DES DÉMONS ET DES PUISSANCES DU MAL
Les démons, anges dégradés, ont, dans leur chute, conservé l'essence de la nature angélique ; les Anges étant de purs esprits, les démons sont également incorporels. Si donc on leur prête des corps, c'est par fiction , et pour exprimer sous des formes sensibles l'idée que l'esprit doit se faire de ces êtres malfaisants. L'ordre et la beauté morale s'expriment, pour les bons Anges, par les perfections du corps. La difformité d'une nature déchue, la méchanceté passée à l'état normal, se traduiront, chez les démons, par la laideur et la bestialité.
Toutes les créatures de Dieu ont, comme telles, un côté noble, ce qui leur permet de servir d'emblèmes même à ses perfections divines. Mais quand, pour peindre les démons, vous empruntez les formes de la bête, vous les représentez comme une dégradation des formes humaines , alors il sied de les associer entre elles. Les formes humaines restent pour le fond, mais les oreilles s'allongent, la bouche tend à la gueule, des cornes naissent au front, il vient une queue, des griffes se forment aux mains et aux pieds, et tout le corps se charge de longs poils. On peut, pour représenter les démons, tout prendre à la bête : alors, avec ses formes, on fera ressortir sa cruauté sauvage, ses ruses astucieuses, son avidité sans mesure, ses instincts brutaux , tout ce qui est justement compris , quand un être intelligent s'en rapproche, sous le nom, par là même hideux, de bestial.
Les formes humaines, cependant, étant les seules essentiellement propres à s'adapter aux esprits qui n'ont point de corps, et par suite à les figurer, on doit dire que des deux modes de représentation qui précèdent, le premier est celui qui convient le mieux, pour dire d'une manière normale et directe la nature des démons. S'ils prennent des formes purement animales, il doit sembler que c'estpar une sorte de déguisement. D'un autre côté, le démon doit laisser voir qu'il est un Ange : c'est pourquoi les ailes étant, en iconographie, le signe distinctif entre l'Ange et l'homme, on lui donnera des ailes; mais ces ailes, par suite de sa dégradation, n'auront plus rien d'angélique, ce seront des ailes de chauve-souris ou de dragon.
Si on se pénétrait bien de l'affreuse réalité, on sentirait que ces êtres
tombés des splendeurs du ciel pour se vouer an mat ne 'Bâtiraient être représentés trop monstrueux; mais on doit tenir compte des conditions de l'art; c'est pourquoi nons goûtons la réserve des artistes qui se contentent d'indiquer modérément ce qui doit caractériser les esprits infernaux, préférablemeut à un abandon trop naïf du pinceau à l'horreur qu'ils doivent inspirer. D'un antre côté, quelques déguisements qu'ils prennent, on ne les représentera jamais qu'ils ne soient immédiatement reconnaissantes à
Magicien inspiré du (léi
quelque signe de leur dégradation bestiale, quand ce ne serait que par un bout de cornes, par des griffes aux pieds ou aux mains, procédés d'ailleurs très-usités & certaines époques ; la couleur noire, quelques flammes de l'enfer qui les snit partout, échappées du sol autour d'eux on de leur corps même, peuvent encore servir & les caractériser. Quand on vent exprimer leur action invisible, on se sert très-convenablement d'une petite figure noire et efflanquée qui tient de l'insecte, tout en prenant quelque chose de l'oiseau, comme dans l'exemple que nous reproduisons, où un magicien
2fi2 MANUEL DE L'ART CHRÉTIEN.
écrit sous la dictée de son sinistre inspirateur, ou des formes humaines comme on le voit de cet antre démon, qui, derrière nne statue de femme, hnme, pour ainsi dire, les adorations offertes à l'idole.
L'Enfer suit partout les démons, et, quelques succès qu'ils obtiennent, ils ne peuvent que grimacer le contentement ; le mal qui leur réassit accroît leurs tortures. Cest pourquoi il convient qoe, dans tous lenrs mouvements, ils aient quelque chose de heurté et de convulsif ; leurs veux seront toujours hagards, anxieux, et jamais il ne leur sera possible de feindre, même quand ils se transformeront en Anges de lumière la sérénité du regard, qui est le propre des Saints.
Satan, le prince des démons, demande, dans beaucoup de circonstances, a se faire distinguer de la plèbe infernale. Les principaux aspects sous lesquels il peut apparaître sont ceux du dragon, qui combat ; du serpent, qui séduit; du tentateur, qui, bous d'autres formes empruntées, ou contraint de se divulguer, s'attaquant an Sauveur lui-même, fut ignominieusement repoussé; il est le roi des ténèbres, le singe de Dien,qni voudrait en usurper les honneurs ; en dernier lieu, il est le principal bourreau des damnés, et il règne effectivement par les supplices dans les cavernes de l'Enfer.
Quand Satan s'est manifesté ponr la première fois , il l'a fait sons la figure d'un serpent : c'était pour induire en erreur. Lors du grand combat que souleva dans le ciel sa révolte, il est représenté sous la figure d'un terrible dragon. Le serpent exprime l'idée d'un être fourbe et venimeux ; le dragon est un seqpent ailé, qui s'élance, projette son venin, use ouvertement de sa force. L'on comprend comment, par rapport à l'ennemi de tout bien, l'on passe facilement de l'une à l'autre de ces images. Toutes les fois que la lutte prend les proportions d'une gu.erre déclarée, il est dragon : dragon aux sept têtes, aux têtes couronnées, chargées de puissantes cornes. Quand il s'agit de glisser ses perfides suggestions, il est serpent.
Dans la scène de la chute de nos premiers parents, on a souvent représenté le tentateur avec un buste humain, terminé par une queue de serpent ; il y en a des exemples dans l'antiquité chrétienne ; le moyen âge en donne de beaucoup plus fréquents : Ghiberti, Raphaël, Michel- Ange les ont suivis. Presque toujours le buste ou seulement la tête, attribués au serpent, sont un buste ou une tête de femme ; il semble que l'on a voulu ainsi, par une sorte d'unification, dire la grande part que la femme eut à notre perte.
Hors de la scène de la première tentation, le serpent infernal n'est guère plus représenté qu'écrasé et vaincu au pied de la croix ou sous les pieds de la sainte Vierge.
On doit supposer que, pour tenter Notre-Seigneur, Satan se présenta à lui sous des dehors honnêtes ; il ne sied donc pas de lui infliger alors tout crûment la figure d'un démon ; mais lorsque, au terme de la troisième tentation, le Seigneur lui lança ces paroles foudroyantes : « Retire-toi, Satan... », il est à propos que, toute illusion cessant, le monstre infernal reprenne aussitôt des formes hideuses.
Satan a régné dans le monde par l'idolâtrie ; son sceptre est brisé ; mais il exerce encore son empire sur les hommes, quand ils se livrent à lui par leurs passions et leurs vices. C'est pour exprimer ces pensées qu'on a représenté le prince infernal assis sur un trône, avec une tête à trois faces et couronnée, non pour dire qu'il y ait une trinité du mal, mais pour exprimer l'idée d'une singerie de la Divinité. Les Emblemata biblica nous en fournissent un exemple du xme siècle; nous en donnons, p. 265 , un autre du xv°, où le prince des ténèbres, également assis sur son trône, outre les trois faces réparties sur sa tête, surmontées de trois cornes de cerf, porte
encore d'autres faces dans les différentes parties du corps. Ce n'est là qu'une fantaisie d'artiste , pour exprimer à la fois les ressources multiples ot la monstruosité de ce roi des Enfers. Mais, remarquez-le , il règne , et cependant il est enchaîné sur son. trône.
Satan à troix faces. (Miniaiuic lies Emblcvtata hiblica.)
De même dans des compositions multipliées, dont le premier exemple que nous connaissions a été donné par Giotto à l'Arena de Fadoue , assimilé à Cerbère et dominant de sa taille gigantesque toutes les régions de l'empire infernal, il broie de ses trois gueules etde ses puissantes mains les hommes coupables ; il le faitdans l'excès de rage qu'excitent ses propres tortures; et ses souffrances s'accroisent encore de tout ce qu'il fait souffrir.
H y a lieu de croire que les démons ne furent guère représentés, pendant foute l'antiquité chrétienne, que dans les circonstances où la sainte Écriture les fait directement intervenir, et que la grande expansion donnée à leurs représentations de tout genre ne remonte pas au delà du xii' siècle : alors on les voit fréquemment apparaître dans leurs différents rôles de tentateur, de tyran, d'idole, d'accusafour et de bourreau; l'on représente aussi leur confusion et leur défaite, foutes les fois qu'ils se trouvent en présence du Christ ou que ce divin Sauveur communique à ses serviteurs le don, non plus seulement de supporter victorieusement les assauts de ces terribles ennemis, mais aussi de les mettre en fuite.
A l'étude des démons nous associons celle des puissances du mal personnifiées, le Péché, le Monde, dans lu plus mauvaise acception du terme, la Mort et l'Enfer. On peot dire en effet que toutes ces choses viennent originairement des anges prévaricateurs. S'ils n'en sont les auteurs et les
Satan à faces multiples. (Miniature du xv* siècle.)
instigateurs, elles leur tiennent à d'autres titres, et il semble qne, les mettant en scène, il n'y a qne des esprits infernaux pour en remplir le rôle et pour se revêtir convenablement de leurs emblèmes.
Le péché, sous la figure d'un petit être humain et difforme, occupe quel-
qnefois l'un des plateaux de la balance, dans la scène du pèsement des âmes. Saint Jean Ohrysostome déjà avait indiqué comment il convenait de le peindre, sous la figure d'une sorte de femme ayant qnelqne ressemblance avec la bête, à l'air barbare, exhalant des flammes, inspirant l'horreur, toute noire.
Au péché l'on doit rattacher, comme en étant tour à tour la suite et la cause, les trois concupiscences et le monde, ou l'esprit du monde. Les trois bêtes que rencontre le Dante anx portes de l'enfer, représentent : la panthère, la concupiscence de la chair ; la louve, la concupiscence des yeux ; le lion, l'orgueil de la vie.
Le monde, en réalité, est un être collectif, formé de tout ce qui, dans les sociétés humaines, est purement selon l'esprit de l'homme, et non plus, dès lors, selon l'esprit de Dieu. La bête de l'Apocalypse représente évidemment quelque chose de l'humanité , quand elle se met en opposition et en révolte avec Dieu. Si ce n'est pas là le monde dans son acception ordinaire, c'est pire encore, dans ce sens qu'au terme
La Mort et l'Enfer. [Vignette de T. Kcrver.)
du monde s'attacherait plutôt une idée de séparation, tandis qu'ici l'hostilité est ouverte. Le monde méconnaît le Sanveur, et s'il le hait, s'il hait les siens, c'est qu'ils ne sont pas avec lui. Quand sa haine éclate, alors l'image de la bête lui est pleinement applicable. La série des puissances du mal dans l'Apocalypse se termine par l'image de la grande prostituée, qui est assise sur la bête aux sept têtes ; elle est nommée Babylone, et l'on peut
dire en général que c'est là une image de la cité humaine et publique, lorsqu'elle est vouée au mal et opposée à la Jérusalem céleste ; alors sa domination éphémère a pour résultat de conduire à la mort et à l'enfer.
La mort et l'enfer apparaissent l'une et l'autre dans la vignette de Thielman Kerver reproduite à la page précédente, et qui représente le quatrième cavalier de l'Apocalypse, désigné par le livre prophétique comme étant la mortelle-même personnifiée. L'enfer qui la suit, aux termes du texte sacré, se montre immédiatement au-dessous, sous la figure d'une gueule monstrueuse et béante, au sein de laquelle on aperçoit les damnés qu'elle a engloutis. Telle a été en effet la manière habituelle de représenter le gouffre infernal au moins du xne au xvie siècle, conformément à ces mots d'Isaïe : Dilatavit infernu8 animam suam, et aperuit os suum abaque ullo termino : c l'enfer a étendu ses entrailles, et il a ouvert sa gueule jusqu'à l'infini ».
La Mort et son Coursier. (Miniature du xiv« siècle.)
Dans la vignette que nous reproduisons, la mort n'est pas un squelette, mais un cadavre animé. Ce mode de représentation a été le plus usité depuis le XIVe siècle jusqu'au xvi«, où le squelette apparaît concurremment. On a trop oublié, quand on a donné la préférence à celui-ci, qu'il s'agit de rendre la puissance qui donne la mort, et non l'état de celui qui la reçoit.
Le cadavre animé est bien pins susceptible que le squelette de prendre l'élan irrésistible qni convient dans un pareil rôle , comme on le voit dans l'exemple que nous empruntons à une miniature du xiv siècle, où, montée sar un clioval qui, pour Être ct.ique, n'en poursuit pas moins énergiquement sa course, la mort lance ses flèches impitoyables. Plus
La mort, en furie. (Orcajfiia à Piitc.)
vigoureuse encore est la puissante furie imaginée par Orcagna au Campo Santo de Pîse pour représenter la mort. Nous y reviendrons quand, à la suite des mystères nous considérerons la mort comme l'une des fins dernières; nous n'avions ici seulement qu'à la faire envisager eu égard a sa personnification comme puissance du mal.