‹ Manuel de l'art chrétienChapitre 77 sur 157 · ANNONCIATION ET VISITATION · texte numérisé non relu

ANNONCIATION ET VISITATION

LE mystère de l'Annonciation nous fait entrer à pleines voiles dans Tordre des faits évangéliques. A ce titre, et à raison de son importance fondamentale, on comprend facilement qu'il ait été représenté beaucoup pins anciennement qu'aucun des mystères qui, dans la vie de Marie, en avaient été la préparation prochaine. Cependant on n'en cite qn'nn seul exemple parmi les peintures des Catacombes, et encore n'est-il pas certain ; on n'en connaît aucun parmi les sculptures des sarcophages et les figures dorées des fonds de verre; mais, à partir du v* et du VIe siècles, on l'observe sur beaucoup d'autres monuments.

Dès lors on peut constater deux courants d'idées dans les représentations de ce mystère : ou, dans le sentiment de l'idée pure, on s'attache à la dignité de Marie; et sans se demander si elle était alors une humble jeune fille voilant sa grandeur sous de timides apparences, si elle Ait surprise au milieu de sa prière ou tandis qu'elle se livrait au travail de sa maison , l'artiste se souvien [u'elle est la femme par excellence ; il la prend d'un âge mûr» et la fait asseoir comme une reine qui donnerait audience au messager d'une autre puissance. Ou, au contraire, entrant dans l'ordre des faits, l'on admet sans scrupule les récits , populaires à cette époque, qui, pour la plupart, ont été recueillis sous des noms empruntés dans les Évangiles apocryphes. La peinture du cimetière de Sainte-Priscille (ni* siècle) serait pleinement conçue selon la première manière, s'il est vrai, comme nous le croyons, qu'elle représente l'Annonciation. On voit un exemple de la seconde sur la couverture d'Evangéliaire en ivoire du vi° siècle qui se conserve à Milan : la sainte Vierge s'y montrant prête à puiser de l'eau à une fontaine, lors de l'apparition du messager céleste. Selon une autre tradition plus acceptable , Marie aurait été alors occupée à tisser le voile du temple, qui aurait eu besoin d'être renouvelé. C'est ce qu'on a voulu dire, au v* siècle, dans la mosaïque de Sainte-Marie-Majeure, en lui mettant à la main une sorte de ruban qui plonge par l'autre extrémité dans une corbeille. D ailleurs, dans cette composition, Marie, pour recevoir l'Archange, est non -seulement assise, mais elle est entourée de plusieurs autres

Anges, qui forment comme sa cour habituelle. C'cat-ii-dire que, dans cette circonstance, on a associé les deux modes de représentation, mais de telle sorte qne celui de l'idée prend le pas, et de beaucoup, sur le mode légendaire. C'est ce qui arrive communément quand cette association se renouvelle; et, en général, le mode de la dignité se maintient avec une prééminence qui souffre peu d'exception jusqu'au xrv* siècle. Marie n'est pas toujours assise : dès le vr9 siècle, il est des monuments où on la voit debout, et où sa dignité est exprimée, non moins hautement, par d'autres moyens. Plus on avance, plus les exemples s'en multiplient ; il vient même

L'Annonciation. (Fragment de cloche, xm* siècle.)

un temps où ils sont les plus nombreux : il en est ainsi an xm* siècle. Nous en donnons nn de cette époque, d'après un fragment de cloche, sur lequel il était moulé. Ou observera que, sur ce petit bas-relief, le caractère de la dignité en Marie n'est pas ce qui frappe le plus, c'est l'efficacité de son consentement qu'on est invité principalement à considérer, son Jiat, attendu par le Verbe divin pour s'incarner dans son sein.

Cette parole décisive est exprimée par son geste : l'Ange a parlé, elle parle, et tout est dit, tout est fait, le mystère est accompli, elle est mère de Dieu. Le vigueur substantielle de cette composition, si simple, est admirable, de même que sou jet, comme exécution, est vraiment beau. Ce qui lui donne le plus d'importance, c'est qu'elle n'est pas isolée dans son genre ; nous la donnons comme un mode de composition très-usité depuis

bien des siècles. Compris dans le cycle de la dignité, avec une nuance qui lui est propre et qui exclut l'étalage de la mise en scène, il s'y rattache par l'idée capitale de la maternité divine plutôt encore que par la gravité de l'action.

H faut encore remarquer que, dans ce même cycle, — que nous appelons de la dignité, mais que nous pouvons aussi appeler, d'une manière plus générale, de l'idée, et qui se maintient jusqu'au cœur du moyen âge, — peuvent rentrer même les compositions légendaires, dans ce sens que, dans la légende même, on n'a recours au fait que pour exprimer Vidée, ne lui demandant que des circonstances d'une intelligence facile.

Les faits, à partir du xive siècle, vont se circonstanciel* ; les impressions seront plus variées et plus senties ; Ton entre dans la phase des sentiments, et l'on prélude à la phase dramatique. Dans la pratique, néanmoins, il est rare que les distinctions signalées puissent s'appliquer tout d'une pièce, parce que les différents sens dont la composition est susceptible se mêlent et se confondent avec une grande facilité.

Que Marie soit assise, c'est plus dans le caractère de la dignité ; qu'elle soit à genoux, cette position indique naturellement que l'on incline vers l'expression des sentiments divers qui émurent la jeune Vierge. Cependant il y a des tableaux où, tout en se proposant de rendre cette émotion , on l'a cependant fait asseoir; nous en trouvons plusieurs exemples dans les seules Annonciation^ peintes par Beato Ângelico, bien que leur caractère de piété , suave et sereine , soit toujours foncièrement le même. Cependant il faut dire que plus on avance vers les temps modernes, plus on remarque de tendance à faire agenouiller Marie. On suppose généralement, dans tous les cas, qu'au moment où l'Ange apparut, elle était en prière ou occupée de la méditation des saintes Ecritures : c'est pourquoi on lui met un livre à la main, ou on le pose devant elle. Trois phases peuvent s'observer dans ses impressions :son humilité se trouble, sa pudeur s'inquiète, son obéissance se soumet. Les mystiques ont su la rendre tout à la fois humble, pudique, soumise ; le cou un peu tendu, la tête inclinée, les mains jointes et pressées contre sa poitrine, elle témoigne à la fois qu'elle consent à tout et qu'elle se juge indigne. Telle elle apparaît dans les meilleures de leurs compositions, dans V Annonciation notamment, réputée peinte par les Anges, qui se conserve à Florence dans l'église de ce nom. Elle est recueillie, pleine d'une grâce naïve. L'Ange lui-même, alors, gagne en grâce et en suavité ce qu'on lui retire de di-

gnité. Nous lui voyons, pour la première fois, fléchir le genou devant Marie ; elle n'en est que plus humble. Un demi-sourire semble s'échapper des lèvres de l'Archange, comme révélant le secret dont il est porteur, et répondant au pudique embarras de la douce Vierge ; pour elle, elle ne songe qu'à obéir, et toute son anxiété disparaît dans son aimable abandon. Comme complément de cette composition , l'usage s'établit bientôt de mettre un beau lis dans la main de Gabriel, h la place du sceptre, qu'on lui donnait autrefois à porter.

Mais voilà que, à l'idée de la maternité divine et au caractère correspon-

dant de la dignité, à l'expression des pieuses impressions de la Vierge choisie et à la suavité qui en découle, on veut substituer l'effet d'une vive apparition. Alors, le plus souvent, l'on suspendra l'Archange sur ses ailes, dans un éclat lumineux. Cette disposition, quand on l'observe antérieurement, est presque toujours motivée par des conditions spéciales, conditions d'espace surtout. Maintenant, au contraire, c'est en s'étendant dans le libre champ du tableau que les peintres modernes veulent montrer l'Archange comme descendant du ciel. Non content de le dire, l'art, en possession de toute sa puissance, aspire à des succès d'illusion ; mais, trop facilement préoccupé de frapper les sens, il va moins à l'âme, et ne l'atteint pas aussi juste ; au mouvement qui se fait autour d'elle, il faut que Marie corresponde par des démonstrations plus accentuées; son trouble s'exagère, elle s'étonne : si elle proteste de sa vénération, de sa soumission, c'est comme le pourrait faire le commun des hommes. Faites mieux, imitez Le Sueur, maintenez dans une juste modération le mouvement de l'Ange descendant du ciel, les impressions de Marie à sa voix : alors vous trouverez dans la manière d'entendre le sujet une source de convenances et de beautés nouvelles. Le Sueur lui-même, cependant, tout convenable, tout pieux qu'il est dans les expressions de Marie et de l'Archange, n'a pas su les élever au degré d'intensité qui caractérise les mystiques du XVe siècle; il ne l'a pas fait, mais ce n'est pas son genre de composition qui s'y opposait; on pourrait le faire sans s'écarter, d'ailleurs, des errements qu'il a suivis. Dans tous les systèmes de représentation, on peut faire apparaître le Saint-Esprit, sous figure de colombe, descendant du ciel ou planant audessus de la Vierge. On peut aussi représenter Dieu le Père, qui l'envoie; mais il n'est jamais permis de représenter, dans cette circonstance, Dieu le Fils descendant du ciel sous figure d'enfant ou autrement pour venir reposer dans le sein de Marie.

La Visitation, à son tour, n'est pas seulement un fait historique destiné à trouver place dans la série des événements qui remplissent la vie de Marie ; elle exprime elle-même an grand mystère : mystère de charité, de communication, type de toutes les amitiés saintes, de tout ce que l'on peut faire pour le service du prochain, type de parfaite sociabilité. Cependant nous ne voyons pas que la représentation de ce mystère ait été usitée dans la première et même dans la seconde phase de l'art chrétien. Mais les exemples en sont assez multipliés aux Vu* et vni" siècles. Alors Marie et Elisabeth sont communément représentées dans un vif mais toujours uniforme embrasseraient, sans personnages accessoires. Ce n'est guère qu'au xii" siècle qu'on les voit prendre une antre attitude, et com-

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