PREMIERS PRÉLUDES DU DIVIN AVÈNEMENT
L'époque fixée par le prophète Daniel approchait ; c'est une heureuse inspiration, dans la poétique de l'art, que d'avoir mis en délibération la sainte Trinité pour décider que le moment est venu d'exécuter les divines promesses. Si l'on s'en tenait au texte de l'Évangile, ce serait par r Annonciation que l'on commencerait ensuite, en déroulant les mystères du divin avènement; mais les livres évangéhques ne sont pas nos seuls guides, puisque nous ayons aussi les lumières de la tradition : tradition certaine quand elle repose sur des fondements aussi solides que les décisions de l'Église et les fêtes qu'elle a établies. A ces titres , il n'est pas douteux que la Conception Immaculée, la Naissance, la Présentation, le Mariage de la très-sainte Vierge ne soient dignes d'être associés aux mystères qui sont rapportés dans l'Évangile même.
La Conception Immaculée, envisagée en fait, peut parfaitement être représentée selon le mode exposé précédemment, lorsque nous nous sommes occupé des prérogatives de Marie à titre personnel. Quand il s'agit d'un fait aussi mystérieux, la représentation plus générale de la prérogative répond, en effet, parfaitement au but que l'on doit alors se proposer. Autrefois, l'usage avait consacré un moyen de représenter le mystère de l'Immaculée Conception plus expressément en tant que fait, et ce moyen avait l'avantage, en mettant en scène les saints parents de Marie, d'affirmer un autre privilège de cette Vierge de toute pureté. Distinct du dogme défini, qui ne s'applique qu'à son âme, ce privilège, d'après les meilleures auto-
rites, en est comme un corollaire. Il s'étend à la chair de Marie, issue de la chair d'Adam, et cependant à jamais préservée elle-même des souillures provenant de la faute du premier homme. Saint Joachim et sainte Anne auraient donc été ramenés à l'état d'innocence primitive, affranchis de toute concupiscence, et c'est ce qu'on a voulu dire par le chaste baiser qu'ils se donnent lorsque, selon de respectables traditions, avertis par un
Rencontre de saint Joachim et de sainte Anne à la porte Dorée.
Ange, après avoir été momentanément séparés, ils se rencontrent à la porte Dorée. Cest là le signe et non pas la cause miraculeuse de la Conception Immaculée. On ne saurait admettre, en effet, que sainte Anne ait conservé sa virginité. C'est une erreur condamnée. L'exquise pureté de cette représentation est encore mieux rendue quand les deux saints époux se contentent d'exprimer leur joie en se pressant doucement les bras, et qu'un Ange préside à leur chaste embrassement, comme on le voit dans la composition peinte vers la fin du xrve siècle, dans un cloître secondaire du
couvent de Santa-Maria-Novella, à Florence. Nous n'osons affirmer que, même dans ces conditions , ce mode de représentation appliqué aujourd'hui à la Conception Immaculée ne heurterait pas certaines délicatesses dont nous ne pouvons nous faire honneur, et dont cependant il est sage de savoir tenir compte.
Vient la naissance de Marie. « Que sainte Anne, cette mère trois fois sainte et trois fois bénie de la Mère de Dieu », dit Ayala, « soit représentée étendue sur un lit, entourée des femmes qui Font assistée an. moment où elle vient de mettre au monde cette Vierge immaculée ; que cette très-sainte enfant soit saisie par son vénérable père, et que celui-ci, tombant à genoux, les yeux levés vers le ciel, offre aussitôt à Dieu le don si précieux qui vient de lui être fait ; ou que, le vieillard étant assis, sa fille lui soit montrée, et qu'il la contemple avec ravissement », il n'y a rien en de semblables compositions qui ne mérite l'approbation du sévère théologien dont nous empruntons presque textuellement les paroles. Mais il se récrie fortement contre l'inconvenance et la folie (c'est son expression, inaaniam) de laisser paraître la Vierge des vierges, un seul instant, même lorsqu'elle vient de naître, dans un état de nudité. D'ailleurs le mode de composition dont il parle, probablement d'après quelque tableau qu'il avait vu en Espagne, est si rare que nous n'en avons jamais rencontré aucun exemple. Nous ne savons pourquoi saint Joachim, au contraire, ne figure dans aucun de ceux que nous avons observés ; mais ce qu'Âyala dit du père de Marie peut parfaitement s'appliquer à sa mère, et nous ne voyons pas qu'on ait jamais rien imaginé de mieux que de représenter sainte Anne soulevée sur son lit et contemplant avec une douce satisfaction ou un sentiment d'action de grâces sa très-sainte fille, soit qu'elle la soulève dans ses propres bras, soit que la bienheureuse enfant lui soit présentée par quelqu'un des assistants.
Nous reproduisons une peinture grecque moderne du musée chrétien au Vatican, qui offre un bon modèle des sentiments les mieux appropriés à ce mystère.
Nous nous appuyons encore sur l'autorité d' Ayala pour admettre que Marie, probablement, n'avait que trois ans lorsqu'elle se consacra au service de Dieu dans le temple. Le même auteur admet, sur l'autorité de Josèphe, qu'elle aurait eu quinze degrés à franchir à l'entrée de ce même temple, et il approuve ceux qui les lui font monter sans aucun aide; il juge, enfin, qu'elle dut être accueillie par un prêtre ; il conteste seulement
Naissance de Marie. (Peinture grecque moderne.)
qu'elle l'ait été par le grand-prêtre lui-même. Tout ce que nous pourrions conclure de l'opinion, moins favorable, de Molanus et de ceux qui ont contesté la valeur de ces traditions, c'est qu'on ne saurait obliger les artistes à les suivre. La composition, resserrée dans un cadre étroit, peut, à la rigueur, se borner à deux personnages : la sainte Enfant qui s'offre, le ministre de Dieu qui l'accueille, — avec quelques rudiments d'architecture pour indiquer le temple. — Cependant, comme il ne faut pas beaucoup d'espace pour montrer en même temps la présence de saint Joachim et de sainte Anne dans un angle du tableau, on fera bien, autant que possible, de ne pas les omettre ; tout le reste n'est qu'une question d'accessoires.
Quand on ne tiendrait aucun compte des traditions, il conviendrait de représenter Marie petite enfant , parce qu'il est vraisemblable que, dès sa première enfance, elle s'offrit à Dieu, et lui consacra sa virginité, exemple suivi depuis lors par beaucoup de jeunes Saintes. L'essentiel, dans tous les cas, c'est de rendre cette double pensée que Marie offre les prémices de sa vie et le fait, sous le voile de son ingénuité enfantine, avec la plénitude de son intelligence et de sa volonté. On peut tolérer qu'elle paraisse présentée par ses saints parents. Ce n'est pas un contre-sens, car saint Joachim et sainte Anne firent assurément plus que consentir au sacrifice de leur fille bien-aiinée ; mais on affaiblit la note dominante, pour peu que leur rôle s'accentue aux dépens du relief qui est dû à celui de Marie. Quelquefois on a représenté celle-ci se retournant vers eux pour leur faire un dernier adieu ; par cette disposition, en prenant le sujet par son côté touchant, on obtient encore un autre avantage : il devient plus facile de mettre en vue le visage et la physionomie de la très-sainte Enfant. Comme idée , il vaut bien mieux que Marie, en voie d'aller à Dieu, ne témoigne plus avoir d'autres pensées que lui seul. Mais alors, si elle monte les degrés du temple, elle ne peut plus guère se montrer que de profil, et toute la composition est d'un agencement plus difficile.
La plus ancienne représentation du mariage de Marie que l'on ait pu citer se voit au Puy, sur un sarcophage que nous supposons du VIe sièclo environ ; nous ne pouvons la décrire faute de renseignements suffisants, *et nous sommes obligé ensuite de descendre aux XIe et xne siècles pour en trouver de nouveaux exemples. Alors, pour exprimer l'accomplissement du mystère, la sainte Vierge est amenée à son époux par ses parents , accueillie par saint Joseph. Dans la mosaïque de Saint-Marc, à Venise, elle lui est présentée par un prêtre, qui est désigné comme étant Zacharic,
Depuis le xrv* siècle, le mode de représentation le pins généralement adopté jusqu'aux temps modernes est celui que Raphaël a suivi dans ce tableau tout empreint des candides saveurs de sa première manière, qui est le plus précieux joyau de la galerie de Milan. La scène ee passe à l'entrée du temple; le grand-prêtre y préside; Marie et Joseph sont debout, de chaque côté de lui; il a pris leurs bras et rapproché leurs mains; celle de Joseph glisse dans le doigt de Marie l'anneau nuptial , qu'elle accepte ; par son air méditatif et indécis, le ministre du Très-Haut montre qu'il pressent dans cette union un grand mystère dont le caractère lui échappe ; Marie est naïve dans sa douce confiance ; Joseph a l'attitude ferme qui convient à son rôle de protecteur : il comprend que ce rôle est austère; il faudrait peut-être qu'il le montrât un peu moins et qu'il en goûtât déjà aussi, par les parties supérieures de son âme, la douceur toute céleste. On arrange tout en lui imprimant on grand sentiment de respect, ou au moyen de l'honnêteté franche que le Beato Angelico a su lui donner. Derrière lui sont ses concurrents évincés. Leurs baguettes brisées peuvent, à la rigueur, être admises comme signes de la situation ; mais nous n'aimons pas qu'aucun d'eux trouble, en les brisant actuellement même, la paix de la scène principale, et manifeste par son dépit les pensées moins pures qui l'ont fait agir. Ne vaut-il pas mieux qu'ils entrent eux-mêmes dans le sentiment du mystère en reconnaissant que Joseph devait leur être préféré? On en voit des exemples, mais ils n'ont pas été assez suivis. Il est plus ordinaire que les compagnes de Marie, rangées à sa suite, demeurent dans le sentiment de recueillement et de modestie qui leur convient.
Dans la plupart des compositions modernes, on a fait agenouiller les saints époux non par un sentiment plus religieux, mais pour y trouver les éléments d'un agencement plus pittoresque. Tel est notamment un tableau de Cari Vanloo, où il fait apparaître avec éclat le Saint-Esprit au-dessus de Marie et de Joseph. On essaie de suppléer par de pareils moyens à ce qui manque d'intensité dans l'expression, depuis que l'on a perdu le secret de Fra Angelico et de Raphaël. Ces moyens, assurément, ne sont pas à rejeter; mais il ne faudrait ni s'en contenter, ni en faire sa préoccupation principale.