CHAPITRE VI
DES REPRÉSENTATIONS HUMAINES ET DES PERSONNI- FICATIONS QUI S'Y RAPPORTENT.
Dieu, la sainte Vierge, les Anges ont été successivement l'objet de nos observations ; dans Tordre des êtres, l'homme vient ensuite. Nous avons déjà rencontré la nature humaine unie à la Divinité dans la personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ , puis élevée dans une pure créature, par un privilège singulier, en la personne de Marie, au-dessus de toutes les autres créatures. Leur ordre hiérarchique nous ramène maintenant à l'homme, considéré selon la place naturelle qu'il occupe dans la création, un peu au-dessous des Anges. Dans l'exécution de la figure humaine, destinée à représenter tout être intelligent et l'homme lui-même, se concentre l'art tout entier, et vers ce point viennent converger toutes nos études ; il n'y a donc pas lieu de lui consacrer un chapitre en particulier. Parmi les hommes, il en est cependant une classe qui doit nous occuper spécialement : ce sont les Saints ; et , selon l'ordre logique , ce serait maintenant que nous devrions en parler; mais, ayant jugé que leur étude, si sommaire qu'elle fût, exigeait une partie à part, nous nous en tenons en ce moment à cette mention. Nous ne nous occuperons donc ici que de ce qui est humain : d'une manière plus générale, de l'âme humaine et de tout ce qui y tient ; des associations humaines, et principalement de l'Église, la société humaine par excellence, et aussi de tout ce qui s'y rapporte; ensuite, des vertus que l'homme est appelé à pratiquer, des vices qu'il doit éviter ; des connaissances et des industries humaines , et nous
terminerons ce chapitre, à titre d'appendice, par quelques mots consacrés aux choses physiques et à leurs représentations.
Les âmes peuvent être représentées à deux points de vue différents. Si, en les représentant, on ne se propose pas d'exprimer leur distinction ou leur séparation d'avec le corps, il convient parfaitement de leur attribuer sa configuration même; c'est aux circonstances seules alors à faire connaître que c'est l'âme seulement qui est mise en scène , et non pas l'homme tout entier. Ainsi, quand on représente le Purgatoire , la Délivrance des limbes, il est bien connu qu'en ces lieux, ménagés temporairement par la justice divine, on ne peut rencontrer que des âmes, dans un état de souffrance ou d'attente. Quand il s'agit, au contraire, de représenter avec clarté les âmes distinctement du corps, il est indispensable, pour éviter toute confusion, de leur attribuer un mode de représentation distinct lui-même et en rapport avec ce que l'on veut signifier.
Pour dire la ressemblance des âmes régénérées avec le Saint-Esprit, on les a symbolisées, comme cet Esprit divin lui-même, sons la figure de la colombe ; cette gracieuse image convient également très-bien pour exprimer leur vol vers le ciel, lorsqu'elles sont délivrées des liens de cette vie mortelle. Les âmes sont les épouses de Jésus-Christ : on les représentera donc en Orantes comme de jeunes vierges, sans distinction de sexe ; les âmes brillent dans le ciel comme des astres lumineux ; Dieu les cueille dans les jardins de la terre pour en faire des bouquets célestes : de là aussi des raisons pour leur attribuer ces figures; mais on reconnaîtra qu'elles conviennent mieux dans la bouche du narrateur que dans la langue plus imagée de l'artiste. Les âmes, au moment de la mort, naissent à la vie éternelle ; il sera fort convenable, en conséquence, de les représenter sous figure d'enfant, et d'autant mieux que, par cette réduction des formes corporelles, on se met en meilleure voie pour dire qu'elles sont immatérielles. Nous conseillerons, afin qu'on ne puisse pas les confondre avec de vrais enfants, de leur donner des dimensions d'enfants, avec des formes d'adulte, de sorte qu'en les dépeignant, on dise c de petites figures huât maines >, plutôt que a des figures d'enfant ». Ces figures pourront être nues on vêtues : nues, elles n'auront pas de sexe; si ce sont des âmes bienheureuses, il sera certainement préférable de les vêtir, car la robe de gloire, stolam glvriœ, est nn attribut caractéristique de l'état de béatitude. On comprend cependant qu'elles ne peuvent être vêtues quand, traduisant cette expression : « Rendre l'âme d, on les représente au moment même
DBS REPRÉSENTATIONS HUMAINES.
où elles s'exhalent de la bouche des défunts ; il ne sera pas hors de propos non plus de les laisser nues tant qu'elles attendent leur jugement et que leur sort est en suspens ; puis la nudité sera, avec la difformité, le partage définitif des âmes réprouvées.
Entre ces différentes manières de représenter les âmes, la petite figure humaine sera réputée leur être plus spécialement appropriée. En effet, elle peut, avec des modifications d'attribut, se plier à tous leurs états, tandis que la colombe, l'Orante servent à les symboliser par rapport à des états particuliers, dont sont exclues toutes les âmes qui ne demeurent pas dans la grâce do Dieu.
La petite figure humaine, suivant ses proportions et la précision du dessin, pourra n'offrir que des traits rudimentaires et indéterminés, ou prendre la ressemblance et les attributs de la personne à laquelle elle appartient, soit que cette personne ait passé à une autre vie , soit qu'elle vive encore de sa vie mortelle.
Autel de Vaison.
Tous ces moyens de représenter les âmes sont justifiés par les apparitions rapportées, en grand nombre, dans la Vie des Saints et par les précédents de l'iconographie. On les a vues, sous figures de colombe, reposer sur les branches do la croix, p. 176, 177. Sur l'autel de Saint- Victor, au nombre de douze, pour représenter la généralité aux âmes fidèles (vig. 26); sur l'autel de Vaison, au nombre de deux, elles s'approchent du monogramme sacré pour y chercher la nourriture qui leur est propre. Sur la
face latérale du premier de ces monuments, elles becquètent des raisins pour rappeler plus directement l'Eucharistie.
Face latérale de l'autel de Saint- Victor.
Noua reproduisons une miniature du XIVe siècle, oit saint Régulas, évêque d'Arles, tandis qu'il dit la messe, voit les âmes des trois martyrs saint Denis, saint Rustique et saint Éleuthère, sons la figure de trois colombes posées snr la croix de l'autel.
Nous donnons comme exemple de la représentation des âmes sou.» figure d'Orante, la médaille , très-connue, qui porto cette inscription : Succesia vivas, et que M. de Eossi attribue au rv* ou au V* siècle. L'âme représentée est celle de saint Laurent. Tandis que le martyr subit sur le gril son affreux supplice, Dieu suspend la couronne sur son âme, ainsi représentée. Cette âme est accompagnée de la croix monogrammatisée, de l'alpha et de l'oméga, pour mieux dire l'union qu'elle a contractée avec son divin modèle.
Comme exemple, enfin, de la représentation des âmes sous petite figure humaine, et comme preuve de son extension, voici plus bas, d'après une pointure murale du xvni' siècle, a Salamine, une main divine, au
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miliea de laquelle reposent des âmes, pour rendre ces paroles : Juetorum animée in manu IJei suni : c Les âmes des justes sont dans la main de Dieu ».
Médaille du IV ou du V siècle.
Nous venons de parler des âmes en tant qu'elles appartiennent à chacun de nous en particulier; on personnifie également l'âme humaine entendue dans un sens général. La mythologie païenne avait admis noe personnification de ce genre, souvent mise en scène dans les monuments de l'art. L'on sait, en effet, que Psyché, cette jeune fille d'une beauté si accomplie
Los âmes des justes dans la main de Dieu.
qu'elle excita la jalousie de Vénus et qu'elle devint l'épouse de l'Amour, n'était antre, conformément i l'étymologie de son nom, tyuyjn, âme, que
cette personnification même. Cette fable, dégénérée dans le roman d'Apulée, n'était pas originairement sans vérité et sans élévation, et les premiers chrétiens ne craignirent pas de se l'approprier quelquefois. Ainsi, dans une peinture du cimetière de Doniitîlle, l'âme chrétienne, sous la figure d'une petite fille modestement vêtue, qui porte sur ses épaules des ailes de papillon, comme la Psyché antique, ramasse des fleurs, c'est-à-dire des vertus pour les offrir à l'Amour, le vrai Amour, c'est-à-dire le Sauveur, figuré dans cette circonstance sous les traite rendus chastes d'un Amour antique.
L'âme crucifiée à l'exemple de Jean». (Vignette dn XVni* siècle.)
Cette dernière image avait été et devait être trop profanée pour demeurer au service des chrétiens; mais la représentation de l'âme bous
la figure d'une jeune fille encore dans la simplicité de l'enfance, fort usitée aux XVIe et XVIIe siècles, dans beaucoup dé petits livres de piété, serait parfaitement de mise, dégagée des mièvreries et des raffinements qui déparent une branche de l'iconographie intéressante, cependant, parce qu'elle était restée toute chrétienne, à une époque où le grand art ne l'était plus au même degré. Nous en donnons pour exemple une vignette tirée d'un petit livre du xvme siècle, qui porte le titre de Regia via CrueU, où, en regard de Jésus, sous figure d'enfant, qui porte le démon crucifié au revers de sa croix, l'on voit l'âme elle-même attachée sur une croix au revers de laquelle elle porte également le monde crucifié.