CHOIX DES FAITS ÉVANGÉLIQUES
Lit caractère de l'art chrétien, dans ses phases primitives — où Tordre des représentations n'est pas celui des faits, selon qu'ils se sont produits, mais l'ordre des idées exprimées par ces faits — exclut la pensée qu'on puisse y trouver aucun choix des faits évangéliques, offrant un abrégé suivi de la vie du Sauveur. H résulte aussi des conditions où l'on représentait ces faits, qu'on ne ressentait qu'un faible besoin d'en exprimer les circonstances, conformément à leur réalité. On se contentait souvent d'en exprimer la substance. Ainsi la guérison du paralytique sera suffisamment rappelée par un homme portant un lit rudimentaire.
L'ordre des faits cependant ne tarde pas à trouver spn application; il fut suivi probablement dès que l'on eut une nef à décorer dans sa longueur : il en fat ainsi au rv* siècle dans les basiliques de Noie; au Ve, dans celle de Sainte-Marie-Majeure. Saint Nil montre qu'il parle d'un usage existant, lorsqu'il approuve que, dans la basilique chrétienne, les murs soient couverts d'histoires de l'Ancien et du Nouveau Testament, et dès lors il semble que l'on eut l'idée de les opposer dans un ordre soutenu, sur les deux faces d'une même nef.
En tout état de cause, le choix des faits, au moyen desquels on peut offrir en images comme un résumé de l'Evangile ou de la vie de Notre-Seigneur, ne doit pas être accompli sans discernement. L'histoire représentée dans tous ses détails est à sa place, dans un livre dont on peut feuilleter
les pages, il est préférable, dans une église, de la condenser dans un petit nombre de scènes principales ; la même observation s'applique à la plupart des autres monuments dont la décoration doit être conçue, ou à peu près, selon le type donné par les églises elles-mêmes. Alors il est naturel de s'attacher principalement aux mystères fondamentaux, objets des grandes solennités de l'Église. En effet, dans les séries de représentations où l'on s'est proposé de rendre l'ensemble des mystères évangéliques, il est à remarquer que l'on a généralement groupé les faits dont le souvenir s'accumule autour des fêtes de Noël et de Pâques, autrement dit, les mystères qui ont servi de base à la dévotion du Rosaire, mystères joyeux, douloureux et glorieux. Tour à tour, suivant l'esprit dominant d'une époque, ou la direction des pensées propres soit à l'artiste, soit à ses inspirateurs , pour célébrer le triomphe du Fils de Dieu, on a donné plus de développement aux circonstances de la Résurrection et aux mystères qui la suivent; on a cherché avec prédilection à entretenir la piété par les touchants souvenirs de son enfance; ou l'on s'est proposé, par-dessus tout, d'exciter la componction par le spectacle de ses humiliations et de ses souffrances. Alors la série dominante, dans chacun de ces cas, non-seulement occupe un plus grand nombre de tableaux que les autres, mais elle leur donne jusqu'à un certain point le ton, c'est-à-dire, par exemple, que, là où l'idée du triomphe domine, tout prend un caractère de triomphe : Jésus triomphe dans la crèche , triomphe jusque sur la croix. Au milieu de ces trois périodes de la vie du Sauveur, période de la Sainte Enfance, période de la Passion, période de la Résurrection, il en est une quatrième, celle de la vie publique ou de l'enseignement : elle ne doit pas être omise, elle ne l'a pas été, mais souvent, par les raisons que nous venons d'exprimer, elle a été relativement restreinte ; elle ne doit pas toujours l'être; car elle est susceptible elle-même de prendre le pas sur les autres et de leur donner le ton à son tour. Mais alors même il convient d'autant plus delà restreindre à un petit nombre de faits caractéristiques, qu'elle serait plus susceptible d'égarer l'artiste par la variété des sujets et la multiplicité des circonstances qu'on y peut rencontrer.
Cest un très-bon système, quelquefois suivi, de partager la vie de Notre-Seigneur en quatre séries d'un égal nombre de tableaux : ainsi, à supposer que vous ayez douze espaces disponibles, vous en consacrerez trois à la sainte Enfance, trois à la vie publique, trois à la Passion, trois aux mystères glorieux. Dans les cas où la représentation de la vie publique est ainsi réduite à ce nombre de trois , les sujets qui
semblent avoir le plus de droit à la préférence, et qui en effet l'ont obtenu le plus souvent, sont le Baptême de Notre-Seigneur, qui en marque le début, l'entrée triomphante à Jérusalem, qui en est l'issue, et au milieu la Transfiguration, qui en est comme le sommet. On remarquera d'ailleurs que le choix de ces trois sujets consacrés par l'usage le plus constant, depuis les plus anciennes représentations évangéliques conçues selon l'ordre des faits, tient beaucoup au système de glorification du Sauveur, qui domine fortement dans l'art jusqu'à la seconde moitié du moyen âge. La résurrection de Lazare, si propre elle-même à s'y associer à ce point de vue, n'a pas des droits aussi bien acquis à la préférence, si la série s'étend jusqu'à un quatrième sujet. En effet, la prééminence de ce sujet et de quelques autres qui dominent dans les Catacombes est propre aux compositions coordonnées selon l'ordre des idées; mais elle ne se maintient pas au même degré dans celles qui sont choisies et coordonnées conformément à l'ordre des faits.
Dans une série de représentations évangéliques plus développée, tout ce que l'artiste peut de mieux, c'est d'associer aux sujets que nous venons de recommander en première ligne un trait emprunté à chacune des catégories de situations où il a plu à Notre-Seigneur de se montrer, à chacune des catégories d'actions qu'il lui a plu d'accomplir : ainsi sa Tentation, situation unique dans son genre, mérite une attention spéciale ; on aura soin de choisir un miracle et un enseignement, si on n'a que deux tableaux à remplir; si on doit s'étendre davantage, représenter plusieurs miracles et plusieurs faits d'enseignement, on choisira des miracles, des faits d'enseignement de diverses sortes, plutôt que d'en accumuler de semblables. Ainsi on distingue trois sortes de miracles que nous pouvons désigner par ces trois termes : manifestations : tels, le miracle de Oana, la multiplication des pains; guérisons, celle de l'aveugle, celle du paralytique; résurrections, il y en a trois de bien connues. De même, parmi les enseignements, nous distinguons ceux qui ont été adressés aux Apôtres et à un public plus ou moins nombreux, comme le sermon sur la montagne; ceux qui n'ont eu qu'un seul auditeur, comme la conférence avec Nicodème, l'entretien avec la Samaritaine; ceux où il confondit ses adversaires, comme dans la scène de la femme adultère, dans celle du denier de César. Les paraboles de l'Evangile, comprises elles-mêmes parmi les enseignements de Notre-Seigneur, offrent des sujets de représentations toutes spéciales, où on ne met plus le Sauveur en scène personnellement, mais les acteurs de ces petits drames dont lui-même il a déterminé les rôles.
Nous bornerons nos brèves observations sur les mystères de la vie publique de Notre-Seigneur aux faits qui, dans les différentes catégories, ont été le plus communément l'objet des représentations de l'art.