DES VERTUS
Faire goûter le bien par le moyen du beau, représenter la vertu pour la faire aimer, ne montrer io vice que pour en inspirer l'horreur, tel est assurément le plus noble but que l'art puisse se proposer, et l'art que nous étudions no mériterait pas le nom de chrétien, s'il ne l'avait toujours en vue. La vertu, qu'est-elle autre chose que l'inclination au bien, l'habitude du bien? Et si on la diversifie, si les vertus se comptent en certain
nombre, si on leur donne des noms différents, c'est toujours en égard à la variété des aspects sons lesquels se présente le bien, et aux dispositions d'après lesquelles on est plus particulièrement incliné à tel ou tel bien. Toutes les vertus, d'ailleurs, se tiennent et s'engendrent les unes les autres : en inspirer une, c'est répandre les germes de toutes. Le chrétien doit distinguer deux ordres de bien moral : l'ordre naturel et l'ordre surnaturel, l'ordre de la création et l'ordre de la Rédemption : chacun de ces deux ordres a des vertus qui lui sont propres. Dans l'ordre de la nature, il y en a quatre, auxquelles se rattachent toutes les autres, et qu'on appelle par ce motif vertus cardinales : la Prudence, la Justice, la Tempérance et la Force; dans l'ordre surnaturel de la grâce, il y en a trois qui, se rapportant directement à Dieu, sont appelées vertus théologales : la Foi, l'Espérance et la Charité. Chez le chrétien, les vertus cardinales elles-mêmes deviennent surnaturelles, soit parce qu'elles sont infuses en lui par l'Esprit- Saint, en même temps que les vertus théologales, soit parce qu'en lui, ces vertus ont pour objet non les choses simplement prescrites par la raison, mais celles que la Loi divine impose.
Les vertus se représentent, a dit le cardinal G. Palœotti, par le moyen des actes qui leur sont habituels et dans un état d'éclat et de splendeur. En conséquence, on peut dire que l'art chrétien tout entier est un vaste théâtre ouvert à leurs représentations, théâtre où l'on ne fait rien autre chose que d'exciter aux vertus par toutes sortes de bons exemples.
Mais, de la même manière que la vie chrétienne étant une application perpétuelle de la Foi, de l'Espérance et de la Charité, dont elle est imprégnée par les sacrements, il n'est pas moins utile de faire de temps en temps des actes plus exprès de ces vertus pour les exciter, les renouveler et les fortifier en nous, pour nous assurer surtout que nous en sommes véritablement imbus. De même, dans l'art chrétien, c'est une bonne chose de prendre à part directement soit les vertus théologales, soit les vertus cardinales et celles qui en dépendent, afin de les mettre plus en relief; et la main qui s'exerce ainsi à les rendre deviendra plus capable d'en infuser le sentiment dans toutes ses œuvres. Il est d'ailleurs des circonstances qui réclament tout particulièrement ces représentations directes.
On peut considérer comme une représentation directe des vertus la mise en scène soit d'un trait historique, soit d'une action fictive où elles apparaissent vivement en exercice. On peut appeler pour les représenter les hommes qui en ont été le plus remarquablement doués, en les montrant
dans le sentiment bien caractérisé des attitudes et de la physionomie par lesquelles on les voit se manifester ordinairement. Il y a quelque chose de plus à faire cependant. Par les moyens que nous venons de dire, on montre bien des personnes qui possèdent les vertus, on montre des actes qui en dérivent, mais on ne les montre pas elles-mêmes; et, dans ces conditions, on ne peut pas aussi bien en faire l'application à ceux qui les ont possédées toutes ensemble, surtout si on veut le faire entendre d'un degré sureminent Personnifiez-les, en les dégageant de toute circonstance trop accidentelle, de toute application trop individuelle : dans cet état de généralité et d'abstraction, vous les tiendrez bien mieux à la disposition de tous, vous en ferez bien mieux le cortège de ceux qui les ont toutes pratiquées au plus haut degré, vous les montrerez bien plus aptes à toutes sortes de bien.
On personnifie convenablement les vertus par de jeunes et nobles vierges, belles, chastes, d'un caractère viril, et cependant plein de charme et de douceur. Les vertus chrétiennes sont saintes : le nimbe, attribut de la sainteté, leur est donc dû ; si on leur donne le nimbe polygonal, au lieu du nimbe circulaire, pour les distinguer des Saints d'une réalité personnelle, c'est bien ; mais il ne faut nullement attribuer à cette différence le sens d'une dimininution de sainteté. Les vertus sont reines, appelées à régner sur les passions, les vicissitudes et les épreuves de cette vie, appelées à jouir du triomphe et de la récompense dans l'autre ; elles ont donc parfaitement le droit d'être couronnées; si on ne les couronne pas toujours, c'est qu'on a d'autres moyens de les honorer au degré supérieur ; c'est aussi, quelquefois, que l'on veut réserver cette distinction pour celles d'entre elles qui ont des droits spéciaux à la recevoir, comme la Charité, la Foi, la Justice.
On distingue les vertus au moyen de la physionomie, de l'attitude et des attributs propres à caractériser chacune d'elles. Quand les nuances d'expression dans le visage et dans les mouvements n'ont pas été rendues avec assez de délicatesse, quand on ne s'est pas servi d'attributs assez caractéristiques, on les reconnaît quelquefois par le seul fait de leur nombre et de leur situation. Ces appréciations, cependant, ne se font pas toujours sans incertitude.
On voit des exemples de la représentation des quatre vertus cardinales dès le ixe siècle ; mais, jusqu'au XIIe siècle, la manière ordinaire de représenter les vertus est de leur donner les vices opposés à combattre, en
s'inspirant de la Psychomachie de Prudence, où la division en vertus théologales et vertus cardinales n'est nullement suivie. Au xiii6 siècle, ce genre de division se manifeste plus souvent, mais non pas encore sans mélange ; c'est aussi alors seulement que l'usage des attributs caractéristiques devient usuel pour les vertus comme pour les Saints. Mais quant au jeu délicat des physionomies, ce genre de développement n'ayant été dû dans l'art qu'aux écoles mystiques, il ne devient un moyen suffisant de distinction qu'au XIVe siècle : Giotto, alors, le porta fort loin ; mais il fallut Raphaël pour qu'il atteignît toute sa perfection.
La Foi a été successivement représentée avec un caractère d'ampleur, de fermeté, de plénitude, puis dans un sentiment de douce et sereine confiance, où la force a moins de part ; il lui convient toujours d'avoir la figure ouverte, le calme, l'assurance d'une âme qui possède, quoique possédant sous des voiles. Ce n'est pas avec indifférence qu elle se porte vers les vérités adorables qui lui sont connues; mais il faut qu'elle se distingue de la Charité par un peu moins d'ardeur dans l'amour, de l'Espérance par un peu moins d'élan dans la contemplation.
La Foi est raisonnable, éclairée, clairvoyante ; rien n'est plus hors de raison que de lui mettre un bandeau sur les yeux, comme on l'a fait dans quelques représentations modernes. Les attributs qui lui conviennent le mieux sont la croix, le calice, le livre ; l'attribution qu'on lui a faite de la tiare, portée sur la tête, des clefs, d'une église, d'une chaire, d'un flaçibeau dans la main, est de même parfaitement justifiée. Quant à la couleur de ses vêtements, il y aurait beaucoup d'incertitude si l'on s'en rapportait aux monuments; mais il n'y en a pas si l'on s'en tient aux raisons déjà données qui doivent faire préférer le vert.
Le vice opposé à la foi, de nos jours, serait l'incrédulité; mais cette maladie de l'âme, purement négative, était peu connue avant nous. On croyait mal, on croyait ce qui n'était pas : c'était l'infidélité : Mahomet en était souvent donné comme le type personnel. Quelquefois l'infidélité prend la figure de la Synagogue; plus souvent elle devient l'idolâtrie. C'est à elle, dans tous les cas, qu'il appartient d'avoir un bandeau sur les yeux; et, dans son attitude et sa physionomie, rien ne lui convient mieux que l'hébétement et l'inconsistance.
Les vertus théologales ne sauraient être confondues avec les qualités purement humaines, avec les dispositions naturelles de l'âme, dont elles portent les noms. L'espérance chrétienne, particulièrement, ne s'attache
pas aux biens de ce monde, disons mieux, à la réussite du bien en ce monde, mais à ce bien suprême qui est la possession même de Dieu. Ce qui lui convient surtout, c'est l'élan vers le ciel, au moins du regard. Giotto, pour mieux exprimer ce sentiment, lui a donné des ailes; on pourrait dire de Baphaël qu'il lui en a aussi donné, quoiqu'il ne les ait pas figurées. Quelquefois, prenant moins d'élan, elle est plus haletante dans son désir. Souvent l'objet de ses aspirations est représenté soit par une couronne, soit par un soleil, et ses mains, demi-étendues, s'arrêtent dans l'admiration et dans l'attente. Quelquefois c'est le sentiment d'une douce patience qui domine dans le caractère de sa contemplation; il convient toujours, mais alors surtout, de la représenter de profil, pour la distinguer de la foi, qui, ordinairement, est représentée de face; de la sorte, elle se dégage mieux. L'ancre, le plus connu aujourd'hui de ses attributs, n'a pas été toujours le plus employé ; mais il mérite de l'être, et il est le plus si* gnificatif comme emblème isolé ; nous n'en connaissons pas ensuite de meilleurs que la fleur ou la branche feuillée. Nous avons dit, en parlant des couleurs, pour quelle raison le vert ne convient qu'aux espérances terrestres, le bleu céleste étunt réservé pour la seconde des vertus théologales.
Le désespoir, opposé à l'Espérance, a Judas pour type, et le suicide en est l'acte le plus caractéristique.
La Charité est la reine des vertus ; si elle ne vient que la troisième dans l'ordre des vertus théologales, c'est qu'elle est le couronnement des deux autres. Les autres vertus ont leurs objets particuliers : la charité embrasse tout. Substantiellement, c'est Dieu même : Deus cliaritas est; elle embrasse tout ce qui est cher à ce divin Père de toutes choses, et tout ce qui lui est cher acquiert des titres essentiels pour nous être cher à nousmêmes. Aimer Dieu, aimer à la manière de Dieu tout ce qu'il aime, voilà la charité. Au moyen âge, chez nous, dans les sépultures de nos cathédrales, on l'a trop facilement confondue avec la libéralité, comme aujourd'hui, dans le langage usuel, on la confond avec la vertu de l'aumône. Sous ce rapport, les Italiens se sont montrés supérieurs à nous, car, jusqu'à la Renaissance, ils ne manquent guère, dans la représentation de la Charité, de mettre l'amour de Dieu en première ligne. Plus généralement, pour exprimer cette pensée, on lui met son cœur à la main, comme dans l'exemple que nous avons donné (vig. 18), d'après un ivoire du xrve siècle, où les autres vertus portent toutes les ailes, comme celles qu'on lui voit à
elle-même. Si on répugnait à figurer expressément le cœnr, on rendrait la même pensée en faisant qu'elle porte une main sur sa poitrine, tandis que ses yeux s'élèvent vers le ciel. Dans tous les cas, il est convenable que l'autre main soit mise au service du prochain, soit qu'on lui donne des aliments à porter pour subvenir aux besoins de tous, soit qu'elle la tende, comme elle le fait dans notre exemple, vers un enfant abrité sous son manteau, pour lui prêter assistance. Cest, le plus souvent, en effet, en lui donnant un ou plusieurs enfants à soutenir, quelquefois à allaiter, comme une tendre mère, qu'on en est venu généralement à caractériser la charité en tant
qu'amour du prochain. Plus anciennement, on exprimait plutôt l'idée de
ses largesses, en lui donnant à porter une corne d'abondance ou en répandant des trésors autour d'elles. Souvent, au lieu d'un cœur à la main, on lui met un vase ou un soleil enflammés. Dans notre exemple, c'est le cœur lui-même qui est le vase enflammé. Quelquefois le soleil porte le monogramme de Jésus, ihs ; quelquefois aussi cet emblème repose sur sa poitrine.
Le vice le plus directement opposé à la charité est la haine ; mais l'avarice répond mieux à la libéralité, dans laquelle se particularisait la charité, chez nous, au moyen âge. Quand cette vertu prend un caractère plus général, il est plus convenable de lui opposer l'envie, mais une envie haineuse et avare, comme l'a fait Giotto à YArena de Padoue, une envie qui, rongée par ses propres serpents, tient une bourse d'une main, et se montre prête à vous déchirer de l'autre de ses ongles crochus.
A la charité se rattachent les œuvres de miséricorde ; la miséricorde elle-même a été et peut toujours être personnifiée comme leur mère. Ces œuvres ne l'ont pas été, que nous sachions, chacune en particulier; et il suffit, pour bien les représenter, de faire comme l'on a fait : de représenter les actes et d'exprimer les sentiments propres à chacune d'elles.
On peut de même représenter les dons du Saint-Esprit, les béatitudes ; nous verrons (vig. 218) comment l'ont été à Chartres les béatitudes célestes, c'est-à-dire les qualités spirituelles et corporelles dont sont doués les âmes et les corps des bienheureux. Ici, prenant le terme dans son acception la plus usuelle, nous entendons parler des béatitudes que le Sauveur proclama lors de son sermon sur la montagne comme le fond de la morale évangélique. Elles ont été représentées notamment au-dessous de Y Ascension, dans la coupole centrale, à Saint-Marc de Venise, par les vertus qui leur correspondent, & la suite des vertus théologales et des vertus cardinales,
afin de dire que c'est par les vertus que Ton monte au ciel pour y suivre Notre-Seigneur Jésus-Christ.
La charité est la reine de toutes les vertus chrétiennes, mais si Ton s'en tient aux seules vertus cardinales, c'est, parmi elles, la justice qui est reine & son tour. Si Ton veut aussi résumer toutes ces vertus en une seule, c'est elle que l'on devra choisir, car en elle principalement réside l'idée du bien et du juste qui est leur objet à toutes; mais nous suivons, pour en parler, non pas l'ordre de leur dignité, mais l'ordre logique de leur production : c'est pourquoi nous commençons par la Prudence, sur ce fondement que l'opération de l'intelligence précède la volonté, et qu'il y a dans la Prudence, à la fois de l'intellectuel et du moral. La Justice vient ensuite, parce qu'elle achève de déterminer au bien, tandis que la Tempérance et la Force ne font que réprimer et oombattre les obstacles qui pourraient nous empêcher de le suivre.
H convient à la Prudence de considérer avec une attention calme, soutenue, pénétrante, le miroir, le serpent, le livre, plus rarement le compas, quelquefois la tête de mort qu'on lui met tour à tour entre les mains : images de la vérité, du mystère, de la science, de la mesure, où se trouve le secret de bien choisir et de bien diriger ses actions. Souvent on lui a attribué un double visage, le visage d'une femme avancée en âge tourné vers le passé pour en recueillir l'expérience, le visage d'une jeune femme tourné vers l'avenir pour en prévoir les éventualités ; quelquefois on y ajoute un troisième visage qui figure le présent ; mais il est difficile alors qu'elle ne prenne pas un aspect un peu monstrueux» et ce sont des exemples dont on ne saurait conseiller l'imitation. Par le miroir, on apprend à se connaître soi-même, et c'est la première règle de la prudence; on apprend aussi à connaître toutes choses, car le miroir réfléchit tout. Le serpent offre une idée de mystère, c'est à ce titre qu'il était un attribut de Minerve, la Sagesse antique; mais, dans l'art chrétien, il doit surtout, par rapport à la prudence, rappeler ces paroles de Notre-Seigneur : <r Soyez prudents comme des serpents, et simples comme des colombes *. Et ce que nous voulons surtout en conclure, c'est que la simplicité elle-même doit être une des qualités de la prudence chrétienne : la simplicité qui n'a qu'un but, but essentiel, mais simplicité avisée, qui n'empêche pas.de bien voir, d'agir avec précaution, et de juger avec sagacité.
La sagacité et la docilité sont en effet les vertus dépendantes de la Prudence qu'Orcagna lui a associées sur le tabernacle d' Or-San-Michele, à Florence.
Les vices contraires sont la stupidité et l'imprudence; mais l'imprudence peut aussi être opposée à la tempérance ou à la force, selon qu'elle est présomptueuse ou inconsidérée : par la corrélation des vices qu'on leur oppose, on voit mieux comment toutes les vertus se tiennent.
Le droit, jus, a donné son nom à la Justice ;elle consiste, comme vertu, dans une volonté perpétuelle et constante de rendre à chacun selon son droit, à Dieu ce qui est à Dieu avant tout, par conséquent, selon la mesure de ses forces. La Justice, douce vierge, jeune et belle comme ses compagnes, prend donc parmi elles le rôle imposant de juge, et de juge souverain, d'un juge toujours intègre et toujours assuré de l'équité de ses jugements. C'est pourquoi on lui donne la balance comme attribut principal ; souvent on la couronne; le plus souvent avec la balance, on lui met l'épée à la main, pour affirmer sa juridiction, plus encore que pour avertir de se tenir en garde contre ses coups. Cependant elle ne tient pas cette épée en vain, au besoin elle saura frapper : la justice veut que le mal soit puni ; elle frappera sans passion, avec regret, d'un air plutôt triste que sévère, mais elle frappera d'une main ferme. Quelquefois, au lieu de la balance, on lui a mis le globe à la main, soit afin qu'elle le pèse, soit comme attribut de sa souveraineté; il lui convient de porter aussi un livre, le livre de la loi, et c'est avec raison alors que, pour ne pas supprimer la balance, on a fait figurer son image sur les pages du livre lui-même, ouvert devant nous. t
Les vertus secondaires que l'on peut le mieux, à l'exemple d'Orcagna, associer à la justice, sont la dévotion ou la religion et l'obéissance; la paix, la vertu des pacifiques, trouve aussi très-convenablement place dans son cortège avec la concorde. Ce qui donne un juste motif de lui opposer, indépendamment de l'injustice formelle, encore la discorde et l'indocilité.
Toutes les vertus cardinales doivent se présenter à nous comme des sœurs, entre lesquelles un air de famille doit frapper du premier abord ; mais entre autres la Tempérance et la Force doivent apparaître comme deux sœurs jumelles. Dans la Tempérance, rien ne doit impliquer l'inertie ou la faiblesse, comme, dans la Force, il n'y aura rien qui ne sente la modération. Allons plus loin, il faut que Ton reconnaisse dans la Tempérance une sorte de force, employée à maîtriser intérieurement les assauts de la passion : elle se contraint, mais elle se contraint sans efforts, parce qu'elle est dans l'habitude de le bien faire. Son sang est naturellement généreux et actif, son attitude pleine de simplicité et de douceur.
La manière la plus fréquente de caractériser la Tempérance consiste à lui donner deux vases, et à lui faire verser la liqueur de l'un dans l'autre, pour dire qu'elle met de l'eau dans son vin ou, pour mieux s'exprimer, qu'elle sait tempérer toute chose: le mors et la bride, une épée liée dans son fourreau, sont encore des attributs qui lui conviennent spécialement; le compas peut lui être donné concurremment avec la Prudence, dont il y a des moyens faciles de la distinguer, tout en admettant qu'elles puissent beaucoup se rapprocher.
Dans les sculptures de nos cathédrales, la Tempérance n'est pas représentée dans sa plus grande généralité, on lui substitue quelques-uns de ses dérivés, l'humilité, la charité ou la douceur. Orcagnalui a associé l'humilité avec la virginité. L'humilité considérée dans cette circonstance comme une dépendance de la Tempérance, joue souvent un rôle plus important dans l'iconographie comme vertu fondamentale, ce qui est arrivé ordinairement quand, pour les besoins de la symétrie, on a cherché une quatrième vertu à joindre aux trois vertus théologales. L'orgueil est naturellement le vice que l'on oppose à l'humilité ; à la tempérance proprement dite on oppose plutôt la colère.
La vertu de la force, c'est la force de l'âme, la fermeté dans le bien. Mais comme on lui donne son nom par allusion à la force corporelle, pour la représenter, on se sert des signes extérieurs de cette force et de tous les attributs qui lui conviennent ; on se sert préférablement encore de tout ce qui se rapporte à cette autre force que nous nommons le courage. Par conséquent on en fait une guerrière, mais une guerrière armée pour la résistance plutôt que pour l'attaque ; elle ne cherche pas à frapper ; elle reculera moins encore. Elle attend avec assurance, se possédant elle-même; elle nç s'emportera pas , son courroux est contenu : il est contenu naturellement et saus effort. Sur son bouclier, on a pu convenablement représenter un lion ; on a mieux fait encore quand une croix y figure, pour dire d'où le chrétien doit tirer sa. force. La colonne, une tour, dont elle arrache un dragon, sont les attributs qu'on lui donne le plus souvent; souvent aussi le lion, que nous venons de voir sur son bouclier, lui est diversement attribué. Les vertus qui lui ont été associées par Orcagna, et qui peuvent le mieux être représentées comme ses dépendances, sont la patience et la persévérance. Dans les temps chevaleresques, où nos cathédrales se sont élevées, c'est la lâcheté qu'on lui a opposée. Mais Giotto a été plus au fond des choses en lui opposant l'inconsistance ou la frivolité.
Les vices suivent une progression différente de celle des vertus, et l'on ne détermine qu'assez imparfaitement cens qui sont opposés à chacune des vertus théologales ou cardinales. Quand on veut les mettre pins spécialement en relief, ce qui doit toujours être fait pour en inspirer l'horreur, on les caractérisera mieux en suivant l'ordre des sept péchés capitaux ou des trois concupiscences. Nons avons parlé de celles-ci. Quant aux péchés capitaux, on n'en connaît pas de représentations complètes avant le xiv* siècle. Dans les sculptures des églises romanes, où mut de figures grimaçantes sont consacrées à stigmatiser les vices, on trouvera fréquemment, dit Mgr Crosnier, « l'impureté et l'avarice , quelquefois l'orgueil . « Il serait difficile de constater d'une manière certaine et évidente lapré- < sence de la paresse etde la gourmandise ».
Voici un exemple de l'Avarice, représentée à cette époque par an mendiant, sur le dos duquel est monté un démon.
Diable monté sur le dos d'un avare. (Moissac, Lot-et- Garonne.)
Les sept péchés capitaux ont été non pas personnifiés, maïs représentés par des supplices qui leur correspondent, dans V Enfer d'Orcagna, an Campo-Santo de Pise.
Dans des miniatures du xve siècle, publiées par le P. A. Martin, ils
sont personnifiés par des représentants de positions sociales, où Ton est le plus exposé à céder à chacun d'eux.
Les péchés capitaux peuvent donner lieu à la représentation d'une série de vertus contraires, et Ton revient ainsi facilement à l'idée de combat entre les vertus et les vices. Il est d'ailleurs toujours préférable de s'attacher à la représentation du bien en première ligne, le mal étant représenté comme réjeté.
On représente les vertus comme les fondements de la vie chrétienne, comme la condition des récompenses futures ; elles sont très-bien à leur place sur un tombeau, pour dire qu'elles sont la seule richesse, recueillie en ce monde, qui puisse être emportée au delà, pour dire ce qu'il faut honorer dans ceux qui ne sont plus ; elles sont par conséquent encore mieux représentées en l'honneur des Saints qui les ont pratiquées jusqu'à un degré héroïque, et par conséquent, par-dessus tous, en l'honneur de la Heine de tous les Saints.