IMAGES DES PENSÉES, DE LA VIE, DES AGES
Laissant de côté tout ce qu'on a pu, hors du christianisme, attacher d'idées aux noms et aux figures des génies, les distinguant bien catégoriquement des Anges, nous n'y voyons que des conceptions ou des pensées de l'esprit humain, des généralisations, comme lorsqu'on dit le génie d'un peuple, le génie d'une chose, et qu'on leur applique les traits caractéristiques de l'un ou de l'autre ; un moyen d'exprimer des pensées
et des affections particulières, avec plus de force, et les personnifiant en quelque sorte. On comprend alors pourquoi nous rattachons à l'âme humaine les quelques lignes que nous leur consacrons.
Les génies laissés nus avec de petites ailes se distingueront facilement des Anges, si Ton a soin de toujours vêtir ceux-ci, et de leur appliquer des ailes d/one suffisante envergure '. C'est ainsi que, sous le rapport même des formes, la confusion ne peut pas avoir lieu dans l'antiquité chrétienne, où les génies sont fréquemment usités, selon la manière des monuments païens, pour soutenir des cartouches contenant ou propres à contenir des inscriptions ou des personnages (v. pi. .v).
Les premiers chrétiens s'étaient aussi approprié ces figures de génies pour représenter les saisons, des scènes de combat, de chasse, des récoltes, auxquelles ils attachaient une signification symbolique.
La mise en scène de ces sortes de figures, vu leur caractère indéterminé, est parfaitement appropriée à toute sorte de cas semblables ; il ne s'agit pkrç.
évidemment, lorsqu'on les voit se substituer à des acteurs humains , d'aucun fait en particulier, mais de la chose même, et de l'idée qu'on y attache. L'art chrétien aurait pu maintenir plus qu'il ne l'a fait l'emploi de pareilles figures; l'emploi des génies supportant des cartouches, fort usité par Raphaël, surtout comme accessoires de ses personnifications allégoriques, ne nous paraît pas non plus être contre l'esprit de l'art chrétien, pourvu qu'on leur applique plus qu'on ne l'a fait, les règles générales relatives à l'usage du nu : mais le retour aux idées païennes se fait beaucoup trop sentir dans ces génies, en usage principalement sur les tombeaux, dans nos temps modernes, pour dire ce qui finit à la mort, pour exprimer la douleur et les larmes, depuis qu'on ne cherche plus assez à faire penser à la nouvelle vie qui, dans ce moment même, commence pour ne plus finir. Nous ne blâmons ras absolument cet usage, mais nous en blâmons l'esprit et l'abus. On ne saurait admettre dans tous les cas, au point de vue chrétien, aucun génie personnel, qui fût comme une contrefaçon de l'Ange gardien. Nous ne disons pas cependant qu'on ne puisse absolument personnifier le génie entendu dans le sens d'une intelligence supérieure par une figure allégorique. Mais qu'on y prenne garde, car on se place là sur des confins où la déviation est facile, et nous croyons qu'il vaut mieux honorer l'homme, s'il le mérite, en le représentant tout entier, que de s'arrêter à de pareilles abstractions d'une valeur plus ou moins creuse.
La vie humaine, à notre connaissance, n'a été que rarement et tardivement représentée, dans l'art chrétien, par une figure allégorique qui la personnifie ; il n'était pas non plus dans l'esprit de l'antiquité chrétienne de représenter les choses de ce monde sous leurs faces les plus fragiles, on aimait mieux y chercher des images de ce qui vient pour ne plus finir; mais au moyen âge dans un esprit bien différent lui-même de celui de l'antiquité païenne, où l'on excitait à jouir parce que le temps est court, l'on en vint à répéter aux chrétiens que le temps est court, afin de les porter vers les choses qui durent. Alors l'on représenta assez fréquemment, soit sculptée à la façade des églises, soit peinte dans leurs intérieurs, soit parmi les miniatures des manuscrits, la Roue de la vie, où l'on ne monte de l'enfance à l'âge mûr, recueillant les succès et les honneurs de ce' monde, que pour descendre aussitôt après sur l'autre versant, où se rencontrent la vieillesse et les déceptions, puis une fin prochaine.
L'artiste, à l'exemple de l'écrivain, peut envisager la vie de l'homme
sons d'antres aspects; elle est un pèlerinage, on seulement un voyage, l'ascension d'une montagne. On l'a aussi représentée, en suivant pas à pas un ancien apologue attribué à saint Barlaam, sous la figure d'un arbre rongé dans le pied par un rat blanc et un rat noir, images du jour et de la nuit, et d'où vous serez précipité dans l'abîme, si, vous occupant uniquement d'en recueillir les fruits, de goûter le miel que des abeilles ont déposé dans ses branches, vous ne prenez vos précautions pour le moment où, infailliblement, il viendra à tomber.
L'arbre de la vie, sur lequel nous ne trouvons qu'un appui si précaire, est bien éloigné de l'arbre de vie, c'est-à-dire de l'arbre qui donne la vie. Il y a entre eux un intermédiaire qui s'associe à un arbre de mort, sur le tombeau de Henri de Fistingen, évêque de Trêves, dans cette ville. Les deux arbres partent d'une même racine, et se séparent pour porter des fruits bien différents, l'un de petites têtes ailées et souriantes quoiqu'endormies> l'autre des crânes décharnés de squelette. Cet arbre ne se rapporte plus à la vie présente, mais à cette nouvelle vie qui en sera le fruit, à la condition que la première aura été bien employée, et surtout qu'elle se sera bien terminée.
Les âges de la vie, quand on les met en scène dans les monuments chrétiens, reviennent au même but moral que les images précédentes, auxquelles on les a souvent associés ; ils peuvent aussi en être séparés et servir à exprimer des nuances d'idées plus ou moins distinctes : leur représentation, par exemple, ne servira pas seulement à détacher d'une vie éphémère, mais encore à montrer le peu de stabilité de nos propres goûts, dans les phases d'une même existence, afin que tout ce qui passe soit à nos yeux ramené à sa juste valeur, afin que nous apprenions à tirer de chaque époque de notre vie les fruits qu'elle comporte, que nous sachions nous préserver des écueils qui lui sont particuliers.
Les âges de l'homme se comptent le plus ordinairement au nombre do quatre : l'enfance, la jeunesse, l'âge mûr et la vieillesse. On peut facilement les porter à six, en intercalant l'adolescence à la suite de l'enfance, et en faisant suivre la vieillesse de la décrépitude. En dédoublant encore l'enfance et l'âge mûr, on les portera à quelque nombre qu'il plaira. Quelquefois ces différents âges sont mis en regard des âges du monde. Ceux-ci, au nombre de six, correspondant à six âges de la vie, sont représentés, dans un vitrail de la cathédrale de Cantorbéry, par Adam, Noë, Abraham, David, Jéchonias et Notre-Seigneur.
Dans les sculptures du baptistère de Parme, les âges de la vie, comparés aux heures du jour, sont représentés par les travailleurs de la parabole, également rétribués, quelle'que soit l'heure de la journée où le père de famille les a envoyés dans sa vigne. Les âges ont été aussi comparés aux mois de l'année, et divisés alors en douze. Quelquefois ils ont été associés aux vertus que l'homme doit pratiquer pendant sa vie. Us Pont été aux sept planètes, et ramenés alors au nombre de sept. Le plus remarquable exemple que nous en connaissions se voit dans le chœur de l'église des Eremitani, à Padoue, peint, au xrve siècle, par Guariento. A Troyes, dans un vitrail de l'église de Saint-Nizier, c'est la Religion personnifiée, très-probablement, qui préside aux sept âges, et leur distribue à chacun ce qui leur convient; la Religion ainsi représentée tient de près à la Providence et, d'un autre côté aussi, à l'Église, dont les représentations vont, à leur tour, nous occuper.
de l'église.
Toutes les fois qu'on s'occupe de l'homme, il ne suffit pas de considérer l'individu. L'homme n'est pas fait pour rester seul ; il est essentiellement social. La famille, la nation, l'humanité entière forment autant d'êtres collectifs dont tous les membres ont entre eux plus ou moins de solidarité, et constituent un certain tout, susceptible, dans l'art, d'être représenté par une personnification ou par un symbole unique, comme il est exprimé dans le langage par un seul mot. Ces êtres collectifs peuvent être représentés, à plus forte raison , au moyen d'un petit nombre de personnages groupés conformément à la signification qu'on veut leur donner. On personnifie, par exemple, l'humanité en représentant un homme dans des conditions de généralité qui répondent à la pensée exprimée quand nous disons « l'homme », dans le même sens à peu près que nous disons « l'humanité ». L'humanité, prise en général, peut aussi être représentée par un homme en particulier*; elle l'a été souvent par Adam, quelquefois par Job ; elle pourrait l'être par une personnification tout allégorique; par un groupe d'hommes représentant soit les différents âges, soit les différents états où elle peut se trouver, par où elle a pu passer.
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L'humanité, à considérer les conditions naturelles de son existence, est dégénérée; mais Jésus-Christ est venu par sa croix la relever de sa déchéance. L'homme régénéré par la croix n'est plus seulement un homme, , il est un chrétien, et la réunion de tous les chrétiens constitue l'Église. L'Église est l'être collectif -humain par excellence; elle embrasse virtuellement tous les hommes, dans ce sens que tous sont appelés à entrer dans son sein, que le sang régénérateur a été répandu pour tous, JSn dehors de l'Église, il n'y a plus que les hommes volontairement séparés de Dieu, et c'est là ce qui constitue le monde, dans la mauvaise acception du terme.
Cet ordre d'idées domine à tel point dans l'esprit du christianisme, qu'il n'y a plus guère jour dans l'art chrétien à représenter tout à fait en bonne part l'humanité ou l'homme en général, considéré seulement par rapport à ses facultés naturelles. Il arrive, au contraire, sinon très-fréquemment, au moins d'une manière très-normale, que l'artiste chrétien a lieu de mettre en scène quelques-unes des agrégations sociales qui constituent les nations, les provinces, les cités. Alors on les personnifie ordinairement par une noble femme, d'un caractère un peu viril, portant les attributs qui conviendraient à leurs chefs : la couronne du roi, du prince, l'hermine du magistrat; la couronne murale est devenue plus spécialement l'emblème des villes. Les familles pourraient, à la rigueur, être représentées de la même manière que les cités. Ce procédé n'est pas en usage ; mais les armoiries, pourvu que les nobles actions et les nobles sentiments qu'elles doivent rappeler, comme le patrimoine des familles, ne tournent pas en trop évidente et puérile ostentation, peuvent légitimement, pour les rappeler, s'intercaler parmi les accessoires d'une œuvre d'art chrétien.
L'Église étant la famille, la cité, l'humanité choisie, la société humaine par exoellence, c'est à elle que nous devons nous attacher préférablement à tout. On peut la considérer, à divers points de vue, par rapport à sa hiérarchie, à sa doctrine, à ses destinées ; ou bien quant aux différentes manières de la représenter par des emblèmes, des personnifications, au moyen de ses chefs, ou bien par quelques-uns de ses membres, dans telle ou telle de ses fonctions. Le langage symbolique des emblèmes a été primitivement le plus usité ; le navire ou la barque est l'un* des plus importants et celui qui a d'abord primé tous les autres ; puis viennent la vigne, la colonne, la montagne, montagne du sein de laquelle coulent les quatre fleuves d'eau vivifiante qui vont arroser le monde, et se confond par là même avec le paradis terrestre, le jardin de délices. L'Eglise est encore
figurée par l'arche de Noë, le tabernacle de Moïse, le temple de Salomon ; mais, par-dessus tint, elle est considérée comme nne cité : c'est à ce titre que le nom de Jérusalem lui est donné. Quelquefois l'emblème de la cité se confond avec celui du jardin, le jardin étant ceint de murailles, ou la cité renfermant le jardin. Dans les mosaïques des basiliques primitives et dans beaucoup d'autres monuments qui en dérivent, la cité, au moyen de laquelle on représente l'Église, se dédouble; au lieu d'une cité, on en représente deux : Jérusalem et Bethléem, comme on le voit sur le fond de verre reproduit (vig. 21). La cité des Juifs et la cité des Gentils, l'Église de la Circoncision et l'Église de la.Gentilité sont personnifiées, et ainsi nommées dans l'antique mosaïque de Sainte-Sabine. L'Église est représentée de la sorte par rapport à l'origine de ses enfants, les Juifs fidèles et les Gentils convertis, figurés par les brebis qui, sortant des deux cités, viennent converger vers le centre de la composition, où la sainte montagne, l'Agneau divin, le Christ en personne, ou un signe qui le représente, expriment la pensée d'unité, et disent que les deux cités n'en font qu'une.
Les. brebis, dans ces compositions, en représentant les fidèles, servent aussi à représenter l'Eglise ; leur nombre normal est de douze (v. pi. vn); lorsqu'elles ne l'atteignent pas, c'est défaut d'espace. Nous avons vu que ce nombre se rapportait tout à la fois aux douze tribus d'Israël et aux douze Apôtres, deux images de l'Église sous deux aspects différents. L'Église a pu, dans un autre ordre d'idée, être représentée par une seule brebis, ce qui est arrivé quand on a ainsi représenté la chaste Susanne, figure elle-même de l'Église, sur laquelle nous reviendrons.
Sous le nom de cité, on comprend tout à la fois et son enceinte matérielle et la communauté de ses habitants. Nous ne nous sommes donc pas écarté de la pensée de la cité en parlant des brebis ; cette pensée, d'un autre côté, nous ramène à la figure d'édifice. On a pu représenter l'Église comme une tour, comme une forteresse ; mais elle est mieux représentée encore par l'édifice même auquel on a donné son nom, l'édifice qui sert à l'assemblée des fidèles et à la célébration des saints mystères. En voici un exemple, emprunté à un petit tableau grec du musée du Vatican : sous la coupole soutenue par saint Pierre et saint Paul, et qui représente l'Eglise , on voit la patène et le calice, qui rappellent les espèces du pain et du vin, et au-dessus une figure du Dieu Sauveur, qui, étendant les bras, témoigne que, dans l'Église, tout se fait avec lui et par lui. L'Église est aussi quelquefois plus particulièrement le cénacle où fut instituée l'Eu-
charietie, et oh les Apôtres reçurent le Saint-Esprit ; le cénacle alors prend quelquefois la forme d'une tribune, pour dire qu'il appartient à l'Église d'enseigner toute vérité.
Eglise soutenue par saint Pierre et saint Paul.
L'Église est encore figurée, dans la Pas*ion, par la robe sans couture qui ne saurait être divisée; dans les paraboles évangéliqnes, par le grain de sénevé d'où provient une plante comparable à un grand arbre : c'est pourquoi l'on est fondé à croire que, dans quelques circonstances, on l'a en effet représentée par un arbre.
L'Eglise est l'épouse de Jésus-Christ, en conséquence on l'a personnifiée, dès l'antiquité chrétienne, sons une figure de femme, elle est reine, et dans le moyen âge, on l'a plus habituellement couronnée. L'Orante est la femme régénérée en union avec Dieu, elle sera donc propre à représenter
l'Église, et sans exclure les autres significations de cette figure, on ne peut douter qu'un grand nombre d'Orantes des Catacombes ne la représentent principalement. Il en est de même à plus forte raison de la femme qui sur les sarcophages, au lieu d'étendre les bras dans l'attitude qui caractérise l'Orante, tient un livre à la main, dans des conditions d'ailleurs analogues ; cette femme , dans certaines circonstances, se fait reconnaître comme étant la chaste Susanne; mais Susanne elle-même est une figure de l'Église, toujours pure et intacte dans sa doctrine, au milieu des suggestions de l'erreur.
Epouse toujours pure, chaste, fidèle, sans tache, sans souillure, l'Église est née du sein de son divin Epoux, comme la première femme a été tirée du sein du premier homme dans un état d'innocence. La création de la femme a été donnée très-probablement comme une figure de la fondation de l'Église, sur quelqu'un des anciens sarcophages (v. pi. y) ; cette probabilité
Naissance de l'Église et Création de la femme. (xme siècle.)
devient certitude sur divers monuments du moyen âge ; nous en donnons pour exemple une miniature des Emblemata biblica, où les deux sujets sont simultanément représentés. L'Église couronnée sort du côté de Notre-Seigneur ouvert par la lance, et baptise un enfant, pour dire l'efficacité de l'eau merveilleuse qui, avec du sang, sortit de ce côté divin.
Noos voyons ici l'Église apparaître en même temps en sa qualité de reine. On en voit des exemples dès le xii" siècle qui ne souffrent anémie incertitude, car elle est nommée. L'Eglise, & partir de cette époque, est pins habituellement représentée en opposition aveo la synagogue, dont le règne est fini, qui s'en va, est découronnée, tombe en défaillance, est frappée de mort ; tandis que l'Église est représentée de diverses manières, toujours propre1 à exalter son triomphe et l'efficacité de sa mission. Le plus souvent c'est an pied de la croix que s'opère cette séparation, et l'Église recueille le sang divin ; mais les mêmes données s'appliquent à des compositions où Notre-Seigneur eBt représenté dans la gloire , ou bien autrement encore. En voici une tirée égalementdes Emblemata bibSea, où, représenté enfant sar le sein de Marie, Jésus accueille l'Église et repousse sa rivale.
L'Église accueillie et ta Synagogue reponssec.
Ce cycle d'opposition s'est maintenu jusqu'au XVI» siècle. Au XVe siècle, il a inspiré un tableau de Hubert van Eyck, maintenant dans la galerie de Madrid, où l'Église et la synagogue ne sont plus personnifiées, mais représentées par denx groupes de personnages, rangés à droite et à gauche dn tabernacle d'où découle une source abondante. D'un côté on voit les représentants de toutes les classes de la société chrétienne pré—
cédés du pape, qui les invite à puiser à cette source de vie ; de l'autre un grand-prêtre juif, portant un étendard brisé à la main et an bandeau sur les yeux, et qui s'efforce d'éloigner ses adhérents de cette eau bienfaisante.
Une société n'est pas une simple agglomération d'individus. Pour vivre, il faut qu'elle soit organisée, et toute organisation exige une hiérarchie. L'Église est une société d'une organisation et d'une hiérarchie parfaite, où la tète et les membres sont parfaitement unis et parfaitement distincts, où tous les membres ont leur rang et leurs fonctions déterminés. On représente un homme en représentant sa tète; les nations sont représentées par leurs chefs. Adjoignez au chef de l'Eglise ceux de ses membres qui partagent avec lui le commandement dans un rang subordonné, mais avec la plénitude de leurs propres attributions, elle sera plus solennellement représentée, quoiqu'elle ne le soit pas mieux. Les simples fidèles eux-mêmes peuvent, jnsqn'à un certain point, représenter l'Église, comme dans un corps homogène une partie représente le tout. Cependant de simples fidèles ne disent pas assez quel est le corps auquel ils appartiennent, si on ne les voit unis avec leur chef. La sainte Vierge peut à elle seule représenter l'Eglise, mais une des conditions nécessaires de cette prérogative, c'est la certitude où l'on est de son union avec le chef visible de l'Eglise, inséparable de celle où elle est toujours avec Jésus, son chef invisible. Ce qu'il importe le
plus de remarquer, c'est que, dans leurs généralités, les mêmes modes de
représentation peuvent tellement s'adapter à la sainte Vierge et à l' Eglise, que Ton peut les leur appliquer tour à tour et même simultanément, rien n'étant dans l'Église que Marie ne le possède dans sa plénitude, et rien n'étant dans Marie sans appartenir à l'Église, qui dans son sein possède Marie elle-même.
Saint Pierre, comme chef de l'Église, la peut représenter à lui seul, de même que, dans le discours, on dit saint Pierre pour l'Église en général, et surtout pour l'Eglise de Rome en particulier. Cependant on lui adjoint le plus ordinairement saint Paul. La représentation est plus complète quand on réunit les douze apôtres, mais, à raison même de son développement ; elle est beaucoup moins fréquente, tandis que rien n'est plus commun que de voir l'Église représentée par saint Pierre et saint Paul. Les deux apôtres, dans l'antiquité chrétienne, accompagnent fréquemment l'Orante ou la femme au livre, que nous avons considérée comme représentant l'Eglise, au moins dans certains cas ; ils sont placés à droite et à gauche de l'une ou de l'autre. Saint Pierre et saint Paul, quand l'Église elle-même
DES REPBBS8BNTATION8 HUMAINES. 285
est en effet représentée, l'assistent alors comme les chefs de son ministère. Dans les cas où la femme représente nne chrétienne on uue âme chre-
L'Orante et les rideaux ouverts,
tienne dans l'état d'union et de béatitude, les deux apôtres représentent l'Église elle-même, an sein de laquelle seulement l'on entre en union avec
Le ministère de ta prédication.
«K XA5CTEL DE LAH CHRZTDE3L
Die© et Fon acquiert la béaiitnde. Sons hhm era d'abord, préferablement, à la première signification, lorsque bobs avons publié cette partie centrale d'une couverture de sarcophage, où bb buste «TOrante proportionnellement colorai est accompagné de deux personnages imberbes qui déploient une draperie, on tiennent des rideau ouierts derrière eBe. Ces deux personnages représentent, nous le croyons, les deux apôtres, et la draperie on les rideaux ouverts sont bb moyen de dire on les manifestations de la vérité, dans le premier cas, on que les arcanes célestes sont onrerts k l'âme bienheureuse : dernier sens vers lequel nous inclinons maintenant, par suite des observations de M. de Bossi i ce sujet.
Descendant au xv* siècle, comme exemple du ministère de la prédication dans TÉglise représentée par saint Pierre et saint Paul, nous donnons une miniature où Ton voit Notre-Seigneur qui les envoie, et le peuple fidèle qui écoute saint Paul chargé de prendre la parole au nom de Notre- Seigneur et de saint Pierre, c'est-à-dire au nom même de TÉglise.
de l'évangile et des animaux évangjîliques.
APfifes avoir considéré l'Église elle-même, nous avons à dire quelques mots de ce qui lui tient de plus près, sa doctrine et ses sacrements. 8a doctrine est celle de l'Évangile. A l'Évangile il faut joindre tous les autres Livres sacrés compris dans le Canon des saintes Écritures ; mais, comme moyen de représentation, l'Évangile résume tout, soit qu'on le représente sur l'autel sous la figure même du livre, soit qu'on montre ce livre porté dans les mains du Sauveur, donné par lui, porté par les Apôtres, par les Dooteurs de l'Église; soit que, pour représenter la nouvelle loi, on mette on scène les quatre Évangélistes en personne, ou, comme il arrive bien plus souvent, les quatre animaux qui les figurent ; ou encore, comme on l'a fait dopuis l'antiquité chrétienne jusqu'au moyen âge, les quatre fleuves, qui en sont aussi des emblèmes non douteux.
Les quatre Évangélistes seront envisagés ailleurs par rapport à leur oulte personnel ; en oe moment, leurs personnes doivent s'effacer, et nous ne parlons que def leurs écrits inspirés. L'importance de leurs images est si grande que, après les images sacrées de Notre-Seigneur et de sa
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très-sainte Mère, il n'y en a pas d'antres qui tiennent une plaoe aussi grande dans l'iconographie chrétienne.
Noos avons parlé plus d'nne fois de la représentation des quatre Évangélistes par les quatre fleuves du paradis terrestre. Ces quatre fleuves, dans l'antiquité chrétienne, sont souvent figurés seulement par quatre petites lignes, ondulées, qui prennent naissance sur le flanc d'un monticule ; et ces faibles linéament* suffisent pour rappeler tout ce qu'ils signifient (voir rig. 11° 21, pi. IV, vu). An moyen âge, les quatre neuves ont été souvent personnifiés avec cette signification même. Le pins important exemple que nous en connaissions se voit parmi les mosaïques dont est revêtue tout entière la basilique de Saint-Marc, a Venise, dans les pendentifs de la coupole centrale, où ces personnifications accompagnent chacun des
Gyon, fleuve du paradis.
Êvangélistes représentés en personne; tandis que, dans la coupole voisine, les quatre animaux symboliques occupent les places correspondantes. Le fleuve personnifié que nous donnons ici, joint à ses trois compagnons, en—
toure l'agneau, du musée de Cluny, que nous avons reproduit (vig. 13).
Les figures des quatre animaux sont devenues d'un usage bien plus général pour représenter les Évangélistes.
Quand ces quatre figures animales apparaissent pour la première fois au prophète Ezéchiel, elles semblent destinées à exprimer les caractères de la puissance de Dieu et de sa conduite en toutes choses, et spécialement dans la dispensation de son œuvre par excellence : l'incarnation du Verbe, et notre salut comme en étant la conséquence. Il nous a paru, par les termes mêmes du Prophète, que ces figures, formées par le ministère des Anges, s'appliquaient aussi, dans une mesure subordonnée , à l'éminence de leurs propres qualités, et les personnifiaient eux-mêmes, jusqu'à un certain point. Ces explications n'ont rien d'exclusif ; elles n'empêchent aucunement de reconnaître que la prédication de l'Évangile, le partage des récits évangéliques en quatre livres écrits par quatre auteurs inspirés, ne fussent dès lors prophétiquement figurés. Les quatre animaux expriment, en effet, le caractère, le tour original propre à chacun d'eux, dans ce sens surtout que, Notre-Seigneur Jésus-Christ réunissant en lui, au suprême degré, les qualités ainsi exprimées, ils ont pour mission de la faire ressortir chacune d'une manière particulière. La figure de l'homme affirme la vérité de la nature humaine ; le lion dit qu'il est roi ; le bœuf, l'animal des sacrifices par excellence , dit qu'il est prêtre et victime ; l'aigle, dont le vol semble s'élever jusqu'au ciel, est une belle image de sa nature divine : Fuit homo naseendo, vitidus moriendo, leo resurgendo, aquila ascendendo : a II fut homme par sa naissance, bœuf par sa mort, lion par sa résurrection, aigle par son ascension J>, dit, entre autres, Pierre de Capoue. Or saint Matthieu fait spécialement connaître le Sauveur quant à sa nature humaine; saint 'Marc le présente plutôt en tant que roi ; saint Luc, en tant que prêtre; saint Jean, en tant que Dieu. Dans leur marche, le premier prend les allures d'un homme réglé dans ses conseils; le second a la rapidité du lion; le troisième, dans sa diction, est ferme, sage et suivi comme un bœuf; le disciple bien-aimé prend le vol de l'aigle.
On ne voit point que les animaux évangéliques soient entrés dans les cycles primitifs de l'art chrétien avant l'ère de la délivrance; ils n'apparaissent dans ses œuvres qu'au IVe siècle; mais bien auparavant, l'application des. visions d'Ezéchiel et de saint Jean avait été faite aux quatre grands oracles de la Loi nouvelle, et cette application est consacrée dans les plus anciens monuments liturgiques.
Il résulte de l'ensemble des faits que les animaux évangéliques peuvent être pris, suivant les nuances de langage, suivant le tour de la phrase iconographique, chacun comme une figure des différents Évangélistes, tenant lieu de leur représentation personnelle; plus simplement comme un attribut qui les accompagne et les distingue, mais aussi comme l'esprit qui les inspire. C'est donc avec raison que, dans certains monuments, les Évangélistes dirigent leurs regards vers leurs symboles, alors tout spiritualisés, pour en recueillir le souffle inspirateur. La forme angélique à laquelle a tourné l'homme de saint Matthieu a porté plus souvent les artistes à représenter celui-ci en de semblables rapports, dont la beauté mériterait d'être mise en jeu plus souvent qu'elle ne l'a été. Mais les antres animaux ont aussi participé quelquefois à ce genre d'élévation, et nous en donnons pour exemple le bœuf de saint Luc, emprunté à un ivoire de la Bibliothèque nationale.
Saint Matthieu et saint Luc inspirés par l'homme et le boeuf emblématiques.
L'Ange de saint Matthieu, que nous en rapprochons, est cependant plus expressif dans ce sentiment qu'aucun autre : c'est tout simple, puisqu'il peut joindre le geste & l'attitude.
Nous disons l'Ange de saint Matthieu pour nous conformer à un usage qui a prévalu, quoique l'on sache très-bien que son emblème est nnhomme, et non pas un Ange. Mais on homme ailé ressemble nécessairement à un Ange. On ne pouvait formuler la distinction d'une manière bien précise que par l'attribution de la barbe ; on ne l'a tenté que rarement, et l'exemple que nous en donnons ne nous paraît pas devoir être imité, car il sied
mieux à cette mystérieuse figure de conserver le type de l'immortelle jeunesse; et, loin de demander que l'Ange de saint Matthieu soit moins angélique, n'y aurait-il pas lieu de désirer plutôt que les quatre animaux le fussent un peu plus qu'on ne les fait communément ?
L'homme de saint Matthieu. (Miniature du XI" sièele.)
Si l'on s'en tenait rigoureusement à ta vision d'Ezccbiel, on représenterait les quatre animaux chacun avec quatre têtes, selon le type du tétramorpbe; si on s'en tenait à la vision de saint Jean, on les représenterait chacun avec six ailes, et tout parsemés d'yeux. Il est plus conforme à la nature et à la pratique de l'art d'éviter tout ce qui pourrait paraître monstrueux dans nue représentation fixe, et l'on se •contentera d'une seule tête, de deux ailes et de denx yeux; mais, s'inspirant des images prophétiques, on comprendra qu'on ne saurait trop accorder aux emblèmes cvangéliques la puissance du vol et l'éclat du regard. Quant à l'application d'une tête animale sur un corps humain, elle est d'un effet trop disgracieux et
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trop peu fondée, malgré d'illustres exemples, pour que personne, désormais, nous le pensons, soit tenté d'y recourir.
Les Évangélistes sont plus communément représentés par leurs emblèmes autour d'une image centrale de Notre- Seigneur, représenté luimême dans la gloire, ou crucifié, ou bien sous figure d'agneau, ou seulement rappelé de quelque autre manière; l'ordre suivi alors peut se rapporter à trois dispositions principales : ou les quatre animaux sont sur la même ligne, ou ils sont disposés en croix, ou ils affectent la disposition quadrangulaire. On demande quelles sont, dans ces différentes positions, les places d'honneur, et à qui on doit les attribuer. Eu égard au plus grand nombre des cas, cas d'ailleurs très-variés, et aux meilleures autorités, nous croirions qu'on peut s'en tenir aux conclusions suivantes. Admettons que l'ordre hiérarchique soit celui-ci : l'aigle, l'homme, le lion, le bœuf; si od les dispose sur la même ligne, on mettra l'aigle et l'homme les plus près de la figure centrale : l'aigle à droite et l'homme à gauche (v. pi. vu), le lion à droite, le bœuf à gauche. Aux extrémités, disposées en forme de croix : l'aigle sera au sommet, l'homme à la base, le lion à droite, le bœuf à gauche. Dans la disposition quadrangulaire, l'aigle et l'homme occupent les deux angles supérieurs, le lion et le bœuf les deux angles inférieurs (v. vig. 35).
Les quatre Évangélistes peuvent aussi trouver très-convenablement leurs places dans les pendentifs d'une coupole, dans les quatre sections d'une voûte d'arête ; ils peuvent être associés aux quatre grands Prophètes, aux quatre grands Docteurs de l'Église, aux quatre Vertus cardinales. L'Église étant représentée comme une barque, on a pu les donner comme en étant les rameurs ; étant représentée comme un char, on a pu leur donner le soin de le traîner. On comprend que, dans ce genre de compositions, on ne saurait assigner d'autres limites que celles du bon goût et de la saine doctrine, à laquelle doivent tout spécialement se rapporter les représentations des Évangélistes.