CHAPITRE I
CARACTÈRES DBS SAINTS.
LE plus habile maniement du pinceau ne saurait suffire pour faire un tableau d'un vrai mérite; il y faut l'intelligence de son sujet, et pour faire un bon portrait, il faut avoir saisi le caractère de la personne. Pour bien représenter les saints, il faut d'abord se faire une idée juste de la sainteté. La sainteté consiste dans l'union avec Dieu, dans une assimilation telle avec Notre-Seigneur Jésus-Christ, par l'effet de sa grâce et par la vertu de ses mérites, que toutes nos pensées, toutes nos affections, toutes nos actions soient conformes à ce qu'il pense , à ce qu'il veut , à ce qu'il demande de nous. Entretenant ainsi un commerce habituel avec l'intelligence suprême, le saint y puise une élévation qui le met bien au-dessus de ce qu'on pourrait naturellement attendre de son esprit et de son savoir. Mais Dieu surtout est un père, et ce que l'on puise principalement dans ces rapports intimes avec lui , c'est la sérénité et la paix. C'est pourquoi le trait vraiment caractéristique des saints, de tous les saints, c'est la sérénité et la paix. Prenez-les dans la rigueur des plus cruels tourments que, dans un esprit de pénitence, ils puissent s'infliger à euxmêmes ; prenez-les dans la chaleur la plus vive du zèle, s'armant contre le vice pour protéger la vertu ; prenez-les dans les élans de la contemplation, dans les transports de l'extase, vous trouverez toujours sur leur physionomie un fond de sérénité inaltérable.
Ce qui relève et ce qui apaise, voilà ce qu'il faut savoir exprimer dans une figure, pour la rendre capable de bien représenter un saint. Ces vaillants athlètes sont sortis du milieu commun à tous les autres hommes : il
n'est donc pas à dire que, à prendre leurs traits dans la disposition fondamentale et native de chacun d'eux, ils aient une distinction exceptionnelle, et réunissent dans un accord parfait les lignes de la beauté. Ainsi nous ne raisonnerons pas pour tous les saints comme nous l'avons fait pour Jésus, pour Marie et pour la lignée royale et choisie dont ils sont issus. Cependant , il n'est pas douteux que, dans la patrie céleste , les saints rivalisent tous de beauté, de la manière la plus admirable, en conservant chacun les traits caractéristiques de son type. Les procédés de Fart nous mettent en voie de comprendre comment cela peut se faire. Une charge paraît d'autant plus ressemblante, qu'elle exagère les parties les plus remarquées d'un visage. Le contraire est possible. Avec un talent élevé, on idéalise une figure, en relevant tous ses côtés nobles; et, moins reconnaissable pour le vulgaire, un portrait ainsi conçu satisfait mieux ceux qui ont apprécié dans la personne tout ce que l'on exprime dans l'image.
Ce qui serait une flatterie appliquée aux grandeurs et aux succès souvent menteurs de ce monde, n'a rien d'exagéré quand il s'adresse aux princes de la cité céleste. De même en peinture, tandis qu'un portrait flatté, dans les conditions ordinaires de la vie, devient facilement un portrait faux en tous points , il se peut que flatter un portrait de saint ne soit qu'un effort pour le représenter dans la vérité des traits qui désormais lui appartiennent définitivement, puisque ce sont ceux avec lesquels il doit ressusciter.
Nous n'en conclurons pas qu'il soit à propos de transformer tous les portraits des saints en les idéalisant; nous ferons une distinction; il est bon d'avoir des portraits des saints qui ne soient que des portraits, et auxquels s'attache surtout un culte de souvenir ; mais là où les images des saints sont de plus l'objet d'un culte d'honneur et de protection, de l'honneur qu'on leur rend et de la protection que l'on en attend, dans l'église, sur l'autel, on ne manquera pas à la vérité en les idéalisant. D'ailleurs, il y a quelque chose qu'il faut savoir toujours rendre, même quand, en les représentant, on veut rester dans les termes stricts d'un portrait : c'est la sérénité du regard, l'élévation de la physionomie ; et la modification qui en résulte dans la conformation des traits permanents, tendra, on peut en être sûr, à corriger déjà ce qu'ils pourraient avoir de défectueux ; elle diminuera la saillie là où elle s'exagère, elle atténuera la dépression là où elle est trop grande, et c'est en avançant un peu plus dans la voie ainsi indiquée que l'on peut, sans le fausser, idéaliser un type de visage.
De la très-grande majorité des saints il ne nous reste aucun portrait. Libre alors à l'artiste d'imaginer nn type de visage pour le saint qu'il a mission de représenter; on, avec bien pins de raison, il en choisira nn parmi ceux qni lai ont été précédemment attribués.
U est très-probable que les traits des apôtres saint Pierre et saint Paul nons ont été conservés assez approximativement ; il faut ensuite descendre jusqu'au grand pape saint Grégoire, pour trouver nn saint dont on ait des images qui puissent Être dérivées d'un véritable portrait, et jusqu'à l'empereur saint Henri an XI" siècle, pour en trouver un dont on en ait conservé des images contemporaines, qne l'on puisse avec probabilité considérer comme plus ou moins ressemblantes. Nons en reproduisons une d'après une agrafe en émail du musée du Louvre.
H y a lieu de croire qne le xm" siècle nous a laissé des portraits de saint François, exécutés de souvenir peu après sa mort, et d'une n
TCte du saint Henri, au Louvre.
blance elle-même approximative : il n'est pas impossible qu'il en soit de même pour saint Dominique. Nous reproduirons un sceau de saint Louis, et la tête d'une stataette provenant de la Sainte-Chapelle, qui nous représentent probablement à peu près les véritables traits du saint roi, à des âges différents. Ce n'est qu'à partir du xvi' siècle que l'on a conservé en assez grand nombre des portraits des saints; et encore tous ceux que l'on possède de cette époque ne sont-ils pas très-authentiques. Mais où l'on peut étudier avec le plus de fruit des types de saints, c'est sur nos contemporains qui par leurs vertus ont donné lieu de faire espérer qu'ils seraient un jour comptés au nombre de ces héros de notre foi.
La vie du chrétien est une vie surnaturelle, en tant qn'elle consiste dans l'union avec Dieu, en tant que le chrétien naît par le baptême, que sa vie s'entretient par les sacrements , et qu'elle se résout sans finir dans la béatitude éternelle. Tout ce qui, dans nos pensées, dans nos actions, n'est pas surnaturalisé par la grâce, est chez nous œuvre de mort, sinon parce que notre âme en reçoit la mort, au moins dans ce sens que ce sont des œuvres mortes, illusoires, sans profit, sans mérite pour le ciel. Chez les saints, ces œuvres que la grâce n'a pas surnaturalisés sont rares, fugitives, promptement et surabondamment réparées ; il faut pour cela que la grâce, chez eux, se soit rendue maîtresse de la nature à un degré supérieur, qui constitue un état plus spécialement surnaturel, et Dieu, par rapport à ceux qui s'y sont élevés, a des règles de conduite particulières, d'après lesquelles il leur accorde avec facilité des dons et des privilèges intellectuels et
Saint Diègle d'Alcala et le miracle des roses.
corporels, des faveurs de tout genre, qui sont rares ou sans exemple pour les autres hommes. Nous parlons de règles de conduite : en effet, on voit dans la Vie des saints, quand les conditions et les caractères sont analogues, se renouveler fréquemment les mêmes faveurs. Voici, par exemple, le gracieux miracle des roses : sainte Elisabeth de Hongrie la princesse, sainte Rose de Viterbe, sainte Germaine Cousin, les humbles paysannes, également naïves, également pleines d'amour pour les pauvres, leur portent furtivement du pain dans les pans de leurs robes ; elles sont surprises, la saison est rigoureuse, et ces aliments qui vont les trahir se chan-
gent en douces fleurs. Le même miracle se retrouve dans la Vie de saint Diègue ou Didace d'Alcala, de l'Ordre des Franciscains, alors portier de son couvent, dans un cas semblable, et nous venons de reproduire une vignette qui le représente.
Les solitaires dans les déserts de l'Egypte et de la Syrie, les moines d'Occident au milieu des forêts, se rencontrent avec les bêtes féroces qui les habitent, et rien de plus commun que de voir les lions se mettre au service des premiers, les loups- et les ours obéir aux seconds. Voici un bas-relief du XIe ou xne siècle publié par le P. Arthur Martin, et qui se trouve dans l'église de Saint-Thomas, à Strasbourg. On y voit un saint évêque, que Ton croit saint Florent, entre une femme qui le supplie de lui faire rendre sa brebis qu'un loup lui a ravie, et le loup qui la rapporte.
Le loup rapportant la brebis.
Acquérant en partie les prérogatives des corps glorieux, il n'est pas rare que les saints, dans l'extase, soient soulevés de terre comme si leurs corps étaient affranchis des lois de la pesanteur. Cet état était devenu habituel chez saint Joseph de Cupertino, en plein XVIIe siècle, c'est-à-dire à une époque où les faits soumis à des investigations rigoureuses ne peuvent se confondre avec la légende. Nous reproduisons la partie centrale d'une estampe où il est représenté s'élevant dans les airs et élevant avec lui une croix pour la planter. Ce que nous voulons faire remarquer, c'est la simplicité avec laquelle s'accomplit une chose aussi prodigieuse. Ce bon religieux était en' effet la simplicité même, et il paraît clair que c'est à raison de cette simplicité qu'il fut élevé si haut dans les voies surnaturelles. La conclusion à tirer de ces observations, c'est que, pour bien rendre le caractère des saints dans l'accomplissement de leurs actions mi-
MAMUHL DE L'AKT CHKÉT1EN.
racoleuses spécialement, il faut les leur faire accomplir avec une grande simplicité.
. An sein de notre Europe, où tout désormais se discute et se raisonne, où la poésie même nu plus rien de spontané, c'est par l'éclat des vertas et
Saint Joseph do Cupertiuo plantant une croix.
la sûreté de la doctrine que brillent les saints, plus que par la manifestation extérieure de ces dons merveilleux dont Dieu cependant ne cesse de les combler. C'est aussi principalement pour les bienfaits qu'on en rei-oit dans l'ordre temporel qu'on apprécie les saints. Saint Vincent de Panl, par exemple, est surtout exalté pour toutes les misères corporelles qu'il a soulagées. Sa sainteté a un caractère d'ailleurs si sage et si posé, que l'on craindrait d'en altérer la couleur, si l'on mettait en relief dans sa vie quelque autre merveille que ce soit, outre la multiplicité et le succès de ses pieuses entreprises.
Dieu ainsi se proportionne à ions les temps et à tontes les circonstances, et il n'en est qne plus admirable dans ses saints.