CHAPITRE I
LES SEPT JOURS DE LA CRÉATION, t
LE mystère de l'Incarnation étant le dogme fondamental du christianisme et l'axe sacré autour duquel gravite l'art chrétien tout entier, il arrive souvent, dans les monuments de l'art, que, pour exprimer le mystère de la création en général, l'on s'attache uniquement à la création de l'homme , qui en fut le complément, et dont la liaison est plus directe avec le mystère d'un Dieu fait homme. Telle a été plus spécialement la pratique de l'art chrétien dans ses premières périodes. Nous en verrons mieux la signification dans l'article consacré à cette création finale.
Nous devons auparavant donner un coup d'œil aux séries de représentations qui s'attachent successivement aux sept jours de la Genèse.
Une des plus anciennes et des plus complètes représentations des récits de Moïse est donnée par les mosaïques, attribuées au XIe siècle, qui revêtent une petite coupole du Vestibule, à Saint-Marc de Venise. Une série plus développée encore se voit parmi les mosaïques du XIIe ou xme siècle, qui couvrent tout entière la cathédrale de Monreale, en Sicile.
Les sculptures de l'un des voussoires, au portail septentrional de Chartres, venues un peu après, offrent, sur le même sujet, un ensemble non moins remarquable par la richesse des pensées, et qui Test peut-être davantage parla valeur de l'exécution. Dans tous ces monuments, on s'est proposé de rendre d'abord ces premières paroles du texte sacré : In principioj Deus creavit cœlum et terram. A Chartres, Dieu est assis sur un
nuage (vig. 217); en regard de lui, dans une antre niche, deux masses ondulées, représentant le ciel et la terre, et il semble sourire à cette première ébauche de ses œuvres. Dans le Psautier de la Bibliothèque nationale (suppl. latin 1194), où les six jours de la création sont représentés par autant de miniatures analogues à celle que nous reproduisons , l'artiste s'est attaché à cette parole dn livre de la Sagesse : Omnia in menttira et numéro et pondère dUpoeuitti.
Le premier jour de la Création. (Miniature dn XIII* siècle.)
Cette miniature est donnée comme la représentation dn premier jour, et l'on pent considérer les zones enflammées qui entourent le Créateur comme une imago de la lumière, répondant au fiât lux; mais, d'ailleurs, l'attitude de la figure divine, sa balance et Bon compas se rapportent à l'ordre tout entier de la création. Cest avec un caractère de généralité plus prononcée encore que la pensée de la création entière est embrassée
dans la peinture du Campo Santo de Pise, que l'on a vue (p. 242). De même, ni Michel-Ange, à la voûte de la Sixtine, ni Raphaël, dans les Loges, ne se sont astreints à suivre jour par jour le texte sacré. Michel-Ange a consacré trois scènes à l'œuvre créatrice qui précéda la création de l'homme. Dans la première, il semble que Dieu ébauche son ouvrage ; dans la seconde, il lance les sphères célestes dans l'espace, et le chaos s'enfuit ; dans la troisième, que nous donnerons (vig. 226), il semble se complaire en son œuvre. Raphaël s'est plus rapproché du récit biblique. Sa première figure divine (vig. 227), planant sur la terre, exprime l'idée générale de la création, d'une manière qui rappelle le ferebatur spiritus Dei super aquas, et qui semble inspirée par ces paroles, mais sans les suivre textuellement.
Dans la scène suivante, Dieu sépare la lumière des ténèbres. Il le fait avec une grande puissance ; mais si belle que soit cette figure, elle ne vaut pas, à beaucoup près, lejfiat lux de Moïse; une représentation moins dramatique, où l'on verrait Dieu commander avec une souveraine majesté, serait bien mieux dans le vrai. Qu'à sa voix, cependant , de fougueux éléments se séparent dans un vif contraste, on pourra par ce moyen animer la scène, tirer parti des progrès modernes, et faire du drame et du pittoresque sans diminution de l'idée.
Par un mouvement, lui-même plein de puissance, Dieu fixe ensuite à leur place, de ses propres mains, les deux astres du jour et de la nuit. L'idée est belle; elle n'est pas de Raphaël, mais il faut convenir qu'il a su vaillamment se l'approprier ; disons-le néanmoins, en déployant plus de vigueur physique, il a peut-être ici encore laissé échapper quelque chose de la grandeur morale attachée aux œuvres plus paisibles de ses devanciers. C'est bien un caractère de paix, de paix et de grandeur tout à la fois, qu'il a voulu imprimer à la figure suivante : Dieu, au commencement du sixième jour, vient d'achever la création des animaux, et, se promenant au milieu de cette nature si richement peuplée, il semble se complaire dans son ouvrage; mais on ne voit pas assez que sa pensée, bien au delà de oe qu'il a fait, se porte sur ce qui lui reste à faire ; et Michel- Ange, que nous disons dépassé par Raphaël, si l'on compare les figures divines qui ouvrent l'une et l'autre de leurs séries, l'a surpassé à son tour en donnant mieux à pressentir , dans le Dieu qui bénit et contemple les œuvres accomplies avant la création de l'homme, qu'il n'a fait en tout cela, jusqu'alors, que préparer son chef-d'œuvre. H y a plus, car la supériorité
que nous loi accordons, accidente 11 émeut en cette circonstance, sur son rival, s'accroît encore en sa faveur, ai Ton poursuit la comparaison entre la scène qu'il a consacrée à cette création même et celle que Raphaël lui a substituée, comme nous ne tarderons pas à le voir.
Le second jour Dien créa le firmament, et il divisa les eaux an sein mémo du firmament. A Chartres, c'est à ce jour qu'est assignée la création des Anges (p. 248), et on les voit apparaître entre les eaux qui étaient an-dessus et celles qui étaient an-dessous. Dans le Ptalterium de la Bibliothèque nationale, au lieu des zones multipliées que l'on a vues ci-
Dieu Créateur au iv* jour. Anges soutenant le soleil et la lnne.
(Chartres.) (Chartres.)
dessus (p. 318), il n'y en a pins qu'une sente, représentant le firmament dans sa pureté et son immensité. Elle entoure le cercle central, ou Dieu bénit d'une main ce monde naissant, et tient de l'autre le livre de ses destinées. L'apparition de la terre ferme et de la végétation, an troisième jour, offre pour la représentation un thème plus précis ; mais c'est surtout la créa-
lion du soleil et de la lune, au quatrième jour, qui est faite pour inspirer des accents poétiqnes. Nous avons déjà parlé de la composition de Raphaël et de celles qui l'ont précédé dans son caractère grandiose. Le sculpteur de Chartres prend un tout autre accent, accent de grâce et de naïveté, dans la figure du Créateur, qui pétrit et modèle avec une douce complaisance l'une des sphères célestes, et dans celle de ces deux Anges qui, d'un air riant, se préparent à faire rouler dans l'espace les deux disques du soleil et de la lune.
Au cinquième jour, nous aimons que la figure divine rayonne de la douce sollicitude que nous lui avons vue dans les sculptures de la cathédrale d'Orvieto. Elle rappelle ce joli vers :
Aux petits des oiseaux il donne la pâture.
Mais, au lieu de reposer sur le sol, comme dans ces sculptures, il vaudrait bien mieux, conformément à d'autres exemples, que les hôtes de l'air eussent déjà pris leur vol, ou s' élançant, ou planant sous les yeux de Dieu et des Anges réjouis de leurs ébats, tandis que les poissons bondiraient dans les eaux étendues, sous la main du Créateur.
Quand on est arrivé au sixième jour et que l'on représente la création des animaux terrestres, c'est une heureuse inspiration, que de s'attacher à ces paroles : Benediœitque eis, « il les bénit », et de convoquer tous les êtres animés qui viennent d'être appelés à l'existence, pour recevoir la bénédiction de leur Créateur : telle a été la pensée du sculpteur de Chartres, telle est aussi celle de Faolo Ucello, dans la fresque du cloître de Santa-Maria- Novella, à Florence, que nous reproduirons ci-après (p. 324), lorsque nous nous occuperons de la création de l'homme. Nous croyons à propos de donner auparavant quelques indications sur la manière de représenter le septième jour.
Dans la mosaïque de Venise, le procédé employé à cet effet est tout original. Chacun des sept jours a pour témoin un nombre d'Anges égal à son numéro d'ordre : le premier jour en a un, le sixième en a six, et au septième jour l'Ange qui le représente vient recevoir la bénédiction divine en présence des six autres rangés à droite et à gauche du trône de Dieu, pour rendre ces paroles : Et benedixit diei septimo et sanctificavit iUum) « il bénit le septième jour et le sanctifia J>. Nous disons le procédé original; mais
aujourd'hui ce procédé serait trop naïf, et en soi il est plus beau d'exprimer
le repos divin comme on l'a fait à Monréale, où l'univers était représenté par un disque à zones concentriques. Le Créateur est assis sur cette image de la généralité de ses œuvres.