TYPES ET ATTRIBUTS DE SAINT PIERRE ET DE SAINT PAUL
Après les images de Notre- Seigneur et de sa très-sainte Mère, il n'y en a pas de pins anciennement vénérées, de plus universellement répandues que celles des apôtres saint Pierre et saint Paul ; et par une rare merveille, depuis le3 premiers siècles chrétiens jusqu'à nos jours, elles ont toujours été conçues, quant au fond, d'après les mêmes types, quoique non sans vicissitudes.
Il est hors de doute que, antérieurement à l'ère de la délivrance inaugurée par Constantin, les chrétiens avaient des portraits de saint Pierre et de saint Paul. Eusèbe constate le fait, et son témoignage est d'autant plus irrécusable, qu'à raison de ses engagements avec l'arianisme, il se montre, en diverses circonstances , très-mal disposé en faveur des saintes
images.
M. de Bossi, en effet, attribue au IIe siècle le médaillon en bronze du musée du Vatican dont nous lui devons le dessin ci-joint. Les traits de saint Pierre et de saint Paul y sont bien caractérisés, conformément à toutes les données que nous en avons ; ils nous paraîtraient cependant offrir une certaine exagération, pour le premier, dans le sens de ce qu'ils avaient, d'après les meilleurs témoignages, de particulièrement courts et ramassés. Et n'y aurait-il pas trop de similitude entre les deux nez pour mettre en droit de croire que celui du second fût très-ressemblant? Tout considéré comme type primitif de saint Pierre, aucun monument ne nous
inspire autant de confiance que l'antique statne en bronze, encore l'objet de tant de vénération dans sa basilique, et dont l'exécation remonte probablement au iv* on tout an moins au v" siècle ; elle nons laisserait ignorer la couleur de la barbe et de la chevelure ; mais des peintures contemporaines, conçues d'ailleurs d'après le même type, nons les montrent l'une et l'autre entièrement blanches. Dans ces monuments, saint Paul apparaît
i Pierre et Et. Paul, (il" siècle, musée du Vatican.)
avec la figure ovale, la barbe allongea et brune ainsi que les cheveux, et dans le plus grand nombre des cas , quoique moins constamment, avec le front chauve, comme on le voit dans notre médaillon.
Ces données sont d'ailleurs foncièrement conformes à la description des traits des deux apôtres, recueillis par Nicéphore Caliste, en ces termes : c Saint Pierre n'était pas gros, sa taille était an-dessus de la n moyenne, son visage était pâle et blanc, ses cheveux et sa barbe courts, i épais et crêpas ; ses yeux étaient comme veinés de sang, la prunelle en •i était noire ; il avait les sourcils pen marqués, le nez long, non aqnib's, « mais an peu écrasé... Saint Paul était de taille petite, contractée, un s peu voûté; son visage d'un teint blanc (selon la traduction des ans, * d'un air ouvert selon les autres) annonçait un âge pins avancé qu'il ne
c Tétait réellement; il avait le front chauve ( la tête de médiocre grosseur, € selon d'autres versions), un regard plein de charme, les sourcils tournés c au dehors ; son nez long et aquilin était recourbé gracieusement, sa « barbe était longue et épaisse, et de même que ses cheveux, un peu gri- « sonnante, » Ce que dit saint Paul de lui-même, s'accorde avec cette description : Prœtentia corporis infirma. Il n'avait point les apparences de la force physique et de la santé. On en trouve encore la confirmation dans le passage du Philopatris, dialogue satirique faussement attribué à Lucien, où, dans un esprit de dérision, on fait dire à l'un des interlocuteurs, au moment où il se fait reconnaître pour chrétien : « Mais après cela , je a suis tombé entre les mains de ce Galiléen, à la tête chauve, au grand « nez, qui s'en allant par les airs, est monté jusqu'au troisième ciel, où il <r a appris les plus belles choses du monde; c'est lui qui nous a renouvelés « par les eaux, d
Relativement à saint Pierre, les témoignages, concordants sur tout le reste, se divisent sur la seule question de savoir s'il avait réellement conservé tous ses cheveux. Mais, quoi qu'il en soit de la réalité historique, il est constant que si l'art chrétien hésita, il hésita peu à s'arrêter au type de saint Pierre, tel que nous le voyons dans le médaillon du musée du Vatican, et dans la statue de tyronze de la basilique voisine, avec la barbe et les cheveux blancs. Pendant de longs siècles, ce type régna, dans les éléments essentiels de l'Orient à l'Occident. Il régna, mais ne régna pas seul : il eut en concurrence d'abord les figures imberbes, dont nous allons parler, puis les modifications qui lui furent apportées, par l'adjonction de la tonsure cléricale, qui ne tarda pas à s'introduire, et dont est dérivée la calvitie attribuée par les modernes à saint Pierre.
Il y a des monuments où saint Pierre a été représenté imberbe, aussi bien que le surplus des apôtres et d'autres personnages, sans intention d'appliquer à aucun d'eux un type qui lui fût approprié, sans y attacher aucune signification par l'effet seul d'une certaine préférence accordée, en général, à ces sortes de figures dans les hautes époques. Mais il est d'autres cas où nous ne pouvons douter qu'en attribuant à saint Pierre une figure imberbe , on ait youlu y attacher l'idée de l'éternelle jeunesse, de ^immortalité. Cette intention est évidente lorsque , parmi les Apôtres et d'autres Saints représentés avec des types d'un caractère historique — avec de la barbe par conséquent, si leur âge le comporte — saint Pierre apparaît seul, sans ce complément indispensable de ses propres traits. Alors
ordinairement l'idée ainsi exprimée s'applique an saint Pierre qni ne meurt pas, c'est-à-dire à la papauté, an vicaire de Jésus-Christ, à celni qui en occupe toujours la place dans la personne de ses successeurs ; sur 1» monnaie de Sergios III que nous donnons, cette pensée est manifestée an moyen de la tiare qui repose sur la tête du prince des Apôtres.
Monnaie de Sergios III.
La tonsure cléricale lui a été de même spécialement attribuée, soit avec une figure imberbe, soit avec son type historique, à raison de son caractère, comme étant, après Jésus-Christ, le prêtre par excellence, comme représentant le clergé tout entier dont il est le chef. H est à croire que cette modification fut apportée à la représentation de sa chevelure peu après que le clergé l'eut adopté ; on en connaît des exemples au moins du VI" siècle, toutes les formes de la tonsure ont été appliquées à saint Pierre ;
. Saint Pierre avec la ton sure. Saint Pierre chauve
la plus remarquable de tontes, la tonsure à multiples étages lui a été réservée à lui seul, comme la tiare à trois couronnes et avec la même signification. Pendant le cours du XIII8 siècle, la tonsure que nons pourrons appeler monacale et qni, s'étendant sur la pins grande partie de la tête, ne laisse subsister tout autour qu'une étroite couronne de cheveux, avait gé-
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néralement prévalue, elle continua d'être la plus usitée jusqu'au xv* siècle ; nous en empruntons mi exemple à la Bible historiale déjà citée plusieurs fois , où saint Pierre incline la tête dans une miniature représentant la Descente dn Saint-Esprit. De cette large tonsure mal comprise est dérivée, avons-nous dit, la calvitie attribuée depuis lors à saint Pierre; nous eu trouvons des exemples dans d'antres miniatures du même manuscrit ; à l'une d'elles, représentant également la Descente du Saint-Esprit, nous empruntons un saint Pierre chauve, avec la mèche de cheveux sur le devant de la tête : on n'en connaît peut-être pas d'exemple plus ancien. Depuis le xvie siècle, nous n'avons retrouvé la tonsure de saint Pierre dessinée bien nettement que sur quelques monnaies pontificales.
Aujourd'hui, par la raison même que l'on s'est efforcé de renouer le fil de nos traditions nationales et chrétiennes dans l'art, nous avons vu aussi
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Saint Pierre. Saint Pan). ■ . ""»
Typea îles pièces officielles à Rome. '
reparaître bot la tête du Prince des Apôtres, du moins dans quelques œuvres conçues à l'imitation du moyen âge, la couronne cléricale que la Renaissance avait achevé de lui enlever. Mais à Rome la réaction se faisait sentir
plutôt en faveur du type toujours vénéré dans le saint Pierre de bronze de la basilique vaticane, et qui n'a jamais été totalement abandonné dans la pratique. Masaccio au Carminé de Florence, Raphaël dans sa dernière manière l'avaient suivi ; il s'est toujours conservé sur les sceaux de plomb des bulles (p. 470) ; on le retrouve sur les imprimés émanés de l'autorité pontificale, où sont gravées les images de saint Pierre et de saint Paul (p. 465).
Et cependant à Borne même, la plupart des peintres, libres d'obéir à leurs propres impulsions, ont continué de représenter saint Pierre chauve.
En résumé, quand on a voulu représenter saint Pierre avec un caractère de dignité et de force dans une verte vieillesse, on lui a laissé une chevelure entière, qui coïncide ordinairement avec une attitude plus ferme et des traits plus mâles. A-t-on voulu caractériser en sa personne l'Eglise dont il est le chef: on lui a attribué la couronne cléricale. Vient-on à la négliger, en perd-on la signification : on ne laisse plus au Prince des Apôtres d'autre couronne que celle qui est le signe naturel d'une vieillesse vénérable. Cette dernière modification de type était d'ailleurs favorable aux sentiments doux et affectueux en général qui distinguent les écoles mystiques du XVe siècle ; elle l'était en particulier aux sentiments de componction dans lesquels, depuis lors, et en souvenir de sa chute, on s'est plu à représenter l'apôtre repentant.
Voilà les faits. C'est à l'artiste chrétien, selon la nature et la destination de ses œuvres, selon qu'il fera de l'art monumental ou qu'il travaillera dans un genre moins, élevé, selon qu'il envisagera le plus grand des pontifes ou l'humble pêcheur, selon qu'il devra s'adresser à l'esprit ou parler au cœur, c'est à lui de choisir entre les trois modifications de type que nous venons d'exposer.
A l'inverse de saint Pierre, qui, laissé d'abord en pleine possession de tous ses cheveux, en avait vu généralement dépouiller son front et ne les recouvrait plus que par une sorte de faveur exceptionnelle, saint Paul, à la fin, avait trouvé tout le monde disposé à lui rendre les siens qu'il aurait perdus de très-bonne heure, selon toutes les traditions. Sur une centaine de ses images de toutes les époques antérieures à la Renaissance, prises pour termes de comparaison, nous en avons compté un peu plus des deux tiers qui étaient chauves; rarement depuis l'a-t-on vu représenté sans une abondante chevelure, et tel il apparaît en effet sur la vignette des imprimés pontificaux reproduite ci-dessus.
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C'est par l'effet, il faut le reconnaître, d'une disposition à matérialiser même les signes de la force morale. Qu'on ne s'y trompe pas, cependant : nn saint Paul, physiquement faible et débile d'apparence comme il s'est dépeint lui-même, ne fera que mieux valoir, par le contraste, l'entraînement attaché à ses discours et l'ascendant exercé par sa présence.
Nous recommandons surtout à ceux qni ont à peindre ou & sculpter saint Pierre et saint Panl, d'avoir toujours présentes les paroles par lesquelles Nicéphore Colixte termine le portrait qu'il en donne, c On ne pouvait envisager », dit- il, c ces deux disciples de Jésus-Christ sans voir en eux quelque chose de divin. À leur aspect, les fidèles sentaient une grâce secrète opérer en eux, »
Sceau de l'église de Saint- Pierre- in- Viride.
Saint Pierre est, de tous les Saints, avons-nous dit, celui qui, le premier, a reçu des attributs caractéristiques vraiment fixes : plus anciennement, la croix, les clefs ensuite, bien avant encore quo l'on ait attribué l'épée a saint Paul, ou toute antre caractéristique bien déterminée, bien avant qu'on eût recours à de semblables moyens pour caractériser en particulier aucun des autres apôtres. Il n'est pas rare que saint Pierre porte à la fois
la croix et les clefs : nous en donnons pour exemple un sceau allemand du xiii* siècle.
La croix de saint Pierre, originairement, est une croix triomphale. C'est la croix par laquelle Jésus-Christ a sauvé le monde, et si elle offre une allusion au martyre du saint apôtre, c'est dans ce sens que le martyre est lui-même un triomphe. Plus tard, c'est-à-dire au xme siècle, on a mis quelquefois dans la main de saint Pierre la croix renversée : c'est bien alors l'instrument de son martyre ; la pensée attachée à cet insigne s'abaissant, l'usage en devint moins fréquent, et les clefs ont fini par entièrement
prévaloir.
L'emploi des clefs comme caractéristique de saint Pierre n'a été vraiment habituel qu'à partir du IXe siècle. Nous disons les clefs ; il arrive cependant quelquefois que l'apôtre n'en porte qu'une seule : le plus souvent il en a deux ; sur quelques monuments, on lui en a donné trois. M. Didron a signalé une miniature de la Bibliothèque nationale où il en tient jusqu'à six. Cet exemple est probablement unique. On en connaît cinq des trois clefs ; nous en avons reproduit un où elles sont posées sur les genoux du chef de l'Église ; tandis qu'il remet d'une part le pallium à saint Léon III, de l'autre l'étendard de défenseur de l'Église à Charlemagne (p. 106).
Le nombre trois exprime une idée de plénitude ; c'est la meilleure raison que Ton puisse donner de l'attribution de trois clefs à saint Pierre, comme de trois couronnes à ses successeurs. Ordinairement les deux clefs suffisent ; il n'y a pas de doute, d'ailleurs, qu'elles ne soient préférables à l'attribution d'une seule clef, puisque Notre-Seigneur dit au pluriel à saint Pierre qu'il lui donnerait « les clefs ». Ces clefs peuvent être l'une d'or, l'autre d'argent ; mais il n'y a pas d'obligation de suivre les exemples que l'on en donne, et quant à la manière de les porter, il n'y a pas de règle fixe.
Parmi les autres caractéristiques attribuées à saint Pierre, le coq est devenu d'un usage assez fréquent, depuis le XVIIe siècle seulement, pour rappeler son repentir. On en trouve des exemples dès le vme siècle ; nous croirions qu'on l'employait alors plutôt comme emblème de la vigilance pastorale.
On attribue encore très-convenablement à saint Pierre tous les insignes pontificaux, et plus particulièrement le pallium et la tiare.
Saint Paul n'a qu'un attribut vraiment caractéristique, l'épée ; il a droit
plus spécialement qu'aucun antre des apôtres, de porter le livre ; mais, comme il peut très-convenablement leur être donné à tous, le livre ne peut que rarement servir à faire distinguer l'Apôtre des Gentils.
On peut soupçonner que la première attribution qui lui a été faite de Tépée remonte au XIIe sièole ; mais on n'en a pas la preuve ; elle n'est incontestable qu'au xm°, et alors elle lui a été faite à raison de son martyre ; mais, depuis, on a pu lui donner un autre sens en l'entendant du glaive de la parole. Avant même que cette attribution lui eût été faite, et depuis, alors même qu'il n'est pas accompagné de son glaive, saint Paul se fait, d'ordinaire, facilement reconnaître parmi les autres apôtres par son type et la position qu'il occupe, et l'on peut dire que la meilleure caractéristique de l'Apôtre des gentils, c'est d'être le fidèle compagnon du chef de l'Église.