‹ Manuel de l'art des autopsies cadavériquesChapitre 12 sur 84 · XXIV . INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXIV . INTRODUCTION

de cei être vivant, et il ne faut pas cesser d*être physiol<^iste en entrant dans une salle d'autopsie cadavérique, par cela qu*on ne peut plus de nos jours concevoir d*ot^ane sans fonctions, qu'on ne saurait plus admettre de séparation entre la matière organisée et ses propriétés. La pathologie n'est que la physiologie modifiée par des causes perturbatrices.

Ainsi, à Paris comme ailleurs, la connaissance du cadavre serait insuffisante sans les secours de la physiologie (1). La médecine est partout une science complexe, par cela qu'elle est la connaissance de l'homme, l'être le plus complexe de la nature. A Paris même, où est née l'anatomie pathologique, monument plus durable que l'airain, on voit, à côté de l'orgànicisme moderne, cette science vraie dans laquelle notre génération actuelle puise à longs traits, qui n'a eu contre elle que les vaines revendications d'un passé déjà fossile, vivre encore quelques débiles rejets des doctrines anciennes condamnées cependant par le positivisme moderne : — le laxum^ le strictum et le mixtum de Thémison et Soranus , avec toutes leurs transformations : Y irritation (ou stimulus de Rasori ) , opposée par Broussais à Bi own , qui voyait dans toute maladie des faiblesses de l'économie , et tempérée par un prudent éclectisme; l'antique humorisnie galénique, le

qui s'affirme elle-même par ses effets, par ses attributs particuliers, comme indépendante de Torganisation, comme extra-organique, « La forme n'est pas .fixe, mais évolutive. On ne peut la concevoir que comme immatérielle, occupant l'espace. La matière corporeUe, qui ne sert qu'à la fixer, ne la fixe que peu d'instants. C'est même la fonction la plus importante de la matière que de fournir cette sorte de fatalité statique qu'on nomme V inertie. Ajoutons que cette matière corporelle est d'ailleurs elle-même composée de formes élémentaires évolutives aussi. » (Ant. Gros, France médicale^ 22 septembre 1866.)

La force vitale serait un attribut en dehors de toute structure anatomique, quelque chose que nous ne sentons pas, qu'on ne peut localiser : Causa Met..,, vis est notissima ( Ovide ).

Malheureusement, comme dit Phèdre : Periculosum est credere et non videt^e. Il n'y a plus qu'en France où Ton rencontre des vitalistes et même des ultra-vitalistes ; en Allemagne, on taxerait de fou le médecin qui exhumerait de semblables fétiches.

(1) « La médecine commence toujours par l'observation clinique, dit M. Cl. Bernard ( Revue des cours scientifiques, 31 décembre 1864 ); mais, une fois les phénomènes constatés, il faut aussitôt que la physiologie vienne en débrouiller le chaos, en expliquant les faits intérieurs cachés sous ces apparences. A son tour, la médecine éclaire la physiologie en lui révélant toute une série de phénomènes intérieurs, et en lui montrant le jeu de la vie sous un jour nouveau. »

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solidisme, riatro-mécanicisme de Boerhaave; la chimiatrie de Sylvius de le Bo€, d'après lequel tout est effervescence et fermentation , la sanlé résultant de l'union intime de l'alcali à l'acide ; — enfin même un peu d'animisme stahlien et de ce vitnlisme hippocratlque dont Montpellier s'est fait une religion. Ou s'étonne presque que cette Babel puisse, au milieu d'une si incohérente anarchie de tendances doctrinales, conserver une certaine unité qui rappelle le rerum concordta discors d'Horace. Il serait injuste d'entacher toute la nation française de matérialisme, parcequeLamettriea écrit V Hommemachine ; de même on ne saurait reprocher à l'école de Paris l'organicismeanatomique exclusif pour lequel les altérations matérielles sont tout; qui, dépassant a portée des faits et prenant à la lettre sa signification étymologique sans tenir compte des changements de quantité ou de nature des éléments, donne la main au métaphysico-vilalisme pour lequel elles ne sont rien^ et dont [arbitraire n'est plus en rapport avec l'ensemble des f>rogrès de la physiologie, de la médecine et de la micrographie.

Aussi, ëroussais, l'un des continuateurs les plus heureux du jeune Bichat ; Broussais, organicien avant tout, se défendait-il de ce dernier titre pour répudier les idées absolues des anatomo-pathologistes purs, et pour porter également dans ses Annales de la doctrine physiologique l'attention des médecins sur la physiologie, cette anatomie vivante ( anatome animata), comme l'appelait Haller. L'organisme, c'est l'ensemble des organes vivants, et non pas morts. L'école que forma Broussais, dès qu'il s'attaqua au brownisme et au pinéiisme, porte même le nom d'école philosophique ( voyez page 233 ).

Pinel avait ramené la France à la médecine hippocratlque, aux doctrines du temps de Morgagni ; il avait édifié tout un magnifique échafaudage de nosographie médicale philosophique, sans l'étayer par l'anatomie, telle que la comprenait Bichat. On en était arrivé à étudier et à classer les maladies comme de purs objets d'histoire naturelle. Une médecine simplement expectante (1) était la conséquence de ce travers que

(1) « Mais que fait donc le médecin devant ces scènes de douleur ? 11 s'occupe à compter les jours, à observer les urines et les selles pour y trouver quelque indice d'une crise prochaine. » (Broussais.)

Nous ne parlons pas des luttes de Broussais contre ces rêveurs dédaignant le secours des sens externes, et que l'on connaît sous le oom de kanto-platoniciens.

« La médecine de ce temps, dit M. Chauffard {Revue des cours se, 18 juin 186A) , était devenue uniquement et stérilement nosogra-

XXVI INTHODUCTION.

ne corrigeaient guère les principes dicliolomiqnes de Brown, sihénique et asthénique (1), admis par Bichat lui-même, et reprod!uisant le laxum et le strictum de Thémison de Rome, le froid et le chaude Vhurnide et le sec d'Hippocrate, le re/dchementeileressen^ement des pores (V^sdépïside de Bithynie, le spasme et Vatonie de Frédéric Hoffmann et Cullen.

Broussais, qui avait commencé par être plus pinéiiste que Pinel, — puisqu'il soutint dans sa thèse inaugurale, contre

phique sous rinfluence d'un maître à débile sagesse. La science de Piuel s'adonnait tout entière à un faux amour d'ordre et de classification. Observer, décrire et classer les phénomènes morbides saris les interpréter; en composer des groupes distincts, faciles à reconnaître au moyen de caractères extérieurs simples et fixes, était pour lui l'idéal de la science. 11 trouvait plus de présomption que de lumières et de sagesse aux médecins qui, une maladie étant donnée, se proposaient d'eu trouver le remède, au lieu d'en déterminer le rang dans un tableau nosologique, » (Nosographie philosophique.)

On lira avec intérêt le numéro du 25 juin 1864 de la même Revue, où M. Ghaufi'ard n'admet pas l'opinion suivante que M. Dubois (d'Amiens) fait dans son Éloge de Broussais : « 11 nous a ramenés à l'étude des lésions organiques, à la recherche du diagnostic local et à la véritable interprétation des symptômes. » Pour M. Chauffard , dont on connaît les tendances métaphysiques, Broussais a dévié au contraire de leur cours légitime les études anatomo-pathologiques, en leur donnant des bases mensongères...., en cherchant dans la lésion la cause du mal et sa nature^ sans admettre au-dessus de cette lésion une détermination de l'activité vitale, point de départ premier d'où tout symptôme doit découler.

«Pour lui, la lésion est toute la maladie, le cri de V organe souffrant, et le douloureux mobile du désordre universel; pour lui, les diathèses, l'adynaniie, etc., sont des créations fantastiques. C'est l'introduction en pathologie de tous les préjugés du matérialisme philosophique. » Mais c'est là, ajouterons- nous, la médecine de l'avenir.

(1) L'incitabilité de Brown eut beaucoup de retentissement parmi les physiologistes et les médecins : la doctrine de Broussais n'est autre chose que l'application des idées de Brown à la pathologie. Broussais admettait des incitants pathologiques comme des irritants physiologiques ou normaux : c'est ainsi qu'il pouvait considérer toutes les maladies comme le résultat d'une irritation. La vie, pour lui, n'est qu'une propriété de la matière, la contractilité, ou, ce qui est synonyme, l'irritabilité, l'excitabilité. Pas de vie sans excitation, sans irritabilité des organes.

« Aujourd'hui, dit M. Cl. Bernard ( Revue des cours scientifiques, 4 juin 1864 ), on est arrivé à considérer lirritabilité, — propriété regardée déjà par Glisson(1672) comme inhérente à l'organisme dont elle détermine les mouvements, — pour le caractère essentiel de In ma-

INTBODUGTION. XXVU

Pioel lui-même, son président, que la fièvre hectique était essentielle^ — dut bientôt, quand la retraite de nos armées, en 18iA, interrompit pour lui la carrière, jusque-là si active, de la médecine militaire (1), tonner contre les doctrines idéales régnantes, telles que 1rs avait rendues classiques son tieux maître Pincl. J.c fougueux tribun de Fécole physiologique, englobant sous le nom (JContologisme toutes les créations nosographiques de l'ine), vint prétendre que la maladie et la médecine n'étaient rien iii dehors des lésions.

 la suite de ses nombreux examens nécroscopiques, il localisa , cantonna les maladies, comme avaient essayé de le faire IVlorgagni et Bichat: il rattacha étroitement les symptômes aux organes souffrants (2). C'est 5 son exemple que ses disciples ou continuateurs, nos maîtres modernes , — les Cruveilhier, x\ndral, Bouillaud, Piorry, Rokitansky d*unc |)art, pathologistes de l'ancienne école dont nous subissons encore, bon gré mal gré, l'influence en France; de l'autre, les Ylrchow, Robin, Leydig, et tant d'autres de l'école moderne, qui ont ai^pliqué

tière vivante. Chacun s'accorde pour reconnaître deut choses comme indispensables à la manifestatiou des phénomènes vitaux :

1° Une - organisation, c'est-à-dire une matière >i\ante. Ia'S Torces inhérentes et spéciales à cette matière vivante ne peuvent évidemment lui Tenir de la matière brute : elles sont le résultat de l'organisation.

2^ La matière vivante ne manifesterait jamais ses propriétés^ si le milieu qui l'entoure ne lui en donnait l'occasion par des excitants spéciaux qui constituent les conditions extérieures à la partie excitée. »

Cependant M. Taule, dans sa thèse (1866), a réfuté fortement la doctrine de Tirritobilité.

(1) Examen de la doctrine médicale généralement adoptée^ Broussais, i816.

(2) a A l'état déplorable de la médecine pendant les xvu* et xviii* siècles avait succédé une ère nouvelle, celle de cette médecine philosophique, procédant par l'analyse et la synthèse à l'étude des maladies, les envisageant comme des idées et des abstractions, se bornant à les classer, et se préoccupant aussi peu que possible de les guérir. En 1815, Broussais vint offirmer la solidarité de la pathologie avec la physiologie normale, et faire entendre un langage tout nouveau, celui du bon sens et de la vraie philosophie.

» Son système, ajoute M. Dubois (d'Amiens), était une pure conception de son esprit, uu être de raison ; il voulait y attacher sa gloire, mais sa gloire lui est venue d'autre part, de l'impulsion toute pratique qu'il a donnée aux recherches de la nouvelle génération médicale, et en vertu de laquelle il nous a tous ramenés à l'étude des lésions organiques, à la recherche du diagnostic local et à la véritable interprétation des symptômes. »

XXYin INTRODUCTION.

comme ces derniers le microscope à l'étude de i'anatomie pathologique, — ont su tirer d'immenses avantages d'autopsies cadavériques multipliées pour les travaux qui ont immortalisé leur nom, tout en modifiant cependant ce que pouvaient avoir de trop exclusif dans certaines affections les idées de localisation ou de systématisation émises par Broussais. Depuis trente ans, les progrès et les découvertes qu'a faits la médecine ne sont en partie dus qu'aux soins apportés aux recherches d'amphithéâtre, à l'habitude prise de scruter la matière et de fouiller les phénomènes. Quelques années d'analyses cadavériques ont plus fait pour l'avancement de la science que des siècles de spéculations sur le laxum et le strictum. Avant Laennecet Corvisart, les iuaugurateurs de la clinique, nous n'avions à peu près point de définition de maladies ; le diagnostic laissait fort à désirer, même pour les affections déjà connues. Quant au traitement, il n'existait à vrai dire pas : croyant beaucoup au fatalisme des maladies, on n'osait guère espérer en modifier la marche. II y avait presque autant de médecines que de médecins: Totcapita^ tôt sensus. Bichat écrivait que la thérapeutique du temps était indigne d'un homme raisonnable ; et Pinel, qui, à l'article Pneumonie de son volumineux traité, ne profère pas un mot du traitement, trouvait fort étrange de chercher la cure d'une affection au lieu de songer à la place qu'elle pourrait occuper dans son cadre nosologique. Précision du diagnostic et diagnostic de la cause (1), pronostic et indications du traitement, certitude de

(1) L'analomo-pathologiste^ en reconnaissant dans la lésion qu'il étudie avec recueillement, le passage^ la trace de la maladie; eu voyant les coups qu'elle a portés, doit chercher à deviner la nature du mal d'après ses empreintes. Dans les recherches cadavériques, il n'est pas seulement important de constater quelles parties sont malades, il faut encore apprendre à connaître la cause : les lésions sont-elles scrofuleuses, syphilitiques, etc. ? Quand on s'est habitué à ces distinctions, on trouve que les altérations de tel organe ont quelque chose de spécial dans telle maladie : ainsi, les désordres apportés dans le cœur par le rhumatisme atteignent le plus souvent la valvule mitrale ; le foie gras des buveurs a une forme spéciale (cubique), etc. Gomme l'a dit Lancereaux ( Gaz. hehd., 1864): « Tout agent morbifîque traduit son action sur l'organisme vivant par des altérations toujours identiques, si bien que, les lésions étant données, il est possible d'en affirmer la cause spéciale, et réciproquement : ce qui revient à dire que chaque maladie possède des caractères essentiellement distincts et spécifiques. »

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