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CARACTÉRISTIQUES DES SAINTS

A l'unité d'une admirable et commune ressemblance avec Notre-Seigneur Jésus-Christ leur maître et leur modèle, tous les saints dans le ciel associent une variété non moins merveilleuse de traits et de physionomies, en rapport, pour chacun, avec son rôle sur la terre et son rang dans la patrie bienheureuse. Pas un œil là-haut qui ne saisisse sans hésitation et sans effort cette infinité de nuances toutes nécessaires à l'harmonie de l'ensemble. Nous demandons aux artistes vraiment dignes de ce nom, de se pénétrer du vrai caractère des saints qu'ils ont à représenter. Mais il ne faut pas méconnaître la difficulté où Ton est communément de le bien faire ; il est donc bon de recourir à ce moyen facile de faire reconnaître les saints, qui consiste à leur attribuer à chacun avec constance un petit nombre d'emblèmes spéciaux. Sans être suffisamment capable de bien exprimer leur caractère, on pourra toujours de cette manière les caractériser, et lors même que l'on aura su les représenter avec des traits qui leur soient propres ou bien appropriés , il ne sera pas inutile encore de recourir à ces signes caractéristiques, d'une intelligence plus facile pour le commun des chrétiens.

Ce procédé iconographique n'a pas été, à beaucoup près, toujours également usité. Dans la première antiquité chrétienne, on n'en voit pas de traces, et, quand plus tard on l'employa, ce ne fut que rarement d'abord; encore les exemples qu'on en cite sont-ils empreints d'un caractère de généralité qui s'étend à toutes les représentations de l'art ; il nous sera facile de le faire apercevoir, quand nous nous occuperons spécialement de saint Pierre, le premier de tous les saints qui ait reçu des attributs vraiment caractéristiques.

Un des traits, au contraire, du mouvement si actif qui s'empara de l'art comme de toutes choses chez nous au xme siècle, fut de vouloir tout spécifier ; ce fut alors que l'usage des armoiries se généralisa. Nous avons vu que, vers cette époque, les vertus chrétiennes, les qualités morales fu-

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rent elles-mêmes représentées avec des caractères et des attributs de plus en plus distincts. Pour les saints, il y avait un motif de plus pour faire désirer des moyens de les faire reconnaître facilement. Un nom porté, un bienfait obtenu, un patronage consacré, une sympathique inclination, font que Ton a très-légitimement plus de dévotion pour un saint que pour un autre, et qu'on aime à s'attacher à lui de préférence partout où on le rencontre. Ce culte des saints avait pris graduellement, depuis l'antiquité chrétienne, un ton plus personnel, et l'on en était venu à étendre cette sorte de prédilection à un plus grand nombre de saints.

Les Apôtres furent alors des premiers que l'on s'attacha à pourvoir d'attributs caractéristiques, et on le fit tout d'abord , principalement au moyen des instruments connus ou présumés de leurs martyres. Les martyrs eux-mêmes furent généralement caractérisés par l'instrument le plus saillant de leurs supplices, qu'il eût été ou non celui de leur mort. Mais bientôt l'usage des caractéristiques se généralisant, on en vit s'introduire par des circonstances toutes fortuites. Saint Vincent, devenu le patron des vignerons par l'effet d'un jeu de mots, se vit attribuer par eux en conséquence le broc comme caractéristique ; le porc fut attribué à saint Antoine, parce qu'il était le patron des hôpitaux, et que les hôpitaux entretenaient des porcs qui seuls avaient le privilège de parcourir les rues. Le lion de saint Jérôme est provenu de la confusion que l'on a fait du saint Docteur avec le saint abbé Gérasime.

Les attributs caractéristiques des saints provenant de sources si diverses et d'une valeur si inégale , on comprendra qu'ils ne doivent pas être choisis indifféremment. Les meilleurs sont ceux qui se rapportent le mieux au vrai caractère des personnages.

On ne proscrira pas tous les attributs d'une origine purement accidentelle , car il en est beaucoup de cette espèce qui ont acquis une valeur réelle qui leur est venue par l'usage; et quelquefois leur notoriété est telle que tout ce qu'on pourrait leur substituer serait moins bien compris ; or, dans cette matière, il importe essentiellement de l'être. Mais on tâchera de les relever tous, dans les termes effectivement les mieux appropriés au caractère des saints qu'ils servent à désigner. Ainsi nous avons fait observer que le lion de saint Jérôme venait originairement d'une confusion, mais le lion se trouve assez bien en rapport, comme emblème avec la vigueur du saint Docteur, avec la solitude où il s'était renfermé; on continuera en conséquence de lui attribuer le noble animal , mais plu-

tôt avec on caractère de majesté et de force comme roi du désert, qu'avec la douceur, nous dirions même la bonhomie de Jourdain, le lion apprivoisé par saint Gérasime.

Les mêmes attributs peuvent, avec des droits égaux, être appliqués à des saints très-divers; on peut éviter l'inconvénient de cette multiple attribution en combinant ensemble plusieurs insignes ou en les associant à des différences de type, de costume, d'attitude.

On a rendu les attributs caractéristiques des saints tellement inhérents à leurs personnes, qu'ils ont pu souvent les suivre dans les circonstances les plus étrangères à l'emploi réel des choses ainsi devenues un moyen de désignation; saint Pierre, par exemple, portera les clefs dans une scène de la Passion; un martyr, l'instrument de son supplice dans la représentation d'un fait qui l'a précédé. On peut mettre sur la même ligne, sous ce rapport, les types pris avec persistance, sans tenir compte des différences d'âges, les insignes, les costumes et les emblèmes proprement dits. Il s'agit toujours, en cela, d'un compromis entre l'imitation des choses qui est, comme moyen, l'un des principes de l'art, et la clarté de son langage, qui est, eu égard à son but, plus importante encore.

Assurément, aujourd'hui personne n'oserait se permettre l'emploi de ces procédés iconographiques avec autant de naïveté qu'autrefois ; mais il peut se faire que, dans des compositions surtout destinées à être mises journellement sous les yeux de la masse des fidèles, on soit forcé d'en user encore, quoique sobrement, pour être plus facilement compris. 11 n'y a de doute, d'ailleurs, que dans la représentation des faits où les personnages sont mis en action. Les saints étant représentés isolément et pour ainsi dire abstractivement, il est toujours loisible de les entourer de tous les emblèmes et de les revêtir de tous les insignes propres à rendre l'idée que l'on se fait et que l'on veut donner de leur caractère.

Beprésentés dans ces conditions, bien que réunis à raison d'une pensée commune, les saints demeuraient indépendants les uns des autres quant au mode de représentation, aussi bien dans les compartiments d'un retable que sur la façade d'une église; et plus tard encore, quand on commença à les ranger dans un même tableau, sans quoi que ce soit pour les séparer les uns des autres. Mais à l'époque de la renaissance, par amour du mouvement et du pittoresque, on voulut dramatiser ces tableaux eux-mêmes, où différents saints continuaient de n'être appelés simultanément à figurer qu'à titre de patrons communs d'un donataire, d'une famille, d'une

œuvre, d'un lieu, d'une église, ou pour d'autres motifs équivalents. Alors on les fit jouer à la lettre, avec leurs emblèmes, pris souvent pour prétexte de toute la mise en scène. L'exemple le plus heureux peut-être de ce genre de composition est donné par la Vierge au Poisson de Raphaël. Le jeune Tobie, qui, selon l'idée première du tableau, devait y figurer seulement comme caractéristique de l'archange Raphaël, devient un personnage principal. Présenté à l'Enfant Jésus, il lui offre le poisson qui est à luimême son attribut. Nous disons cette composition heureuse, parce que tout y prend une signification bonne et naturelle ; la pensée se généralise, l'archange rappelle l'ange gardien ; Tobie, le chrétien confié à sa garde ; saint Jérôme semble le conseiller du jeune et divin Roi, à la garde duquel son lion serait préposé.

Mais il n'est pas rare que des combinaisons plus ou moins analognes deviennent puériles et peu sensées ; il était donc rationnel, puisque, par amour du relief et du mouvement, l'artiste se croyait obligé de faire agir ses personnages mêmes dans un tableau d'autel, que, au lieu de ces actions fictives, on représentât des actions propres à chacun des saints. On perdit de la sorte le bénéfice de ces associations auxquelles s'attachaient des pensées sociales; on peut dire même que le culte des saints en fut diminué. Mais enfin la représentation des actions caractéristiques des saints doit certainement être admise comme un des principaux moyens de les honorer. Bien choisies, ces actions doivent être propres à mettre en relief les traits saillants de leur caractère ; bien composées, elles dégageront vivement sa personne des circonstances accessoires ; elles seront réduites dans ce but à une grande simplicité, et formulées avec précision. Il est de ces actions qui peuvent leur être attribuées avec autant de persistance que leur emblème le mieux approprié, et leur convenir même dans une statue isolée ; alors elles peuvent se réduire à un geste, à une attitude. Ainsi, il appartient à saint Jean-Baptiste de montrer : représenté isolément, vous pouvez le reconnaître à son geste indicateur, et vous savez qui il montre : Jésus-Christ, l'Agneau de Dieu, bien que ni Notre-Seigneur en personne, ni son emblème, ne soient représentés. Saint Jean-Baptiste montre; saint Jean l'Évangéliste contemple et pénètre; saint Paul et en général les apôtres affirment ; saint Etienne et en général les martyrs se mettent entre les mains de Dieu. Nous sommes ainsi ramenés au caractère fondamental des saints ; nous devions y revenir, puisque nous cherchions le meilleur moyen de les caractériser.

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