LES FINS DERNIÈRES
L'Apocalypse nous a mené jusqu'à la fin des temps, jusqu'à la consommation de touted choses. Toutes les fins dernières de l'homme et du monde y sont mises en scène : on y voit apparaître la Mort, le Jugement, le Paradis et l'Enfer. Mais l'aspect qu'elles prennent dans le livre prophétique de saint Jean n'est pas le seul sous lequel elles puissent être représentées. «
On chercherait vainement des représentations de la mort dans l'art chrétien primitif, car alors on ne s'attachait qu'à des pensées de vie. H faut descendre au xiv° siècle pour voir la mort représentée comme sujet principal.
La manière la plus chrétienne de l'envisager, celle par conséquent qu'il
convient le mieux de représenter dans l'art qui veut être chrétien, consiste à la faire apparaître comme prélude du jugement, de telle sorte que par la mort Ton voit s'ouvrir la destinée à jamais heureuse ou malheureuse dont elle est la porte.
Nous ne croyons pas que le Jugement lui-même ait été mis en scène d'une manière vraiment directe et solennelle beaucoup avant le xne siècle, et nous le voyons apparaître comme un trait caractéristique de la nouvelle phase de l'ascétisme et de Fart chrétien qui acheva alors de prévaloir. Le souverain Juge devient la forme principale donnée au Christ triomphant, et c'est en vue de son triomphe plus encore que des terreurs que doivent inspirer ses jugements qu'on le voit surtout apparaître. Pendant tout le xme siècle, et même dans la statuaire du XIVe, où cependant le sort des élus et celui des réprouvés sont l'objet des scènes les plus variées et les plus dramatiques, il conserve personnellement, au-dessus de toutes les péripéties de ce drame émouvant, un grand caractère de calme et d'impassibilité. Il ne s'incline pas vers la droite, il ne fait pas un geste de répulsion vers la gauche : a Me voilà j>, semble-t-il dire dans sa majesté, les deux mains également levées. C'est beau ! Il ne faut pas méconnaître cependant qu'on a pu faire beau autrement. Entré plus avant dans la poésie des sentiments, Orcagna assurément a mérité d'être loué à son tour, lorsqu'il a représenté le Christ de son Jugement à Pise, découvrant d'une main la plaie de son côté et montrant l'autre main parcée elle-même pour attester, en se tournant vers les coupables, qu'il a tout fait pour les sauver, et qu'ils sont eux-mêmes les seuls auteurs du malheur éternel auquel ils se voient condamnés.
L'attention, dans ce tableau, est ainsi portée principalement vers les réprouvés. Le Beato Angelico, qui la porte de préférence vers les élus, a, dans le plus complet de ses Jugements derniers, à l'Académie de Florence, dirigé les yeux du Sauveur vers la droite, tandis que le revers de sa main gauche, peu tendue toutefois, annonce suffisamment l'arrêt qui frappe les maudits. Dans la vignette de Simon Vostre que nous reproduisons (en faisant remarquer que notre dessinateur sur bois a interverti l'ordre de la droite à la gauche), le sentiment est analogue ; on ne voit pas les réprouvés, mais ils sont rejetés au bas de la page, dans une vignette accessoire.
Il faut toujours que l'horreur se trouve quelque part, quand on traite un
pareil sujet, et nous ne saurions blâmer Michel-Ange d'en avoir imprimé
le sentiment à sa composition tout entière, s'il eût d'ailleurs, avec ce sen-
timent même, sa maintenir le Juge, pais les Anges, pais les Saints qui forment sa cour et les «51ns qui montent an ciel, dans nu caractère qui pût leur convenir. Nous comprenons que, indigné de tout ce qui, sur la terre, appelle la justice divine, on ne montre dans le Christ que le vengeur de
Jugement dernier. (Heures de Simon Voatre.)
tons les crimes. A Orvieto aussi, le Christ, que nous avons cru longtemps de la main de Fra Angelico, main qne, miens informé, nous estimons maintenant plutôt de celle de Lnca Signorelli, repousse vivement les damnés : il n'eût pas fallu aller an delà de Bon mouvement de vive répulsion. Le Christ de Michel-Ange ne repousse pas seulement les damnés, il semble
vouloir les frapper comme dans un accès d'emportement et les écraser de sa force herculéenne.
Ce n'est pas que nous ne reconnaissions, nous aimons à le répéter, ce qui doit assurer à cette œuvre grandiose une part toujours légitime d'admiration. Elle est marquée dans son ensemble au coin du génie, et ce génie s'est inspiré d'une grande pensée chrétienne: la terreur des jugements de Dieu. Nous lui accordons le pouvoir de saisir les âmes ; nous ne saurions admettre qu'elle puisse servir en rien de guide aux artistes chrétiens.
Aussitôt le signal donné par les Anges, tous les morts sortent du tombeau, ils comparaissent devant le tribunal suprême, ils attendent leur sentence, ils sont jugés, ils sont séparés, ils jouissent de leur béatitude, ou ils ressentent déjà le poids de leur éternel opprobre, et pour eux les supplices commencent. Le plus souvent, en conséquence, l'enfer a été représenté comme une dépendance du jugement dernier, à part les cas çù il est personnifié par la gueule monstrueuse dont nous avons parlé précédemment. Alors il est considéré comme une puissance. Ici ce n'est plus la puissance infernale que nous avons en vue, mais le séjour même des éternels tourments, leur juste et terrible répartition. Four bien caractériser l'enfer à ce point de vue, il suffit de ces tourments eux-mêmes. Un seul damné torturé par un démon, et c'en est assez pour en résumer la pensée. Le meilleur moyen de donner du développement à cette pensée, c'est de distribuer les supplices en plusieurs sections, selon la nature et la gravité des péchés, pour montrer que la justice divine s'exerce toujours avec poids et mesure, même sur les malheureux qui ont mérité d'en ressentir les irrémédiables rigueurs.
Écartant de leurs yeux toute image sinistre, les premiers chrétiens, dans leurs représentations, ne nous offriront rien de ce genre ; nous y trouverons au contraire des images du bonheur céleste. Telle est la signification des deux colombes affrontées devant un arbre verdoyant, peintes au commencement du IIe siècle dans la crypte de Sainte- Lucine. Les repas, fréquemment représentés dans les Catacombes, étaient aussi une image du festin des noces éternelles. Des arbres entremêlés de fleurs suffisaient pour exprimer la même idée, selon les termes de saint Paulin, cœleste nemus paradisi, c les célestes bocages du paradis ». Plus tard on associa volontiers cette image avec celle du sein d'Abraham. Nous en avons un exemple sur la dalmatique impériale de la basilique de Saint-
Pierre. On 7 voit aussi, et de même dans d'antres compositions analogues, le bon larron, désigné par sa croix, ponr mieux caractériser le séjonr de la béatitude. L'idée dn sein d'Abraham est, dès lors, puis dans tout le moyen âge, et encore aujourd'hui dans la Grèce moderne, exprimée au moyen d'un vieillard qui porte de petites figures humaines, c'est-àdire des âmes, dans les pans de sa robe. Quelquefois, à Abraham ou associe deux antres figures semblables, qui sont celles d'Isaac et de Jacob. L'état de béatitude a été quelquefois caractérisé, dans l'antiquité chrétienne, parle fait d'être rapproché de Marie dans l'attitude d'Orante exprimant l'union avec Dieu. La cité céleste a été représentée, an ix* siècle, dans la mosaïque de Sainte-Praxede, à Borne, par une enceinte fortifiée, où sont admis les élus par les Anges. Dans d'autres compositions postérieures, cet office est rempli par saint Pierre. An moyen âge, il est des coupoles où
Saintes dans la béatitude, (Fra Angelico.)
l'on a rangé les élns par zones concentriques autour du Sauveur ; au XVIIe siècle, dans la coupole de Saint-André-della-Valle, à Rome, Lanfranc s'est surtout attaché à saisir les yeux en suspendant ces mêmes élus dans les airs, d'une manière vive et pittoresque ; mais ce n'est pas là le moyen d'atteindre les âmes ; c'est an contraire dans les petits et modestes tableaux de Fra Angelico que nous irons chercher la plus parfaite image que l'art soit capable de donner, sur la terre, des joies du ciel. Le peintre angélique n'a pas pris à tâche, que nous Bâchions, de représenter pour elle-même la patrie bienheureuse ; mais il l'a mise en scène tontes les fois qu'il a représenté le couronnement de la sainte Vierge. Et il n'est pas an des saints qu'il a peints alors, qui, pris à part, ne pnisse à lui seul résumer tout ce que la pensée d'au bonheur toujours par, neuf et sans fin, peut avoir de mieux fait pour éternellement nous ravir.