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CREATION DE L'HOMME ET DE LA FEMME

LA création de l'homme est le chef-d'œuvre des êtres visibles; elle était faite pour provoquer de la part des artistes aussi des chefs-d'œuvre. Rapportée à l'Incarnation, qui devait en être le complément, elle a droit

Création de l'homme. (Chartres.)

d'occuper dans l'art chrétien un rang prééminent. Tandis que , pour appeler à l'existence les autres créatures, Dieu s'était contenté de commander, quand il s'agit de l'homme , il veut faire sentir par des gradations succès-

sives l'importance exceptionnelle qu'il y attache : il délibère, il façonne, il répand son souffle : trois traits principaux de son action que l'art a pu s'approprier. Nous avons vu (p. 133) les trois personnes divines en délibération et disant leur solennel Faciamus. Nous avons vu (p. 250) le corps d'Adam modelé par la main d'un Ange, sous la direction de Dieu, comme un ouvrier subalterne sous celle du véritable artiste; mais, malgré les interprétations favorables que peut recevoir ce mode de composition, nous avons dû dissuader de l'imiter. Il n'en est pas ainsi quand nous voyons Dieu lui-même pétrir le corps humain; le sculpteur de Chartres a su tirer de cette donnée le groupe plein de grâce que nous venons de reproduire. Adam n'ayant pas recule souffle de vie, son visage n'est sensé sourire encore qu'à la manière du bronze ou du marbre, sous la main du sculpteur. Un moment plus solennel est celui où l'intelligence et la vie lui sont tout à la fois données. Quelquefois on a représenté Dieu soufflant effectivement sur lui ; nous avons dit aussi comment son âme personnifiée avait pu être mise en scène pour aller animer son corps; mais, quand on a une fois admiré et goûté la belle composition de Michel- Ange , on peut

Création de l'homme. (Michel-Ange.)

se croire en droit de dire que, dans toute autre voie, on ne fait que s'égarer. Pour rendre la pensée du texte sacré, il n'est pas nécessaire en effet d'exprimer à la lettre ces mots : Et inspiravit infaciem ejns spiraculum vitœ, et ce que l'art peut de mieux dans la circonstance, c'est d'exprimer l'effet spontané de l'action créatrice. D'autres avant Michel-Ange, Ghiberti, sur la porte du baptistère de Florence, Paolo Ucello dans la fresque

que voici, avaient également représenté le premier éveil de l'homme, soulevé par la main de Dieu. Cimabue, qui les avait précédés de beaucoup, aurait fait mieux encore dans les peintures d'Assise, autant que leur état de dégradation permet d'en juger, s'il est vrai que l'homme s'y soulève sans que la main de Dieu, levée pour lui commander de vivre et le bénir, ait en besoin de l'atteindre. Gomme idée, Michel- Ange n'a rien fait de plus, mais, chez lui, à l'élévation de l'idée se joint la supériorité de l'exécution, et il n'y a rien de beau comme ce premier

Le sixième jour de la Création. (Paolo Uccllo.)

mouvement de l'homme étendant la main pour saisir celle de Dieu qui lui est offerte , la vie lui étant donnée, avant aucun contact, par la senle puissance de l'intention divine.

Cependant l'idée s'était élevée plus haut encore, quand primitivement on avait exprimé cette pensée, qne l'homme, dès le premier moment de son existence, avait été comblé de grâces etappelé a un état surnaturel. Cette idée parait avoir été exprimée sur un sarcophage du Ve siècle retrouvé dernièrement dans l'église de Sainte -Quitte rie, à Aire, au moyen de la colombe planant sur la tête de l'homme nouvellement créé. Mais, pour entrer dans cet ordre de pensées, c'est plutôt à la création de la femme que l'on s'est attaché dans l'antiquité chrétienne. An iv8 siècle, dans le grand sarcophage du musée de Latran (v. pL v), les trois personnes divines, coopérant à cette création , disent son importance , et le contexte des scènes suivantes ne laisse aucun doute sur la signification qn'on a

voulu y attacher, comme reportant la pensée vers la vie de la grâce par delà la vie naturelle donnée à la première femme, vie de la grâce bientôt perdue, mais ensuite recouvrée.

Le corps de l'homme a été formé du limon terrestre ; celui de la femme a été formé de la substance humaine préexistante. La femme est donc comme la quintessence et le dernier terme, comme la perle de la création. Elle devait être le complément de l'homme, et se servir de tous ses charmes pour l'élever et s'élever avec lui, — tous deux étant unis à Dieu et régnant sur la nature, — au plus haut degré de perfection. Eve manqua à sa mission ; elle fut, au contraire, le premier auteur de la chnte commune. Mais Dieu ne voulut pas que son œuvre fût altérée à jamais. Ce que la femme aurait dû être, elle le sera, et, mieux encore, en Marie. Et, reprenant l'ordre inverse de la création, afin que la réparation soit complète, de Marie il naîtra un nouvel homme : cet homme sera Dieu ; le mal est immense, le remède sera infini. Du sein de ce Dieu-Homme, par l'efficacité de son sang, il renaîtra une humanité régénérée. Cette humanité, cette société nouvelle, cette Église toujours sainte et immaculée est comparable à la première femme, lorsqu'elle vient, dans l'intégrité de sa nature, couronner de sa beauté l'œuvre divine.

Nous insistons sur ces réflexions pour faire comprendra l'élévation des idées qui caractérise l'art chrétien primitif dans la représentation des mystères, car on ne pourrait en saisir la clef, si on ne s'élève à ce diapason. Quant au mode de représentation sur le sarcophage dont nous venons de parler, il est on ne peut plus élémentaire. Vient ensuite, et se maintient, avec peu de différence, jusqu'à Michel- Ange, qui s'en est servi, le mode de représentation dont notre vignette (p. 282) offre un exemple. Adam, endormi, se prête parfaitement aux conditions de la vérité d' imitation; mais montrer Eve toute formée sortant de son corps, c'est naturellement impossible. Ceux qui ont le plus naïvement abordé la difficulté étalent sous nos yeux la partie supérieure du corps de la première femme, tandis que la partie inférieure est réputée encore engagée dans le côté entr' ouvert du premier homme, qui, dans ces proportions, serait incapable de la contenir. Dans le fait, ils ne nous montrent donc qu'un corps tronqué. D'autres se sont contentés d'une approximation; et pour dire que le corps d'Eve sort de celui d'Adam, ils le font émerger par derrière celui-ci. C'est ce que semblerait avoir voulu faire l'auteur de notre miniature. Michel-Ange , adoptant ce procédé de superposition, pour éviter le même inconvénient,

n'a laissé inaperçus derrière le corps d'Adam que les pieds d'Eve ; mais il l'a courbée d'une manière vraiment disgracieuse, et qui nous fait apercevoir, ce semble, son propre embarras.

Personne ne s'est mieux tiré de la difficulté que Ghiberti , en faisant que la femme soit si vivement enlevée par les petits Anges qui la soutiennent' (p. 236), que ses pieds seuls sont encore engagés derrière Adam, non plus lourdement, comme dans la fresque de la Sixtine, mais d'une manière si légère qu'au lieu d'être cachés par son épaule, ils pourraient, par la

Le Créateur et la femme nouvellement créée. (Chartres.)

pointe, sans qu'il y eût rien de choquant; plonger dans son côté, s'il avait plu à l'artiste de l'entr'ourrir. Alors il faudrait que la production dn corps parfait de la première femme se comprit comme une dilatation subite. Ghiberti a mieux fait, sans doute, de se contenter de l'indication , plus sommaire encore, qu'il a adoptée. Quant à Michel-Ange, vu le compartiment relativement étroit dont il disposait, il aurait mieux fait de représenter Eve comme déjà entièrement sortie dn corps d'Adam , et non en

▼oie d'en sortir. Alors on se serait rapproché des données adoptées dans le groupe emprunté aux sculptures de Chartres, que Ton vient de voir; mais tant de grâce, de fraîcheur, de candeur, n'étaient guère selon le génie du grand décorateur de la Sixtine. Raphaël s'en fût mieux arrangé. Dans 1a scène de ses Loges, qui tient lieu de la création d'Adam et d'Eve, — les représentant nouvellement créés, et au moment où Dieu présente au premier homme la compagne qu'il vient de lui donner, — il y a, en effet, de tout cela, de la grâce, de la fraîcheur, de la candeur; il y en aurait bien plus si ces chairs, encore toutes virginales, n'étaient allourdies par la prétention à la force qui pesait alors sur la main de Raphaël lui-même, et surtout sur celle des élèves chargés d'exécuter ses conceptions. Quoi qu'il en soit, dans la conception même de ce sujet, il y a un certain affaissement par rapport à l'idée. Dans toutes les autres compositions dont nous venons de parler, dans la création de l'homme et dans celle de la femme, par Michel-Ange, tout spécialement, l'on voit que l'homme, au moment de sa création, est créé pour Dieu; la femme va à Dieu* Dans la scène des Loges, la femme va à l'homme ; l'homme l'accueille. C'est Dieu qui préside à cette union pleine d'innocence encore; elle serait très-convenable comme scène accessoire; mais il y a une diminution singulière de la pensée, vu sa substitution à tout ce qui pouvait exprimer une pensée plus élevée. Ce n'est pas la chute, mais une disposition à la chute, et nous pouvons nous plaindre que , le moment venu de nous occuper de celle-ci, la transition nous soit rendue trop facile.

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