LES FIGURES, LA PRÉPARATION ET L' ATTENTE
Les Livres de l'Ancien Testament contiennent en figures tout ce qui nous a été expressément révélé dans le Nouveau ; ces figures ont été envisagées à divers points de vue. Dans l'antiquité chrétienne, on s'en est servi comme expression directe, quoique voilée, des vérités fondamentales, au même titre que les faits évangéliques. Alors l'ordre de leur mise en scène est uniquement celui des idées exprimées par les uns et par les au* ires. Dans la suite, les faits évangéliques et les faits bibliques ont été plutôt rangés parallèlement, les seconds n'atteignant , en quelque sorte, l'idée exprimée que par l'intermédiaire des premiers, à la condition de s'y appuyer, tout en leur prêtant leur appui. C'est l'ordre suivi par Flandrin, à ISaint-Gerinain-des-Prés. Il est arrivé cependant que la composition se rapportant, non pas à la série des faits du Nouveau Testament, mais à quelque trait qui en est détaché, à une parabole, au développement d'un point de vue particulier, le cycle delà Nouvelle Alliance, par exemple, on a pu faire marcher en regard l'une et l'autre des deux séries de faits, sans rompre l'ordre chronologique propre à chacun d'eux.
Dans les Bibles historiales, qui prennent leur point de départ dans les Commentaires de Pierre Comestor, nous voyons l'inverse de nos observations précédentes : non-seulement les faits évangéliques, mais toutes les situations où l'on imagine que puissent se rencontrer les fidèles ou l'Église elle-même, sont donnés selon l'ordre des faits bibliques, comme ayant leurs figures dans les passages de l'Ancien Testament auxquels on les associe.
Viennent ensuite les représentations où le sens littéral de l'histoire biblique est seul exposé. Le sens figuré n'en est pas exclu ; mais l'artiste ne s'est pas chargé de l'exprimer. Nous n'en dirons que peu de mots, par la raison qu'on leur peut appliquer plus directement les règles générales de toute bonne représentation historique.
Nous devons chercher à nous rendre compte un peu moins rapidement de l'emploi des figures de l'Ancien Testament, selon différents modes qui correspondent, pour la plupart, à la diversité des époques.
Nous ne reviendrons plus sur les représentations d'Adam et d'Eve, de Caïn et d'Abel, de Noë dont nons venons de nous occuper; celles qui sont ensuite empruntées aux histoires de Moïse, de Jonas, de Daniel, tiennent le premier rang dans l'antiquité chrétienne, quant à leur emploi plus fréquent et à la précision de leur signification . Le sacrifice d'Abraham — seul sujet où le saint patriarche soit mis en scène en de semblables conditions — fréquemment répété lui-même, ne l'est cependant pas autant; peut-être paroe que, en disant le sacrifice, il ne dit pas aussi directement quelle en fat la souveraine efficacité. Il faut bien se persuader qu'en représentant Abraham prêta immoler son fils, les premiers chrétiens voulaient que l'on pensât au Fils de Dieu effectivement immolé sur la croix. Le sujet renferme trois figures du Sauveur : Abraham comme sacrificateur; Isaac, comme victime volontaire ; le bélier, comme victime effective. On a pu insister sur ces trois points quand on voulait principalement exprimer des idées, on l'a pu également, quand on a voulu s'attacher au pathétique des situations.
En suivant Tordre des idées, ce n'est pas Moïse mais Daniel qui se présente à nous le premier dans l'art chrétien primitif, en vue des pensées de délivrance, de renouvellement et de résurrection qui priment alors toutes les autres. Jonas vient ensuite, offrant, avec l'enchaînement plus manifeste des mêmes idées, une image plus précise des grâces de la Rédemption. Moïse ne vient qu'en troisième lieu, pour nous dire comment elles sont répandues et dispensées.
Daniel, le plus souvent représenté dans la fosse aux lions, l'est quelquefois au moment où il empoisonne le dragon, figure de Satan dont l'empire est détruit. Image du chrétien au milieu des épreuves de cette vie, image du martyr vainqueur des tortures, il est quelquefois, au milieu de ses lions, mis en parallèle avec les trois Hébreux dans la fournaise. Jonas apparaît souvent dans les quatre scènes dont la signification est bien connue, et où il est successivement englouti par le monstre marin, où il ressort de sa gueule, où il est exposé aux rayons brûlants du soleil, où il est abrité par l'ombre du cucurbite. Les traits empruntés à l'histoire de Moïse sont bien plus nombreux : on le voit se déchausser pour approcher du buisson ardent; figure de l'Incarnation, il préside au passage de la mer Bouge, figure de la délivrance du péché; à la chute de la manne, figure eucharistique; il reçoit la table de la loi, et laisse alors entrevoir qu'il y a un autre Moïse dont il n'est que la figure , et une loi définitive dont la sienne n'était qu'une préparation.
Ce nouveau Moïse est avant tout l'Homme-Dieu lui-même, mais aussi, comme son représentant, saint Pierre est le chef du nouveau peuple de Dieu, et le type du prêtre chrétien; à sa voix se répandent les eaux de la grâce du sein de la pierre vivante qui est Jésus-Christ : pensées si fréquemment exprimées sous la figure de Moïse frappant le rocher pour en faire sortir une source d'eau vive ! On connaît deux fonds de verre où la substitution va jusqu'à désigner saint Pierre par son nom, comme on le voit dans celui de ces fragments que nous reproduisons.
Si aux sujets que nous venons d'énumérer on en ajoute quelques autres en petit nombre, comme David armé de la fronde, Tobie chargé du poisson, Elie enlevé au ciel, il ne restera que bien peu de figures bibliques employées dans le langage symbolique de l'antiquité chrétienne qui soient
Saint Pierre substitué à Moïse faisant jaillir l'eau du rocher. (Fond de verre.)
passées sous silence. H en est en effet des cycles littéraires ou artistiques adoptés par une époque, par une école, comme du plan d'un discours. L'orateur met en relief certains moyens de démonstration, et il en délaisse d'autres d'égale valeur, par la seule nécessité où il est de se borner et de choisir. David à peine mentionné jusqu'ici, Jacob, Joseph, Josué, Samson, Salomon, Isaïe et bien d'autres, peuvent figurer le Sauveur et les grâces de la loi nouvelle d'une manière non moins frappante qu'Abel, Noë, Abraham, Moïse, Jonas et Daniel, et on les voit dans la suite des temps exercer à ce titre des droits qu'ils n'ont jamais perdus.
La figure de Jacob particulièrement prend une grande importance au moyen âge à raison du rôle que ce patriarche joue dans le cycle de la Nouvelle Alliance, où la préférence qu'il accorda à Ephraïm est considérée comme une image de l'élection de l'Eglise, substituée à la synagogue. On se rappellera que dans cette magnifique page d'iconographie chrétienne : Isaac portant le bois de son sacrifice, Abraham prêt à limmoler, V Immolation de V Agneau pascal, la Veuve de Sarepta et sonfiU, MoUe faitanl jaillir Veau du roclier, V Adoration du veau à" or, la Délivrance de Jonas et la Rérurrection opérée par Elisée, y sont rangés dans l'ordre où nous les nommons, ordre déterminé par celui du Portement de Croix, du Crucifiement et de la Résurrection, auxquels ces sujets bibliques sont associés comme figures.
130 130 (bù)
Saint Pierre envoyé an secours des chrétiens. Saint Paul méditant les Saintes Écritures
(Miniatures d'une Bible Mstoriale du xv= siècle.)
Si du cœur du moyen âge nous passons aux approches de sa fin, et des verrières de la Nouvelle Alliance à d'autres peintures sur verre exécutées non plus en France, mais eu Allemagne, nous rencontrons celles du monastère d'Hirschau en Bavière, qui très-probablement ont servi de type aux Bibles des Pauvres ou Bibles en images. Dans celles-ci, quarante faits choisis du Nouveau Testament — cinquante dans les dernières éditions,
— sont accompagnés chacun de deux figures de l'Ancien Testament. Ainsi au sacrifice de la croix sont associés d'une part celui d'Abraham, dé l'autre le serpent d'airain. A droite et à gauche de la scène suivante, où le côté du Sauveur est percé, on voit la création d'Eve, image, avons-nous dit, de la fondation de l'Église, et Moïse faisant jaillir l'eau du rocher.
Dans les Bibles historiales, nous le répétons, le réseau qui lie les représentations, cessant d'être évangélique, conserve Tordre suivi par les livres de l'Ancien Testament. On vient de voir, à la page précédente, deux
La justice de Dieu.
exemples de leur manière de procéder; lorsque Noë ouvre la fenêtre de l'arche : « Noë 3>, est-il dit, « que « Diex délivra de si grand péril, si- « gnefie tout bon cretien qui persévère en fertne foy, lequel Diex délivre « de tout péril pour la fermeté de sa foy 3> ; et la miniature représente trois chrétiens, dans une barque, assaillis par la tempête et secourus par saint Pierre. Lorsque la coupe de Joseph est mise dans le sac de Benjamin : <r Ceci 3>, est-il dit encore , « segnifie que l'Evangile est mis « au cuer saint Pol, par especial j>; et voici saint Paul qui médite sur le livre sacré, sous l'inspiration de la divine colombe.
Dans les Emblemata biblica, au commencement du livre de la Sagesse, sur ces mots : Diligite justitiam, qui judicatis terram : « Aimez la justice, « vous qui jugez la terre, etc. », on a représenté, dans la miniature correspondante, la justice nimbée de vert, qui tient la balance en présence d'un roi, assis, pour juger, entre deux plaideurs. Elle lève la main vers Dieu, qui tient une épée d'une main, une colombe de l'autre.
C'est dans les Bibles, qui, contenant le texte même des saintes Ecritures, méritent plus absolument ce nom , que l'on trouve les plus complètes séries de représentations historiques où l'on se soit attaché à suivre pas à pas le texte sacré. C'est là aussi qu'on en trouverait les plus anciens exemples qui nous soient restés, s'il est vrai que le manuscrit de la Genèse que possède la bibliothèque de Vienne appartienne au rv* siècle *. Quoi qu'il en soit, les mosaïques de la nef à Sainte-Marie-Majeure suffisent pour prouver que, dès le v% ce genre de représentation avait reçu tout son développement.
En dehors des livres, parmi les monuments où l'on trouve encore des séries plus ou moins développées, plus ou moins abrégées de l'histoire biblique entière, nous avons cité plus d'une fois les fresques de Saint-Savin, au xii6 siècle; les mosaïques de Monréale et les bas-reliefs d'Orvieto, au xme ; les fresques de Benozzo Gozzoli et les bas-reliefs de Ghiberti, au xve; les peintures des Loges, du Vatican, au XVIe.
Comme iconographie particulière, il n'y a pas d'histoire qui, postérieurement à l'antiquité chrétienne, ait été représentée plus volontiers que celle de Joseph; mais on n'en connaît pas d'exemple aussi ancien que celui de saint Paulin, qui fit peindre, dans la basilique de Nôle, les histoires de Josué et de Ruth. Celle-ci, souvent célébrée depuis par des tableaux isolés, ne l'a pas été, à notre connaissance, en des séries dignes de remarque; tandis que David, son arrière-petit-fils, l'a été depuis lors, en tout temps, sur tous les tons et sous toutes les formes. Salomon vient à son tour , et son jugement a heureusement inspiré, entre beaucoup d'autres artistes, Raphaël et Le Poussin. Le nom de Job rappelle les peintures du Campo Santo de Pise, attribuées à Giotto. Les livres de Tobie, de Judith, d'Esther, prêtent non moins aux représentations dramatiques, ou dans le sentiment du calme patriarcal, ou dans le caractère émouvant d'une entreprise pleine de périls. Trop facilement, dans Judith, l'on a exagéré l'exaltation ; mais, évidem-