SUITES DE LA PASSION
Jésus est mort sur la croix ; mais sur la croix on peut le représenter vivant : c'est ce que l'on a d'abord fait exclusivement, c'est toujours ce que l'on a fait le plus souvent. — Aussitôt au contraire que l'on aborde le sujet de la Descente de croix, l'on se met nécessairement en présence de l'idée de la mort subie par la céleste Victime ; c'est un sujet, de sa nature, tout de sentiment et de commisération, et c'est avec ce caractère qu'il apparaît aussitôt qu'il se rencontre dans les œuvres de l'art chrétien. Le
plus ancien exemple qu'on en ait cité est du IXe siècle, et donné par le manuscrit de saint Grégoire de Nazianze à la Bibliothèque nationale. Un bras seulement de Jésus est détaché de la croix. Joseph d'Arimat&ie a saisi le Sauveur par le milieu du corps; et l'opération est ainsi laissée en suspens. Marie contemple avec attendrissement les restes de son divin Fils. Généralement, pendant les quatre siècles suivants, la position de Joseph d'Arimathie dans cette scène est foncièrement la même; la sainte Vierge saisit la main inanimée de Jésus; Nicodème vient. prêter son aide à Joseph, et saint Jean reste spectateur de la scène. On retrouve encore au XVe siècle des exemples de ce mode de composition archaïque ; mais le Beato Angelico ne s'y est pas assujetti, dans sa Descente de croix de la galerie de l'Académie, à Florence , où il s'est distingué nonseulement par le sentiment, mais encore par la bonne disposition de tous les personnages. En regard de ce chef-d'œuvre du peintre des âmes, l'on peut mettre le chef-d'œuvre de celui de tous les grands maîtres, peut-être; qui a peint la matière avec le plus de couleur, de vigueur et de vie. Mais , il le faut remarquer , Bubens , quand il a traité le même sujet, s'est modéré et adouci d'une manière singulière, au point que si l'on se contente de rapprocher des dessins, — la couleur du fougueux Flammand écraserait trop les teintes tendres du pacifique frère Jean, — les deux compositions peuvent être comparées sans paraître trop disparates. Dans le tableau de Bubens même, Jésus est digne, plein de sérénité et beau dans la mort ; son type n'a rien de cette exagération de force que l'artiste trop souvent lui adonnée ; la posé de son corps, sans être allongée, avec autant de noblesse que lui en conserve par ce moyen le Beato Angelico, n'est que médiocrement déjetée, et l'allongement des bras est plus sensible que le raccourci des jambes. La douleur de la sainte Vierge manque d'intensité, comparée aux effusions pénétrantes qui sortaient de l'âme du pieux religieux ; mais elle est sentie encore, vraie, noble, sans abattement, sans convulsions. Cinq hommes dans les deux tableaux sont employés à descendre le corps du Sauveur : Joseph d'Arimathie et Nicodème, saitot Jean et deux autres personnages qui ne sont que des subalternes, dans le tableau de Bubens ; mais ils sont si respectueux que leur concours ne nuit pas au recueillement général. A considérer cependant chacun de ces cinq personnages en particulier, on voit trop que le succès de l'opération matérielle repose sur le concours de chacun d'eux, et que c'est là à tous, dans ce moment, leur préoccupation la plus directe. On dirait que les sen-
timents pieux dont ils sont remplis sont là, mais sur le second plan ; tandis que le peintre angélique, moins préoccupé du poids matériel dont il les a chargés, s'il mérite d'être critiqué pour n'en avoir pas assez tenu compte, s'élève, dans leurs figures même, jusqu'à un ordre de vérité et de beauté éminemment supérieur.
On confond souvent, sous le nom de Descente de croiœ, divers sujets qui ne doivent venir qu'à la suite de cette scène et en doivent demeurer distincts. Ces sujets reviennent à trois circonstances principales : la remise du corps de Jésus à sa très-sainte Mère et la scène de douleur et de sentiment qui est réputée se passer alors, avant que l'on ne procède directement aux préparatifs de l'ensevelissement ; ces préparatifs eux-mêmes, l'embaumement surtout; enfin la mise au tombeau. À la première circonstance reviennent beaucoup de tableaux et de sculptures compris en Italie sous le nom général de Pietà. Ayant réservé ce nom pour les représentations de Jésus mort, qui par leur caractère de généralité reviennent aux conditions d'un portrait, nous donnons préférablement aux scènes d'attendrissement dont il s'agit en ce moment le nom de lamentation. Nous considérons les éclats de douleur , dans toutes les scènes de la Passion, et spécialement dans celleci, comme un défaut; ce défaut avait été croissant du XIIe au xrve siècle; il disparut au contraire, à peu près, au XVe siècle, dans l'école mystique; mais quelques artistes naturalistes reprirent alors le thème des Lamentations avec une exagération qui dépassa tout ce qu'on avait vu encore. Puis, à la fin du xvie siècle et au xvii0, beaucoup de scènes de douleur près du corps inanimé de Jésus descendu de la croix se ressentent de la sensibilité raffinée, nous dirions même de l'afféterie que l'on remarque dans la branche de l'imagerie chrétienne qui était alors encore dominée par des idées pieuses. Toutes les formes de l'amour sont applicables à Notre-Seigneur Jésus-Christ ; mais il y faut du goût et de la mesure ; car dans ce monde les meilleures choses sont parsemées d'écueils.
La scène de l'embaumement, fort usitée au xm* et au xrv* siècles, n'est pas sortie d'un caractère de gravité qu'on ne trouve pas toujours dans les œuvres mêmes de cette époque. Cet embaumement est fait par Nicodème dans la plaie même du côté, en présence de Joseph d'Ârimathie et d'un autre personnage qu'on leur associe. On y attachait évidemment une signification spéciale , soit pour dire que le corps du Sauveur ne verrait pas la corruption, soit pour dire qu'il ressusciterait. Les substances balsamiques propres à la conservation du corps sont bonnes aussi pour
cicatriser les plaies. Moralement, l'amour est un baume beaucoup plus précieux et qui conserve mieux qu'aucun aromate. Ces pensées nous disent pourquoi Nicodème fait sur la plaie du côté sa pieuse onction.
Dans les plus anciennes Mises au tombeau, le corps de Notre- Seigneur est enveloppé de son suaire, mais il a la figure découverte; c'est ainsi que le représente la miniature du manuscrit de saint Grégoire de Nazianze. Telle était alors la simplicité du dessin , sinon son incorrection , que l'on perdait peu à tenir le corps de Notre-Seigneur enveloppé. Aujourd'hui ce serait apporter des entraves exagérées aux compositions artistiques que de leur interdire un mode de représentation conventionnel, il est vrai, mais auquel est dû l'un des chefs-d'œuvre de Baphaël les plus capables de satisfaire le goût et la piété : le Portement au tombeau de la galerie Borghèse. L'on permettra donc de laisser jusqu'au tombeau le corps du Sauveur dans l'état de dépouillement où il avait été mis pour être attaché à la croix. L'on peut d'ailleurs distinguer le portement au tombeau de la mise au tombeau. Quand la sépulture est sur le point d'être consommée, il est mieux en effet, à tous égards, que le corps soit enveloppé de son suaire.
Le corps du Sauveur n'était pas encore dans le tombeau, que déjà sa très-sainte âme avait porté la consolation dans les limbes ; cependant la représentation de ce prélude des mystères glorieux ne peut venir qu'après toute la suite des représentations douloureuses. Par cette considération, avant d'en dire un mot, nous ferons encore quelques observations sur la composition des tableaux du Chemin de Croix qui se rapportent aux derniers des mystères que nous venons de passer en revue, depuis la condamnation jusqu'à la mise au tombeau. Les faveurs de l'Eglise sont attachées seulement aux croix de bois des quatorze stations ; cependant l'usage d'associer à chacune d'elles un tableau représentant le mystère auquel elle ' se rapporte , se justifie par lui-même ; mais dans ces quatorze tableaux on aime trop les grandes dimensions, l'éclat, l'effet. Pour éviter de ne mettre en saillie que des médiocrités, qu'on fasse tout le contraire. Qu'en des proportions modestes s'allient la simplicité , la solidité et le bon goût. Il faut considérer, il est vrai, que, pour un Chemin de Croix , les tableaux sur papier, gravés ou lithographies, sont seuls à la portée des églises pauvres, et qu'une bonne gravure vaut mieux qu'une médiocre peinture : par ce motif, on ne proscrira pas la gravure, ni même la lithographie, mais on ne les admettra que par raison de grande économie, et, dès lors, que de petites dimensions , et l'on rachètera par la gravité de l'encadrement ce qu'il y
aurait de trop fragile et de trop éphémère dans le caractère d'un semblable tableau en lui-même. A l'éclat factice de la dorure , on préférera le bois nu, avec des profils simples et de fortes saillies.
La croix étant la chose principale, nous sommes porté en faveur des croix se développant jusqu'à devenir l'encadrement du tableau, ce que l'on obtient facilement au moyen d'un médaillon circulaire ou quadrilobé qui occupe leur entrecroisement. Le tableau alors est nécessairement resserré dans un étroit espace; mais nous ne le regretterons pas, si on en profite pour mieux faire. Nous ne regretterons pas surtout que les figures soient moins multipliées. C'est assurément en s'attachant à exprimer dans les traits du Sauveur la nuance de sentiment la mieux appropriée à chaque station qu'on s'élèverait le plus haut et de la manière la plus fructueuse dans le genre de mérite que comporte le sujet ; et, pour l'atteindre à un certain degré, il importe de ne pas diviser l'attention.
Pour la première station, où Jésus est condamné à mort, que faut-il de plus, pour bien rendre la pensée, que les bustes du Sauveur et de Pilate ? Avec une figure de Jésus s'inclinant sous la croix, soit qu'un bourreau la lui charge sur les épaules, soit même que le bourreau ne paraisse pas, on dira tout ce qu'il faut dire pour donner sur la seconde station un ample sujet de méditation. Cest surtout par la gradation des expressions et des attitudes que, passant d'une station à une autre , l'on fera sentir le caractère de chacune d'elles. On aura soin aussi de diriger constamment la marche dans le même sens, afin de rappeler, en tout état de cause, que Ton avance vers un but. Dans la seconde station, si l'on voit la très-sainte Victime, exténuée par ses précédentes tortures, fléchir sous le poids de son lourd gibet, tout en l'embrassant avec amour, on sera plus disposé à entrer dans le sentiment de la chute, qui a lieu dès la station suivante. Chacune des autres chutes, qui reviendront à la septième et à la neuvième station, seront ensuite de plus en plus profondes. On n'en conclura pas cependant que, dans les stations intermédiaires, le Sauveur doive se montrer dans un état d'exténuation toujours croissant. On admettra, au contraire, qu'il se soit relevé quelquefois, sa divinité, par moment, venant en aide à son humanité. L'on sentira, enfin, qu'élevé sur la croix, il a la puissance d'attirer tout à lui.
Aussitôt la mort de ce divin Sauveur, les portes de l'enfer sont brisées, et c'est le besoin de clarté, non l'ordre des faits, qui nous amène à ne parler de la descente aux limbes qu'après la mise au tombeau. Les plus
anciennes représentations de ce mystère de délivrance, qui apparaissent au xi* siècle, ne donnaient pas lien à cette observation, par la raison qu'on n'y représente pas Notre-Seigneur au moment où il arrive dans le lieu d'attente où les âmes des justes étaient recueillies jusqu'à sa venue, mais celui où il en sort pour ressusciter. C'est pourquoi ces représentations sont données comme exprimant l'idée de la Résurrection elle-même, et qu'elles en portent le nom : hana'ctacic. Mais, plus tard , sans que la pensée cesse de se porter sur la victoire que le Sauveur remporte sur la mort et l'enfer, il paraît venir plutôt que s'en aller. Le type du mode de représentation communément en usage au xiii* siècle est donné par la miniature que voici.
Descente aux limbes. (Miniature du xme siècle.)
Il appartenait au Beato Angelico de donner à la descente aux limbes une vive couleur de sentiment. Le pieux artiste, partageant le triomphe des Saints délivrés, représente leur élan vers Jésus comme une vive explosion, avec les plus doux rayonnements de joie; tandis que les démons, tout autour, ne peuvent que témoigner l'impuissance de leur haine.