‹ Manuel de l'art chrétienChapitre 79 sur 157 · LA NATIVITÉ · texte numérisé non relu

LA NATIVITÉ

Les premiers chrétiens, évitant par rapport au Fils de Dieu tout ce qui pouvait porter au souvenir trop marqué de ses humiliations, passaient aussitôt de la pensée de sa naissance à celle de ses manifestations, et, à leurs yeux, les mystères de son enfance se traduisaient de préférence par les honneurs princiers que lui rendirent les Mages. En effet, tandis que l'Adoration des Mages est un des sujets usités dans les Catacombes parmi les peintures de la première période, c'est seulement parmi les sculptures des sarcophages au iv° et au Ve siècle, et en bien moindre nombre, que l'on rencontre des représentations ayant trait plus directement à la naissance de Notre-Seigneur. Et encore doit-on observer que les deux mystères de

la Naissance et de la Manifestation y montrent une grande tendance à s'associer comme étant le complément nécessaire, on pourrait presque dire, le correctif l'un de l'antre. Ainsi la portion de couvercle d'un sarcophage du musée de Latran, que nous reproduisons, nous montre, tout a la fois, Jésus, sons un toit qui rappelle l'étable, couché dans la crèche; la sainte Vierge assise à côté de lui, avec un autre personnage qui est debout et que nons prenons pour saint Joseph, malgré d'assez fortes raisons qui en feraient un berger; le bœuf et l'âne, de l'autre côté; et derrière ceux-ci, viennent déjà les Mages.

La Nativité île Notre- Seigneur et l'Adoration des Muges.

Sur un autre sarcophage, également publié par Bosio, la scène se dédouble, mais l'intention que nous constatons d'honorer le Sauveur dès sa naissance n'en est rendu.* que pins saillante. Jl n'est plus conché dans la crèche, il est étendu sur nu autel, où les deux . animaux continuent de l'honorer, où deux bergers l'adorent, tandis que, dans la composition complémentaire, l'Adoration des Mages est rendue selon la manière ordinaire.

On voit encore avec plus de clarté, dans les monuments du V et dn VI» siècle : mosaïques de Sainte- Marie- Majeure, fioles de Monza, comment on entendait ne pas séparer la naissance du Sauveur des circonstances propres à le glorifier, et comment l'Adoration des Mages tenait le premier rang parmi les moyens jugés propres à atteindre ce but.

Dans tontes les Nativités représentées sur les sarcophages, on remarque une antre particularité qui leur est commune : c'est la présence du bœuf et de l'âne près du divin Enfant. Comme trait caractéristique de la représentation, on lenr donne la préférence snr Joseph, sur Marie même. Dans l'exemple que nous avons donné, elle est relativement éloignée de la

crèche et porte ses regards d'an antre côté. Dans le second exemple que nons avons cité, ellen'estmême pas représentée. H y en a d'autres où la composition étant abrégée autant que possible, elle se réduit au divin Enfant surmonté de l'étoile et aux deux fidèles animaux; il est rare, au contraire, qu'on les omette jusqu'au temp3 moderne, et avant le Xiv* siècle, leur rôle est presque toujours prépondérant. ,

En dehors de toute question de fait, on se rappellera que, d'après saint Pierre Chryaologue, les deux animaux représentent les deux peuples parmi lesquels devait se recruter l'Église : les Juifs et les Gentils, quelque

Reliquaire du Vatican. (xiii° Bièctc.)

chose comme les bergers et les Mages, comme les deux cités : Jérusalem et Bethléem. L'on dira, dans an ordre d'idées plus général et destiné à se soutenir plus longtemps, qu'ils représentaient le penple fidèle. Dans tons les cas, ce n'est pas évidemment comme détails familiers qne le bœuf et l'âne figurent sur nos antiques monuments; cette diminution de leur rôle ne viendra qne bien des siècles plus tard.

Souvent, pour adorer le nouveau-né, aux deux animaux viennent se joindre les Anges; on dirait alors que'le ciel et la terre reconnaissent leur seigneur et leur maître. Pendant ce tempB-là, que fait Marie, que fait

Joseph? Nous avons va Marie assise et détournant la tête, comme si elle n'était pas occupée de l'Enfant divin qu'elle vient de mettre au monde. Dans les plus anciens monuments, à la suite de celui-ci, elle est quelquefois assise avec un caractère de dignité ; mais presque généralement, ensuite, jusqu'au xive siècle, elle est couchée. Quelquefois, assise ou couchée, ses regards ou ses mains se dirigent vers Celui qui doit occuper toutes ses affections ; mais, le plus souvent, elle continue de les porter ailleurs. Pendant ce temps-là, Joseph est un peu à l'écart ou endormi, ou du moins comme étranger à ce qui se passe près de lui. Nous en donnons un exemple d'après un reliquaire du musée du Vatican, en cuivre gravé, dont nous reproduisons aussi l'ensemble. L'énigme de ce mode de représentation

Jésus naissant, reposant sur un autel.

peut s'expliquer de la sorte : comme, pour représenter une naissance, on mettait en scène la mère de l'enfant couchée sur un lit, on aura, de même, couché Marie simplement pour dire que Jésus vient de naître. Ce serait là, en quelque sorte, le terme hiéroglyphique de Vidée de naissance. Cette situation pourtant porte beaucoup trop vers l'idée d'une naissance toute naturelle ; l'on aurait dû la rejeter pour ce motif ; mais on a fait autre chose, et nous pensons qu'on n'a mis tant d'affectation à isoler le divin Enfant de sa très-sainte Mère et de son père putatif, que pour réagir contre ce qu'il paraissait y avoir ainsi de trop naturel dans sa naissance. Prenez l'ensemble des monuments : vous verrez que l'idée constante qui domine, c'est de le mettre en relief comme étant Dieu, Sauveur et Victime. Dana

l'exemple que nous donnons, cette pensée est rendue plus apparente par la transformation de la crèche en autel.

Nous invitons ainsi à interpréter favorablement ces anciens monuments, afin de les faire toujours servir à entretenir de bonnes pensées ; nous croyons, de même, que l'on peut donner une bonne signification au bain de l'Enfant Jésus, qui, le plus ordinairement, du VIIIe au xme siècle (voy. pi. xiv), s y voit représenté, conjointement avec sa naissance ; et cependant, loin d'encourager à suivre ces exemples, nous en détournons de tout notre pouvoir ; nous pensons que Marie ne doit jamais être couchée; que, représentée assise dans le sentiment delà dignité comme Mère de Dieu, elle doit toujours montrer, ou par son geste ou par son regard, que son divin Fils est l'objet de toutes ses pensées ; il en sera de même de Joseph, alors même qu'on continuerait à le tenir un peu à l'écart, pour rester dans l'ordre d'idées que nous avons expliqué.

Dans la disposition actuelle dos esprits, la manière de représenter la Nativité, qui prit faveur au xrve siècle, sera généralement plus goûtée. La transition ne se fit pas brusquement. Giotto est le premier, à notre connaissance, qui ait fait agenouiller Marie et Joseph près de là crèche, et cela sur un panneau de l'ancienne armoire de sacristie de Santa- Croce; saint Joseph, seul, est en adoration ; d'autres soins occupent Marie; elle achève de couvrir Jésus, et ses yeux, au lieu de se poser sur lui, se dirigent vers nous. Le caractère de l'œuvre ne permet pas d'interpréter cette direction du regard comme nous l'avons fait jusqu'ici ; c'est une invitation qui nous est faite ; Marie se tourne vers nous pour que nous nous tournions vers Jésus. C'est là un monument de transition.

Le nouveau mode de représentation est complet quand Marie et Joseph sont tous les deux agenouillés, et tous deux en adoration. Il ne devient fréquent qu'à la fin du XIVe siècle, et ne se généralise qu'au XVe.

Nous en donnons pour exemple le tableau du Pérugin qui se voit dans la chapelle du Change, à Pérouse.

Ces compositions sont plutôt mystiques que purement historiques; c'est pourquoi, avec Marie, Joseph, les Anges, les bergers, on y mêle facilement d'autres Saints, modèles eux-mêmes de la tendre affection que nous devons à Jésus naissant. Dans ces compositions, le divin Enfant n'est pas réputé avoir été mis encore dans la crèche ; mais les artistes ont été dominés surtout par des conditions d'agencement. Jésus étant étendu sur le sol, il était plus facile de faire rayonner autour de lui tout un entourage de fer-

venta adorateurs inclinés. S'il était élevé à une certaine liantenr on renfermé d'une manière quelconque dans la crèche, la vue serait facilement interceptée. Mais il y a à regretter que, dans ces compositions, l'Enfant Jésus ait ordinairement été représenté nu.

Nativité de Notre- Seigneur. (Pérogin.)

Pendant tout le XVe siècle, en Italie, et pendant sa seconde moitié dans le reste de la chrétienté, il est rare que la sainte Vierge ne soit pas à genoux dans la représentation de la Nativité de Notre-Seigneur. Quant à saint Joseph, si, souvent, il n'est pas encore agenouillé, il est rare au moins

qu'il ne s'approche pas de l'Enfant avec un sentiment de respect et d'attendrissement.

Lorsqu'on avance dans le cours du xvi« siècle, toutes les positions où la sainte Vierge, l'Enfant Jésus et les autres assistants peuvent se montrer paraissent bonnes, pourvu qu'on puisse donner à la composition un aspect saisissant et pittoresque. De tous les tableaux de la Nativité, le plus célèbre, sans contredit, est celui qui est connu sous le nom de la Nuit, du Corrége. Son charme consiste surtout dans un effet de lumière. Dans l'obscurité, l'Enfant Jésus est lui-même le centre lumineux qui éclaire tout. Le peintre, d'ailleurs, a su lui donner une grâce enfantine. Sa Mère le soulève de dessus sa crèche pour le plaisir de le considérer ; les assistants sont éblouis et ravis. Mais tout le tableau, quant à l'idée, est là, et les détails sont vulgaires.

Qui voudrait s'attacher de près à la réalité des faits, en représentant la Nativité, devrait se rappeler que, selon toutes les probabilités, Marie était effectivement en prières et à genoux au moment, à jamais béni, où Jésus, sorti de son sein, se trouve tout à coup dans ses bras, entouré d'une lumière ineffable. Il est croyable, selon les meilleures autorités, que saint Joseph était en prière, de son côté, à peu de distance, mais non à portée de voir ce qui se passait. Appelé bientôt après, il aurait trouvé le divin Enfant déjà enveloppé de langes, couché dans la crèche, et, se prosternant, il l'aurait adoré. L'on sait non-seulement que la scène se passa dans une étable, mais que cette étable était une grotte ; aussi, dans le langage iconographique, la crèche suffit pour dire l'étable , un peu de paille suffit pour dire la crèche. La forme de grotte, cependant, puisqu'elle est la vraie, mérite d'être encouragée. L'on est en droit de l'exiger dans toute composition qui s'annonce comme voulant serrer de près l'exactitude historique.

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