CHAPITRE HI
Incubation et éclosion.
$ 1. Incubaiion.
J'ai discuté, dans le chapitre précédent, la question de savoir s’il convenait de commencer les éducations au moment où les vers éclosent naturellement, et nous avons reconnu qu'il fallait retarder leur naissance.
Mais quand l’époque convenable est arrivée, doit-on livrer les œufs aux influences naturelles de la saison et attendre l’éclosion ?
Une telle pratique aurait de grands inconvénients. En effet, on a remarqué que les œufs ainsi abandonnés à eux-mêmes donnent un petit nombre de vers chaque matin, et que l’éclosion dure jusqu’à dix jours. On aurait donc, par ce seul fait, dix séries au moins, sans compter celles qui résulteraient de l’inégalité des vers à chaque mue.
Il est très important, pour le bon ordre de l’éducation, d'éviter ces divisions multipliées. Il faut rechercher le moyen d’avoir des éclosions simultanées. L'expérience a démontré que des œufs qui donnaient tous leurs vers en cinq jours remplissaient parfaitement le but qu’on se propose, parce qu’on peut népliger sans inconvénient le petit nombre de vers qui naissent le
ET PROCÉDÉS. AA premier et le cinquième jour. On a donc trois grandes séries qui, entretenues jusqu’à la fin de l'éducation, donnent une latitude de trois jours pour toutes les opérations.
On obtient ce résultat par l’incubation artificielle. Elle consiste dans l'application aux œufs d’une température graduée, qu'on augmente chaque jour d’un ou deux degrés. Partant de la température du lieu dans lequel les œufs ont été conservés, on s'élève graduellement jusqu à 25°, et on maintient cette dernière tem pérature, qui est aussi celle sous l’influence de laquelle doit se faire l'éducation.
En procédant ainsi on obtient l’éclosion des vers dans un nombre de jours qui varie de six à douze, suivant que les œufs ont été conservés dans un lieu plus ou moins froid.
Quand les œufs ont été tenus à la glacière, il faut dix à douze jours pour le développement des vers.
Quand on les a conservés à la cave, il ne faut que six à huit jours, quelquefois moins quand la cave n’est pas fraîche, parce que le travail a marché même à la température moyenne de la cave.
L'incubation artificielle exige quelques précautions. Par elle on obtient, en un petit nombre de jours, le développement des vers, qui aurait duré plusieurs mois sous l’influence des causes naturelles. Ce développement est accompagné d’une perte de poids qui a lieu très graduellement et qui est due à l’évaporation d’une partie du liquide contenu dans l'œuf, Mais si cette évaporation, provoquée dans l’'ineubation artificielle
par une température élevée, marchait trop rapidement, elle pourrait non-seulement nuire au développement régulier du ver et aliérer sa constitution, mais encore arrêter complétement son organisation el le tuer dans Ja coquille.
Pour éviter ce danger, on aura soin d'entretenir autour des œufs la plus grande humidité en versant de l’eau sur le sol; on pourra aussi suspendre des linges mouillés dans la pièce destinée à l’incubation.
Il ne sera pas moins important d'élever la température d’une manière très graduelle. Si l’on faisait passer les œufs tout à coup de 40°, par exemple, à 20°, on courrait le risque de tuer les germes ou tout au moins d'obtenir des vers d'une constitution maladive.
Il est reconnu par tous les bons observateurs que le plus grand nombre des maladies auxquelles sont sujets les vers à soie et des pertes qu’on éprouve dans les éducations sont dus aux vices des systèmes d’incubation généralement employés dans les pays séricicoles.
Je viens d'établir les principes d’une incubation rationnelle : élévation graduelle de la température dans une atmosphère humide.
L'expérience des physiciens apprend qu'il est extrèmement difficile d'entretenir une température uniforme dans une capacité quelconque ; mais cette difficulté est insurmontable dans un espace étroit, chauffé directement, surtout s’il est nécessaire de renouveler l'air dans cet espace.
Or, si l'air se renouvelle suffisamment dans une petite pièce éclairée par une ou deux fenêtres et dont la porte
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s'ouvre de temps en temps, il n’en est pas de même dans un espace étroit tel que l’offrent les appareils auxquels on a donné le nom de couveuses. De deux choses l’une, ou l’air ne se renouvelle pas dans ces appareils, ou, quand il arrive, il frappe de sa température froide les premiers œufs qu’il rencontre.
D'ailleurs, de quelque manière qu'on s’y prenne pour chauffer ces petites capacités, le foyer de chaleur se trouve toujours trop rapproché d’une partie des œufs, et agit par conséquent d’une manière inégale.
Il parait extrêmement difficile d'apprécier le degré d'humidité dans des appareils où F RERPPIEE peut à peine trouver sa place.
Enfin, une dernière difficulté doit faire renoncer aux couveuses. L'usage de détacher les œufs des toiles ou papiers sur lesquels ils ont élé pondus est condamné par la raison et l'expérience. Or, une couveuse ne peut recevoir que des œufs détachés et étendus, en couche plus ou moins épaisse, dans des boites de papier ou de bois. Elle n’est pas assez vaste pour qu’on puisse y étaler les papiers ou les toiles sur lesquels les œufs ont été déposés par les femelles, à moins que ses dimensions soient telles, qu’elle devient alors un véritable cabinet comme celui que nous voulons consacrer à cet usage.
L'incubation doit done avoir lieu dans une petite pièce, convenablement éclairée et chauffée, appelée chambre d’incubation, dans laquelle on entretient sans peine le degré d'humidité nécessaire et dont l’accès facile permet une surveillance continuelle. Elle a été décrite page 64.
Dans cette pièce, on procédera aux levées successives de vers, et on les conduira, suivant leur nombre et l'étendue de la pièce, au deuxième ou au troisième âge, de manière à ne chauffer le grand atelier qu'au moment où, faute de place, l’on sera forcé d'y transporter les vers.
Quant aux avantages qu'on trouve à laisser les œufs attachés aux toiles ou papiers, ils sont évidents. On supprime les lavages qui ne peuvent qu'altérer des conditions naturelles à l'œuf ; on laisse les œufs dans la position que leur a donnée la femelle et qui doit être la plus favorable à l’éclosion ; ils restent fixés solidement, ce qui doit favoriser l'ouverture du trou par lequel le ver sortira ; le ver n’est plus exposé à trainer péniblement sa coquille avec lui ; dès que l'ouverture est pratiquée, il se cramponne au papier et quitte son enveloppe avec facilité.
Enfin, en laissant les œufs attachés, on les place dans des conditions d’aération infiniment préférables à celles des œufs détachés, qu'on aurait toujours en couches plus ou moins épaisses , et si l’on voulait éviter de les accumuler ainsi, ils occuperaient autant de place que des œufs non détachés.
On avait autrefois une raison très bonne sans doute pour les détacher, c'était la difficulté qu’on éprouvait à se rendre compte avec une certaine exactitude du poids des œufs pondus sur toile ou sur papier. Cette difficulté n'existe plus aujourd'hui, ainsi que je vais le démontrer en décrivant la manière de déterminer le poids des œufs.
ET PROCÉDÉS. 145 $ 2. Détermination de la quantité et du poids des œufs.
On verra, au chapitre Alimentation, qu'il faut 4,000 kilogrammes de feuilles pour nourrir les vers de 31 grammes d'œufs. Mais il ne résulte pas de cette prescription qu’on ne devra rigoureusement mettre à lineubation que 51 grammes d'œufs par chaque 1,000 kil. de feuilles qu'on doit récolter.
En effet, je preserirai plusieurs fois dans le cours de ce Manuel, desacrifier impitoyablement les vers retardataires, dans les mues, les classements et les délitements. Il pourrait donc arriver qu’une partie de la feuille se trouvât perdue par suite de ces suppressions. Pour éviter cet inconvénient, il est d'usage de mettre à l'incubation un dixième environ d'œufs en sus de la quantité qu'on veut conserver réellement. Ainsi donc, pour une magnanerie de 500 grammes, on mettra à l’incubation 550 grammes. On se trouvera plus hardi pour la suppression des retardataires, et l’éducation s’en trouvera bien. Il nous reste à prendre exactement le poids des œufs que nous allons soumettre à l’incu-
bation.
$ 3. OŒufs détachés.
Si les œufs dont nous disposons ont été détachés des toiles à une époque quelconque, nous aurons soin de les peser de nouveau avant de les porter dans la chambre d’incubation. C’est du poids qu’ils auront dans ce moment dont nous tiendrons compte. En effet, les œufs perdant chaque jour au printemps, par suite de l'évaporalion du liquide qu'ils contiennent, il s'en trouve
un plus grand nombre dans un gramme au mois de mai qu'au mois de février.
Le magnanier qui voudra se rendre un compte très exact du résultat de son éducation , devra aussi, après avoir pesé ses œufs, déterminer leur nombre, en procédant comme il a été dit page 5. Il est évident qu'il devrait trouver dans ses balais un nombre de cocons égal à celui des œufs qu'il a mis à l’incubation, et que tout ce qui manque doit être attribué aux suppressions volontaires et aux pertes. Le magnanier aura, comme on voit, dans cette donnée, un moven certain d'apprécier le résultat de ses travaux.
Il peut se trouver mêlé aux œufs de bonne qualité un certain nombre d'œufs inféconds et mème de coquilles vides. Bien que leur poids soit peu considérable, il est bon de séparer ces objets inutiles. On y parvient aisément en vannant les œufs sur une feuille de carton ou dans une assiette.
On peut après l’éclosion faire la même opération, de manière à défalquer du poids total des œufs le poids de ceux qui n’ont pas donné de vers.
$ 4. OEufs sur toile.
Il est extrémement difficile de déterminer le poids des œufs fixés sur une toile, même quand on a pris la précaution de la peser avant d’y faire déposer les œufs. La toile varie beaucoup de poids en raison de l’humidité qu’elle peut absorber. Elle se charge aussi d'une grande quantité de poussière.
Il y a trois moyens de déterminer le poids des œufs que porte une toile :
ET PROCÉDÉS. A47 1° Si la toile a été pesée avant la ponte, on prend le poids total et on défalque celui de la toile ;
2 On prend le poids exact de la toile avec les œufs, deux ou trois jours avant l’éclosion. Après l’éclosion, on pese de nouveau. Le poids qui manque est celui des vers éclos. Je suppose que ce poids soit de 4 grammes. En ajoutant un gramme pour le poids des coquilles qui sont restées sur la toile, on aura 5 grammes pour le poids des œufs ;
5° Après l’éclosion, on mouille la toile pour détacher les coquilles vides. Celles-ci, bien séchées, représentent le cinquième du poids des œufs.
$ 5. OŒufs sur papier.
Rien de plus facile que de prendre le poids des œufs déposés sur des demi-feuilles de papier, quand on a eu soin de conserver les moitiés de feuilles vides, puisque celles-ci servent de tare. La différence de poids représente les œufs. On peut aussi réserver du papier pareil à celui sur lequel on fait pondre; on en coupe des surfaces égales à celles qui sont couvertes d'œufs. La différence de poids donne le poids des œufs.
Enfin, si l’on avait négligé de conserver le papier pareil, on aurait recours au deuxième procédé indiqué pour les toiles.
$ 6. Perte des œufs.
Un éducateur prudent doit prévoir la perte possible des œufs qu’il se propose de mettre à l’éclosion. Un coup de feu , les souris, peuvent anéantir sa provision pendant l’incubation. Un froid subit et prolongé peut le
forcer à sacrifier ses vers. Il est donc sage, à moins d’habiter une contrée où l’on peut renouveler sa provision d'œufs, de la faire en double, ou à peu près , afin de n’être pas privé, par un accident, d’une éducation entière et de la perte d’une année. Le sacrifice des œufs est peu de chose quand on ne les achète pas.