LA CIRCONCISION ET LA PRÉSENTATION
APRÈS la naissance de Notre-Seigneur, la venue des bergers peut faire le sujet d'un tableau spécial ; il n'est pas rare même qu'on leur en ait consacré deux : l'un où ils reçoivent la bonne nouvelle, l'autre où ils ren-
dent leurs hommages an Nouveau-né. Mais il arrive souvent, comme dans les exemples que nous en avons donnés , que leur adoration se confond avec la nativité même.
Quand on représente la Circoncision, il n'est nullement utile de rendre l'œil du spectateur témoin de l'opération ; il suffit de lui indiquer qu'elle se fait, qu'elle vient de se faire ou qu'elle se prépare, pour exprimer l'idée du sacrifice et des premières douleurs de Jésus et de Marie. On rendra tout ce qu'il peut y avoir d'élevé, de touchant et de pathétique dans un pareil sujet, en laissant voir, avec l'instrument de l'opération et les langes ensanglantés de Jésus, la douleur peinte dans les traits du divin Enfant, l'anxiété dans ceux de sa Mère, avec une admirable soumission chez l'un et chez l'autre.
Sachons cependant, dans les anciennes représentations où l'on n'a pas observé autant de réserve, voir nous-mêmes les bonnes pensées qu'on devrait seules en tirer.
Il est prouvé que la circoncision se faisait sans qu'il fût besoin de recourir à aucun ministère sacerdotal. Nous croyons toutefois que l'on peut tolérer la pratique habituelle de l'art chrétien, où le soin de circoncire l'Enfant divin est confié à un prêtre.
La Présentation de Notre-Seigneur et l'Adoration des Mages étant rapportées, la première, par saint Luc, la seconde, par saint Matthieu seulement, on n'est pas parfaitement d'accord sur la place que doivent occuper ces deux mystères dans l'ordre des faits évangéliques. H est trèscroyable que la Présentation eut lieu la première, et que les Mages n'arrivèrent que l'année suivante, ou même plus tardivement. Mais la fête de l'Epiphanie, où l'on célèbre leur venue, se plaçant, dans l'ordre liturgique de l'année, avant celle de la Présentation , on a été d'autant plus porté, dans les représentations de l'art, à lui accorder le pas, que tout d'abord on s'était attaché plus fortement, dans l'art même, à la connexion qui lie le mystère du divin avènement avec celui de sa manifestation aux Mages, signe et prémice de sa manifestation universelle. Il en est résulté, quand on a pris à tâche de représenter toute la série des faits, que, la Présentation venant après l'Adoration des Mages, on a séparé de ce dernier mystère le Massacre des Innocents et la Fuite en Egypte, qui s'y rattachent immédiatement. Quelquefois, au contraire, on a représenté la Présentation après la Fuite en Egypte, ce qui ne saurait s'admettre d'aucune manière;
il nous paraît donc préférable à tous égards de placer avant la venue des Mages la Présentation, soit pour en parler, soit pour la représenter.
Ce mystère ne nous paraît pas être entré dans le cycle primitif, où les faits sont associés uniquement selon Tordre des idées ; mais dans la mosaïque de Sainte-Marie-Majeure, le plus ancien des monuments où nous la rencontrons, les idées qui s'y attachent sont mises très en relief par la position qu'il occupe et le développement avec lequel il a été représenté. Des Anges, des lévites y prennent part avec les personnages historiques ; Joseph et Anne la prophéfcesse se rencontrent les premiers; derrière celleci, Siméon accourt. La sainte Vierge s'avance , au contraire , d'un pas grave, portant en avant son divin Fils, de manière à dire par sa seule attitude qu'elle le présente. Cette manière de prendre la scène est mieux en rapport avec les idées fortes de sacrifice et d'avènement, qui continuèrent leur cours jusqu'au cœur du moyen âge.
Quelquefois la pensée d'offrande généreuse de la part de Marie, de sacrifice vivifiant de la part du Sauveur enfant, prend un caractère grandiose : telle est la composition, pourtant très-simple, que l'on observe sur un dipty-
Présentation. (Reliquaire du Vatican, xiii0 siècle.)
que de la basilique Ambroisienne, à Milan, maintenant dans le trésor de la cathédrale, et publié par Gori, où Marie soulève son divin Fils jusqu'à élever sa tête plus haut que toutes les autres, au-dessus d'un autel chrétien. Siméon, en face, s'apprôte h le recevoir, les mains respectueusement couvertes d'un voile. Les mêmes dispositions à peu près s'observent dans
la composition gravée sur le reliquaire du musée du Vatican, dont nous avons ci-dessus donné l'ensemble, et la scène de la Nativité, avec cette différence que, si l'Enfant n'est pas élevé aussi haut, son caractère est encore mieux accusé, s'il est possible, au moyen du globe qu'il porte dans la main, et celui de l'autel, par le calice qu'on y voit reposer. Saint Joseph , derrière Marie, porte les colombes ; c'est à lui qu'il convient le mieux de confier ce soin. Souvent, cependant, il est laissé aune suivante; ici la suivante porte un cierge ; il y en a des exemples assez fréquents.
Jusqu'alors, c'est l'idée d'une offrande satisfactoire faite à Dieu qui a dominé dans la scène de Jésus présenté au temple (pi. xn); maintenant on y verra plutôt la pensée attendrissante d'un Dieu devenu enfant pour se donner à nous. Dès qu'il s'agit de pieuses affections dans l'art chrétien, c'est toujours le Beato Angelico qui prime tous ceux qui l'ont précédé, tous ceux qui l'ont suivi, et rien n'est suave, sous sa main, comme le doux abandon de Jésus dans les bras de Siméon, comme l'ineffable tendresse avec laquelle le saint vieillard contemple l'Enfant divin (pi. xix).
H y a d'ailleurs trois principaux points de vue quant à la manière d'envisager le double mystère de la Présentation de Notre-Seigneur et la Purification de sa très- sainte Mère ; et chacun d'eux est susceptible de prendre à son tour autant d'aspects qu'ils ont eu de circonstances successives. L'accomplissement des cérémonies légales fut distinct de la rencontre de Siméon et d'Anne, scènes incidentes qui acquièrent cependant, avec raison, l'importance principale ; et ni l'un ni l'autre, si on les sépare, ne peuvent dire suffisamment le fait capital, par-dessus tout, de l'offrande faite par Jésus de lui-même à son Père, prélude du sacrifice de la croix. C'est cette pensée que Ton a eu principalement en vue lorsqu'on a fait de Siméon un prêtre, et plutôt un prêtre de la nouvelle loi, en rappelant le sacrifice eucharistique, qu'un prêtre de la loi mosaïque. Evidemment alors la représentation prend un caractère symbolique. En fait, il est fort douteux que le saint vieillard fût prêtre, peu probable surtout qu'il fût le prêtre en fonction chargé de recevoir les offrandes des saints époux. H apparaît cependant comme un ministre de Dieu, et ne prend pas seulement Jésus dans ses bras par un sentiment de tendresse, puisqu'il prophétise en son nom. Sur ce fondement, il semble que l'on peut justifier les différentes représentations passées en usage; mais il faut savoir se rendre compte de leur véritable signification.
l'adoration des MAQES.
L'étoile qui guida les Mages est presque toujours représentée, pendant l'antiquité chrétienne et dans le cours du moyen âge, au-dessus de la crèche, dans la scène de la Nativité elle-même, ou bien un rayonnement lumineux en tient lieu et la rappelle. Que les Mages soient ou non représentés, c'est toujours à leur venue que se rapporte le signe qui servit à les guider, comme c'est toujours vers Jésus que l'étoile doit faire reposer la pensée, qu'il apparaisse ou n'apparaisse pas dans la représentation.
La figure la plus remarquable donnée à l'étoile est, dans l'antiquité chrétienne , celle du monogramme sacré, soit qu'il prenne sa forme la plus ordinaire ^ , soit qu'on l'ait formé par l'intersection du I et du X ; quelquefois il se confond alors avec la croix, surtout avec la croix à huit branches, c'est-à-dire entrecroisée avec le X. Sur le grand sarcophage du musée de Latran (pi. v), on ne voit pas seulement une étoile, mais on en voit trois. Sur le sarcophage de Saint-Celse, à Milan, l'étoile prend la figure d'une comète. Au moyen âge , il arrive qu'elle apparaît soutenue par un Ange, ou bien, dans son sein, elle réfléchit l'image de l'Enfant divin.
Si nous nous attachons maintenant aux Mages eux-mêmes, remontant au moment où ils sont avertis par l'étoile, nous ferons remarquer, après M. de Rossi, qu'une connexion a été établie sur certains sarcophages entre les trois jeunes Hébreux refusant d'adorer la statue de Nabuchodonosor, c'est-à-dire résistant à l'idolâtrie, et les trois Mages s'éloignant de l'idolâtrie pour suivre l'étoile. Les Mages, comme les jeunes Hébreux, sont communément au nombre de trois. Nous avons déjà fait observer que, dans quelques peintures des Catacombes, ils étaient réduits à deux ou portés à quatre, comme on le voit dans l'exemple tiré du cimetière de Sainte- Domitille que nous avons reproduit (p. 209); mais on a vu que c'était pour la symétrie et afin de rendre plus d'honneur au groupe de Jésus et de Marie, en le plaçant au centre de la composition. Ailleurs, la suppression de l'un des Mages paraît motivée uniquement par défaut d'espace.
Dans l'antiquité chrétienne, et jusqu'au Xe siècle, les trois Mages ont été généralement représentés (p. 209, 263) également jeunes, imberbes,
vêtus d'une courte tunique, d'une ehlamyde, et coiffés du bonnet phrygien. On en voit encore un exemple, au XIe siècle, dans les peintures de Saint- Urbain alla Cafarella, dans la campagne romaine ; mais des couronnes leur sont attribuées, au Xe siècle, dans les miniatures du Ménologe de Basile et dans celles du Bénédictionnaire de Saint-iEthelwold. Alors aussi, dans le premier de ces manuscrits, on commence à leur attribuer de la barbe.
Les Mages représentés dans les différentes circonstances de leur histoire ont été montrés successivement contemplant l'étoile, en délibération sur leur projet de voyage, dans le cours de ce voyage même, devant Hérode, arrivant près du divin Enfant, l'adorant, retournant dans leur pays par un autre chemin; quelquefois alors on les fait monter dans une barque, sans s'inquiéter de savoir s'il y avait une mer ou un fleuve à portée de leur servir comme voie de communication. C'est au xv* siècle seulement que l'on a commencé à leur donner un nombreux cortège.
Nous avons à nous occuper principalement de leur adoration. Il est à remarquer que, jusqu'au x* siècle, il n'y en a peut-être pas un seul exemple où ils soient agenouillés ; ils arrivent, ils apportent leurs présents ; c'est déjà une innovation qu'ils soient inclinés, comme dans les mosaïques de Saint-Apollinaire-le-Neuf, à Bavenne, au vr3 siècle ; ils le sont très-profondément et uniformément, au Xe siècle, dans la miniature du Ménologe de Basile; mais aucun d'eux ne porte encore les genoux jusqu'à terre. Dans cette miniature, ils sont introduits par un Ange, et nous pourrions en citer un certain nombre d'autres exemples. Au xii° siècle, on les verra représentés d'âge différent. Celui qui marche en tête fléchira le genou comme un prince qui rend hommage à son suzerain (voy. pi. xi); les autres se tiendront prêts à suivre son exemple, à leur tour. C'est alors encore, dans cet acte, la dignité qui domine ; mais les sentiments de piété s'y font jour au XIVe siècle, et leur expression atteint la plus grande vivacité au xv*.
Si l'on considère le rôle de l'Enfant Jésus dans les représentations de ce mystère, on remarquera que, plus généralement dans l'antiquité chrétienne, il ne fait aucun mouvement, disant tout par sa seule présence, soit qu'il reste couché dans sa crèche, soit, comme il arrive dans le plus grand nombre des cas, que sa très-sainte Mère le porte sur ses genoux. Dans la mosaïque même de Sainte-Marie-Majeure, où il est assis sur un trône, c'est encore la simplicité qui est le trait principal de son attitude. Au moyen âge, on lui attribua volontiers le geste de la bénédiction, que l'on
peut aussi appeler le geste diviu ; aux xive et xve siècles, le divin Enfant devient caressant : caressant par son regard, dans la peinture murale de Saint-Marc, à Florence, qui est un des chefs-d'œuvre de Pra Angelico, il tend les bras, et l'on comprend que c'est pour se donner lui-même. Dans les compositions modernes, il arrive trop souvent, comme dans une des tapisseries du Vatican, dont le dessin est attribué à Raphaël, mais où sa main ne se fait pas sentir d'une manière soutenue, que l'Enfant Jésus, grandi sans dignité, et par conséquent sans raison, nu, sans pureté enfantine, ne s'élève pas au-dessus des impressions d'un enfant vulgaire.
Quelques artistes modernes, cependant, ont tenté de s'élever plus haut. S'élever par la délicatesse des pieux sentiments, au point de pouvoir rivaliser avec les peintures du xrvc et du xv° siècle , était alors en dehors de toutes les pensées, de toutes les aptitudes. Il était moins difficile d'aspirer à la dignité. Nous prenons pour exemple une estampe de Sébastien le Clerc, parce qu'elle représente assez bien l'esprit du xvii» siècle, quand il prend une bonne direction. Marie est assise sur une simple pierre, pour dire l'état de pauvreté où est réduite la sainte Famille ; mais elle est adossée aux soubassements d'un riche édifice, temple ou palais, qui rappelle les droits de Jésus pour habiter l'un et l'autre. Marie, avec pleine connaissance de sa dignité, le porte en avant pour le présenter à ses illustres visiteurs ; le divin Enfant est tout rayonnant de lumière, et il bénit; saint Joseph le montre. Les Mages se prosternent à distance; et, pour dire la lumière d'en haut, l'artiste a essayé de rendre l'effet d'un rayon jaillissant au travers des nuages.
Tout en montrant, d'ailleurs, une certaine prétention à ne rien dessiner qui ne fût réputé possible dans l'ordre naturel des faits, il s'en est certainement éloigné dans les draperies de fantaisie dont il recouvre les Mages ; et l'édifice au pied duquel se passe la scène ne saurait être vrai historiquement. À prendre les choses à ce point de vue rigoureux, si l'on admet à la lettre ces paroles de saint Matthieu : Et intrantes domum, <t en entrant dans la maison d, on admettra facilement que la sainte Famille habitait alors un logement modeste, mais plus convenable que l'étable où elle avait trouvé un refuge accidentel, à son arrivée à Bethléem.