‹ Manuel de l'art chrétienChapitre 84 sur 157 · PRÉDICATIONS DE NOTRE-SEIGNEUR · texte numérisé non relu

PRÉDICATIONS DE NOTRE-SEIGNEUR

Les artistes sur lesquels nous aurons réussi à exercer quelque empire ne s'en tiendront pas à ces modèles demi-chrétiens, où Jésus est représenté en sage, alors même qu'ayant à le montrer dans le cours de ses prédications, ils le prendront dans les conditions qui peuvent le plus se rapprocher de cette donnée, et ils essaieront de faire comprendre que ce Verbe divin vient d'en haut, et qu'il soulève vers les choses d'en haut. Puis on n'oubliera jamais qu'il parlait comme ayant autorité, qu'il le faisait avec une suavité pénétrante, avec une simplicité qui le rendait accessible aux esprits les moins cultivés : affirmant pour persuader, ne raisonnant que pour confondre des adversaires de mauvaise foi. Ce sont de ces choses, en effet, qui, jusqu'à un certain point, peuvent se rendre en peinture ; mais il faut que le peintre vienne en aide aux expressions par les circonstances.

Parmi les prédications de Notre-Seigneur, nous voyons quatre circonstances qui peuvent être parfaitement précisées, avec un caractère propre à chacune : ou Notre-Seigneur, assis sur la montagne, s'adressera, dans un sentiment de paix, à un auditoire sympathique; ou, debout, sous les portiques du temple, il prendra une physionomie plus sévère pour combattre les fausses interprétations de la loi, au milieu d'une foule mêlée d'amis, d'ennemis, d'indifférents ; ou, du haut de la barque de Pierre, il répandra cette divine semence, dont les fruits sont proportionnés aux dispositions des âmes, semblables ou à une terre bien préparée, ou à une roche stérile, sur lesquelles elle vient à tomber ; ou, s'adressant à l'auditoire intime qui s'était assis à la table du cénacle, il fera couler de ses lèvres ces paroles embrasées d'une si douce flamme, qui se trouvent si bien placées entre l'institution du sacrement d'amour et ce dernier témoignage d'amour qui devait aller jusqu'à la mort pour le salut des siens.

On saura de même donner un caractère d'initiation lumineuse à l'entrevue où le Sauveur fit entrevoir de si hautes vérités à l'esprit droit et

cultivé, mais hésitant et timide, de Nicodème ; on saura donner à Jésus une figure bienveillante et ouverte, lorsqu'il demande à boire à la Samaritaine, car il ne demande que pour avoir occasion de donner ; et, dés ce moment, on verra poindre l'attrait de la grâce dans l'attention que lui prête son interlocutrice. Allez jusqu'au moment décisif où il se révèle comme étant le Messie, et s'écrie : c C'est moi qui vous parle », il faudrait donner le pinceau de Raphaël à un Saint pour rendre cette situation sublime. Quelle douce illumination dans le visage de Jésus ! Quel doux saisissement de la part de la Samaritaine ! Pas trop de mouvement ; de la simplicité dans les attitudes, dans les accessoires. Mais combien il faut d'élévation ! Le sujet de la Samaritaine avait été adopté dans le cycle de Fart chrétien primitif à cause de sa signification; alors on se contentait de rappeler le fait d'une manière toute élémentaire. Quoiqu'il n'ait pas manqué de faveur dans les temps modernes comme sujet de peinture à caractère, il était plus facile de réussir, -sous ce rapport, dans les scènes où le Sauveur répond victorieusement aux insidieuses demandes des Pharisiens, parce que le mal se traduit dans la physionomie par des traits plus accentués que le bien ; et les tableaux du Titien, qui mirent en vogue, par exemple, le sujet du denier de César, sont de véritables chefsd'œuvre, où la solution, sans réplique, donnée par le Sauveur ressort on ne peut mieux, à la fois, par sa sereine assurance, par son regard inquisiteur et par l'air de confusion de l'astucieux auteur de la demande.

Le sujet de la femme adultère prit lui-même du crédit, selon l'observation de M*6 Jameson, « quand l'art religieux, de doctrinal qu'il était, devint une affaire de sentiment et de pittoresque j>. Les motifs qui firent choisir ce sujet par les artistes ne furent pas toujours irréprochables. Aunsi, parmi les nombreux tableaux qui lui ont été consacrés depuis le commencement du XVIe siècle, nous en voyons beaucoup qui font l'orgueil des musées, mais nul qui porte à Dieu. Généralement les peintres ont voulu diriger l'attention principale sur la femme coupable, et aucun d'eux ne l'a placée dans le moment le plus pathétique, celui où Jésus, se relevant, lui dit : < Où sont ceux qui vous accusaient ? Personne ne vous a condamnée? * — ou mieux encore celui où il ajoute : « Et moi non plus je ne vous condamnerai pas ». C'est alors que la malheureuse doit recouvrer sa dignité par le repentir, et se montrer touchée du pardon de ses fautes plus que de toutes ses angoisses. Quelle céleste. pureté surtout doit respirer dans le regard de Jésus qui a reconquis une âme!

Non moins délicats, plus touchants encore sont les rapports du Sauveur avec Marie-Madeleine, devenue, bientôt après sa conversion, le type de la vie contemplative. Nous nous contenterons de les rappeler pour établir l'importance de leur rang parmi les sujets évangéliques, sans nous laisser entraîner dans des détails qui , à raison même de leur intérêt, nous mèneraient facilement au delà de l'espace dont nous pouvons disposer ; nous devons ici nous contenter d'indiquer aux artistes le ton qu'il leur convient le mieux de prendre dans ces sortes de sujets, s'ils veulent être vraiment chrétiens. Que chacun, d'ailleurs, saisisse le vif de toute situation, selon le tour qu'elle prend dans son esprit, pourvu qu'il mette en évidence quelqu'un des points de la doctrine évangélique.

Reste à parler des paraboles, ce mode d'enseignement qui était le plus ordinaire à Notre-Seigneur ; il nous suffira d'en dire quelques mots pour faire apercevoir sous quels jours très-différents elles peuvent être représentées. Nous distinguons principalement trois manières de le faire : la manière simple et condensée qui appartient à l'art chrétien primitif, et qui a son type dans l'image si répétée du Bon Pasteur, portant la brebis égarée sur ses épaules, manière susceptible de prendre quelque extension comme scène pastorale, sans perdre de son caractère essentiel, qui est tout symbolique, mais très-simple dans son symbolisme même ; la manière à symbolisme compliqué, très-développé, du moins, dont les vitraux du Bon Samaritain, au moyen âge, nous offrent le type le plus remarquable, le voyageur de la parabole étant considéré comme type de l'humanité, de sorte qu'on associe à son histoire toute celle du genre humain, depuis la création et la chute jusqu'à la rédemption.

L'application de la parabole faite ainsi au genre humain peut de même être reportée sur l'âme humaine, sur un chrétien en particulier, et alors la représentation peut prendre un caractère plus spécialement mystique.

Selon le troisième mode de représentation, tout à fait à l'inverse de celui-ci, on ne fait plus qu'une peinture de mœurs, un tableau de genre, Ainsi, par exemple, Y Enfant Prodigue, de Téniers,au Louvre, n'est qu'un jeune officier de l'époque qui est attablé en mauvaise compagnie à la porte d'un cabaret. Les Vierges Sages, de Schalken, à Munich, sont parées pour le bal, et les Vierges Folles sont de pauvres filles qui n'ont pas d'assez belles robes pour y entrer. Dans cette manière, on peut s'élever plus haut; et il y a des tableaux de l'enfant prodigue, notamment, qui, sans sortir des situations où peuvent se rencontrer tous les jours un fils qui revient

d'une vie d'égarement, et an père prêt à lni pardonner, ont une grande valeur morale.

Nous ajouterons cependant que la mine poétique que présente un pareil sujet est loin d'être épuisée. Il est neuf, au contraire, nous ne craignons pas de le dire, sous ses aspects les plus importants, puisque non-seulement aucune peinture n'a su unir suffisamment les qualités que nous venons de voir éparses, mais surtout parce que les puissants moyens d'exécution mis à la portée des artistes modernes sont jusqu'à présent restés stériles entre leurs mains pour élever, jusqu'à la dignité de la contrition, ce repentir qui ouvre au pénitent les trésors de la miséricorde divine, et jusqu'à pouvoir servir d'image à cette miséricorde même, l'affection d'un père^pour son fils repentant. Et nous pouvons dire que toutes les autres paraboles, susceptibles d'offrir un beureux sujet de tableaux, sont susceptibles aussi d'être traitées avec une pareille élévation.

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