus loin; nous dirons alors ce qui les distingue. Mais on peut attribuer au il' ou in* siècle un couple d'exemples de certaines figures ou ailées ou sans ailes, qui paraissent représenter l'archange Raphaël avec le jeune Tobie. H est aussi une peinture du 111e siècle dans le cimetière de Priscille, où il y a grande apparence que l'on a voulu représenter l'Annonciation. L'incertitude vient précisément de ce que le personnage que l'on suppose être l'archange Gabriel n'a pas d'ailes. Quoi qu'il en soit, les représentations angéliques sont rares encore au rve siècle , et il faut descendre au V pour les voir se multiplier sur les monuments qui nous sont parvenus. Alors on les voit figurer en grand nombre dans les mosaïques de Sainte- Marie-Majeure, à Rome. Ces Anges remplissent toutes les conditions demandées : jeunesse, ailes, vêtements , dans les compositions qui revêtent les parois de l'arc triomphal. Dans la nef, au contraire, les trois Anges qui, successivement, apparaissent à Abraham, et sont assis à sa table, ne portent point d'ailes > leur nature céleste étant seulement indiquée par le nimbe, qui, dans ces représentations, n'est donné, d'ailleurs, qu'aux figures exprimant des interventions divines.
Toutes les fois que, dans l'antiquité chrétienne, les Anges ont été ainsi représentés sans ailes, il est probable que l'on a eu égard aux circonstances de leurs apparitions réelles, où, effectivement, ils se montraient en tout semblables à des hommes. Les exemples, d'ailleurs, en deviennent de moins en moins fréquents. Ceux qu'en a donnés Michel- Ange, dans les temps modernes, ont été, heureusement, peu suivis ; et, relativement aux ailes, nous n'avons guère à combattre que les modèles où on les a faites trop petites. Les ailes ne sont qu'un signe, et un signe de la spiritualité plus encore que de la promptitude dans la locomotion ; mais il importe que les proportions du signe soient en rapport avec la puissance de la chose. On rencontre, il est vrai, vers le xii6 siècle principalement, de très-petites ailes attribuées aux Anges; mais ces ailes ont cela de particulier qu'elles s'attachent à la tête plutôt qu'aux épaules. Par rapport au siège de Tin-
telligence, elles ne manquent pas d'envergure, et lenr signification n'est pas affaiblie.
« La beauté mâle dans sa fleur respire sur la figure des Anges : en eux < se réunit la grâce sans mollesse et la vigueur sans rudesse. Une éterc nelle adolescence brille snr ces visages célestes : jamais ils n'ont été ( enfants, jamais ils ne seront vieillards. i> H serait à désirer que la pensée
Ange de la foi du XIV* siècle. (Italie.)
formulée dans ces paroles de Joseph de Maistro fût toujours demeurée la règle de l'art, comme elle l'a été dans l'antiquité chrétienne et pendant tout le moyen âge. Ce qne nous demandons ainsi, il ne fant pas le chercher dans la matière. C'est un idéal ; nons ne voyons pas les Anges pour les faire poser devant nons. Leur modèle nous est offert par les plus pures conceptions des artistes vraiment chrétiens, dans les âges de foi ; il se puise dans la prière.
Les Anges se montrent dans la fleur de la jeunesse, à cet âge où ils peuvent emprunter quelque chose de la beauté des deux sexes, avec la prééminence du sexe viril. Cependant ils n'ont pas de sexe ; le goût même se sentirait coupable s'il y pensait, comme l'a si bien dit encore Joseph de Maistre. Est-ce à dire qu'on leur donnera des corps comme mutilés ? Non ; mais on sentira l'abus, à ce seul point de vue, de les représenter dans un état de nudité si complète qu'au lieu de laisser cette délicate question dans l'ombre de leurs amples vêtements, on se mette dans la nécessité de la
Eve nouvellement créée.
résoudre. Pour permettre de considérer sous un jour favorable les figures angéliques qui, dans un si grand nombre de tableaux religieux, depuis la Renaissance, étalent les nudités non pas de leur nattire, mais de la nôtre, nous ne pouvons admettre que des palliatifs. Nous ne serons pas aussi absolus pour proscrire leurs représentations sous figure d'enfant. Quelquefois les Anges se sont manifestés sous cette figure. Sainte Françoise voyait habituellement près d'elle l'Ange préposé à sa garde sous figure d'un enfant de neuf ans, brillant comme le soleil. Ces sortes de manifestations
DBS ANGES.
sont faites en égard à certaines convenances particulières , auxquelles on se conformera en observant cette distinction. Une convenance de cette sorte s'applique aux Anges qui, sur la troisième porte du baptistère à Florence, soulèvent la première femme au moment de sa création. Ghiberti a pensé, avec raison, qu'eu égard à nos yeux charnels, il est plus conforme à l'innocence de cette belle créature toute nue de leur faire remplir une pareille fonction sons figure d'enfants, et d'enfants trèscomplètement vêtus.
Ange danB le crucifiement de Cavailini, à Assise. (XIV* siècle.)
Il n'est pas hors de propos, en effet, d'admettre, quant à la manière de représenter les esprits célestes, des variétés en rapport avec les fonctions qu'ils remplissent actuellement, pour ne rien dire encore de celles qu'ils tiennent à leurs ordres hiérarchiques, puisque c'est en raison de ces fonctions et pour les exprimer qu'on représente les Anges. Comme, en réalité, ils n'ont pas de corps, et qu'ils ne revêtent l'apparence des nôtres que pour exprimer ce qu'ils sont et ce qu'ils font, il en résulte qu'il n'est pas toujours nécessaire de les représenter avec tous nos membres ; on peut se
contenter de lenr laisser ceux qni peuvent servir à leur action dans la circonstance. Ainsi, tandis qu'on les a représentés avec des pieds pour reposer et marcher sur la terre, on a pu faire disparaître toute la partie inférieure du corps, quand ils planent dans l'air, comme s'ils n'avaient pris de nous qu'un buste noyé dans les plis d'ondulantes draperies, ou se terminant comme des jets de flammes, ou par une double paire d'ailes, qui leur tiennent lieu de membres inférieurs.
Ange dana le crucifiement de Giunta de lise, k Anise. (XIII* siècle.)
On trouve des exemples du premier de ces modes de représentation dès le vi" siècle. Nous en donnons un du xiv*, un aussi à la page précédente du second mode, qui provient du xin". Ces corps tronques, peints d'une main on peu lourde, sont d'un effet désagréable ; mais on n'a qu'à considérer l'Ange d'Orcagua, que nous avons reproduit (vig. 11), pour comprendre le parti que l'on peut tirer de cette donnée, en faisant que le corps se perde dans des draperies assez longues pour se proportionner à la partie antérieure du corps , ou se perde dans l'air par une dégradation de teinte en peinture, de relief en sculpture.
Ces Anges ont des bras, parce qu'on les fait agir ; ces bras cessent de leur être utiles s'ils n'ont qu'a contempler. C'est alors qu'on ne leur laisse pins qu'une tête et des ailes.
DBS ANGES.
Cette forme a l'avantage de les immatérialiser autant que possible ; et, comme ils occupent moins d'espace, elle permet de les semer avec plus de profusion dans les régions célestes, pour dire leurs innombrables légions. Dans l'exemple que nous donnons, elle a servi à représenter sous une forme sommaire les neuf chœurs des Anges au moment de leur création. Plus généralement, ces figures angéliques, jusqu'à» la fin du XVe siècle, ont quatre ou six ailes. Dans notre exemple, il est suppléé à leur multiplicité
Création de neuf chœurs des Anges. (Miniature du xnv siècle.)
par leur ampleur. Ce type a été dénaturé dans les temps modernes, quand on donne pour un Ange une tête de baby niais et jouflu portée sur deux ailes de passereau ; il s'agit d'un type idéal , si on lui applique quelque chose de l'enfant ; il faut que ce soit seulement la délicatesse des traits, et qu'il soit apte à s'imprégner de la plus vive intelligence et du plus ardent amour.
Cette règle doit s'étendre aux Anges représentés avec des corps d'en-
fants dans leur entier : sauf les cas exceptionnels, nous les aimons peu ; si toutefois on doit les tolérer, qu'on leur applique du moins les mêmes observations qu'aux tètes ailées, et que, soit dans leurs formes, soit dans leurs attitudes, ils ne puissent être confondus avec le vulgaire des enfants.
Dans tous les cas, quelque type qu'on leur attribue, il est de haute convenance que les Anges soient complètement vêtus ; mais la forme de leur vêtement peut varier suivant les temps et les circonstances. Dans l'antiquité chrétienne, ils portent la tunique et le pallium, comme les personnages les plus graves. Depuis le xiv* siècle, pour leur donner nne physionomie plus dégagée, on a généralement supprimé le manteau, et l'on a été plus attentif à leur ceindre les reins. Il leur convient de porter des habits sacerdotaux, ou seulement ceux des ministres du sanctuaire, ou bien encore des costumes royaux ou princiers. Les métaux précieux, les perles, les pierreries, leur appartiennent légitimement, comme ornements et à raison de leurs significations. On les représente la tête nue; mais il est trèsordinaire qu'elle soit ornée; elle l'a été de couronnes, de diadèmes, souvent, au xrve siècle, d'une petite plaque triangulaire (vig. 73). Le Beato jette habituellement sur le devant de leur tête une légère petite flamme.
Diverses sortes de sceptres, de bâtons d'honneur, leur ont été attribués suivant les temps. Quelquefois, chez les modernes, le sceptre se transforme en lis. Le globe, ou surmonté, ou timbré de la croix, le disque, également timbré de ce signe sacré et nommé sceau de Dieu, ou dgnaeulum Christi, qui peut souvent, dans la peinture, se confondre avec le globe, sont plus spécialement propres aux Anges constitués en dignité, et ils peuvent servir aussi bien que le sceptre , les vêtements sacerdotaux ou princiers, à distinguer les différents ordres ; mais on les attribue quelquefois au commun des Anges. Les encensoirs, les flambeaux, les instruments de musique entre les mains de ces esprits bienheureux ont trait à leurs fonctions plutôt qu'ils ne servent à les caractériser ; ou ils caractérisent seulement les Anges proprement dits, c'est-à-dire ceux du neuvième chœur de la hiérarchie céleste. C'est pourquoi nous ne les mentionnons ici que pour mémoire avant de passer à l'étude de cette hiérarchie ellemême.