CHAPITRE XI
Délitements.
$ 1. Principes généraux.
On donne le nom de délitement à une opération qui a pour objet l'enlèvement de la litière sur laquelle reposent les vers à soie.
La litière se compose des débris de la feuille dont les vers ont dévoré la plus grande partie, et de leurs déjeclions ; c’est une espèce de fumier.
Si l'on cherche à se rendre compte de la nature de ce fumier, on trouve qu'il est formé d’éléments très putrescibles et qui doivent donner naissance, par leur décomposition , à des émanations dangereuses.
En effet, l'analyse chimique démontre que les feuilles du mürier sont très azotées. Les excréments des vers à soie le sont encore plus. Quand les vers montent dans les balais pour faire leurs cocons, ils répandent sur la litière une espèce d'urine qui contient beaucoup d’ammoniaque ou alcali volatil. Il n’est pas étonnant que des fumiers ainsi composés soient susceptibles de fermenter et donnent des vapeurs et des gaz infects.
On s’est assuré, par de nombreuses expériences , que des vers sains, enfermés avec de la litière dans des boeaux , suecombent rapidement.
Il est done de la plus grande importance d'éviter eette fermentation des litières. On y parvient , soit en plaçant les vers sur des tables à claire-voie qui permettent aux litières de sécher promptement, soit par l'enlèvement rapide de ces mêmes litières.
Les émanations des litières en fermentation ne sont pas le seul inconvénient que présentent celles-ci. Quand on les charge de feuille fraiche, une partie est souillée, abandonnée par les verset perdue.
Si la saison est pluvieuse, les litières sont humides ; elles tombent promptement en putréfaction, s’échautlent et ajoutent beaucoup, par la vapeur d’eau qu’elles répandent dans l'air, à l'humidité déjà excessive qui règne.
On peut done établir comme principe essentiel de salubrité, que l'enlèvement des litières ou les délitements devront être opérés le plus souvent possible. Je décrirai un peu plus loin les procédés de délitement, devenus très faciles par l'emploi des filets.
Mais il importe de déterminer d’abord à quelles époques de la vie des vers il conviendra surtout d’y procéder.
Quelques auteurs ont conseillé de déliter les vers un peu avant la mue. Leur but était de leur préparer une couche saine pour le temps de cette crise.
D’autres ont pensé qu'il valait mieux déliter après la mue, pour profiter de l'appétit que les vers ont dans ce moment.
Mais il parait certain que ces deux modes auraient des inconvénients. Dans l’un et l'autre on s’exposerait à
déranger des vers, ou qui auraient déjà pris leurs dispositions pour opérer leur mue , ou qui auraient abandonné leur vieille peau trop récemment pour -grimper avec apilité sur la feuille,
Il parait préférable de profiter, pour les délitements, du moment où tous les vers sont excités par un vif appétit à monter sur la feuille fraiche qu’on leur présente. C'est done pendant la frèze, ou tout au plus vers son déclin, qu’on doit s'occuper de l'enlèvement de la litière. Avec les étiquettes dont j'ai donné plus haut la composition , il sera très facile de choisir le moment le plus favorable.
Du reste, comme la multiplication des délitements n a d’autre inconvénient que de donner un peu plus de travail, on pourra toujours en faire quand on aura du loisir. D'un autre côté, la température, l’état de Ja feuille et de l'atmosphère, la nature des tables sur lesquelles on élève les vers à soie, devront déterminer l’éducateur soigneux à varier le nombre des délitements É de manière à assurer la parfaite salubrité de son atelier.
C'est dans la supposition de circonstances ordinaires et favorables que j’indique ici le nombre des délitements qui devront être opérés pour chaque âge.
Premier âge. Point de délitement ou un tout au plus.
Deuxième âge. Un délitement pendant la frèze.
Troisième âge. Un délitement le quatrième jour.’
Quatrième âge. Un délitement le quatrième st deux , si les litières sont humides.
Cinquième âge. Un délitement le quatrième jour:un
192 PRINCIPES GÉNÉRAUX le huitième jour. Trois, quatre, cinq délitements même si les circonstances l’exigent.
Sixième âge ou montée. Enlèvement définitif des fitières aussitôt que les vers sont dans les balais.
J'insiste peu ici sur la nécessité d'entretenir d’ailleurs la plus grande propreté dans les ateliers, d'enlever promptement les tas de litière, de ramasser les vers morts, de balayer souvent, etc., parce que ce sont des soins vulgaires dont tout le monde comprend l'importance dans des locaux qui renferment , accumulés, des milliers d'animaux, avec leurs aliments et leurs résidus.
Nous venons d'étudier la théorie des délitements, et nous avons déterminé le nombre de ces opérations qu’il convient de pratiquer dans une éducation bien conduite. I nous reste à décrire le procédé.
Si l'on posait ce problème à une personne étrangère à l'industrie de la soie, d’enlever les milliers de vers qui composent une éducation ordinaire, pour les séparer de la litière sur laquelle ils reposent , cette personne serait sans doute dans un embarras cruel.
Longtemps, en effet, les procédés de délitement ont été très imparfaits et motivaient la rareté des délitements dans les éducations d’une certaine importance. Il en résultait de grandes difficultés et de nombreux revers.
Aujourd'hui les délitements sont devenus une des opérations les plus faciles et les moins coûteuses qu'ont à exécuter les magnaniers.
Cette amélioration capitale est due à l'emploi des lilets. Connu depuis fort longtemps, mais négligé, ce
EF PROCHDÉS. 105 procédé a recu depuis quelques aunces des perfectionnements qui l'ont généralisé.
Il est des plus simples. Sur les vers qui garnissent une table, on étend un filet dont les mailles sont assez larges pour que les vers puissent les traverser.
Sur le filet on répand les feuilles qui composent un repas. Les vers s'empressent de quitter la vieille litière et montent sur la nouvelle feuille. Lorsqu'ils y sont tous arrivés, on saisit le filet, on lenlève avec les vers, on se hâte de soustraire la litière devenue libre ; on nettoie la table et on y replace le filet avec les vers. Au délitement suivant on retrouve le premier filet sous la litière.
Dans ce système il y a toujours, comme on voit, un filet sous les vers.
On a essayé d'éviter ce léper inconvénient; on nv est point parvenu. Les vers montent volontiers, mais ne descendent que très difficilement.
$ 2. Des filets.
À, Fabrication des filels.
On a fait des filets en coton , en lin et en chanvre. Le coton à élé abandonné comme plus coûteux et moins solide.
Les filets en étoupe de lin sont d'un bon usage ; mais les filets de chanvre sont les meilleurs.
Il pourrait paraitre nécessaire, au premier abord, d'avoir des filets proportionnés à chaque âge des vers ; mais deux espèces suffisent.
Des filets à mailles de 10 millimètres peuvent servir pour les trois premiers âges. On leur donne la dimen-
sion d’une grande feuille de papier. Les fabricants de Paris les font payer 90 centimes pièce. Il en faut à peu près dix pour le service des vers de 51 grammes d'œufs.
Une qualité essentielle dans les petits filets, c'est /a souplesse. Pour l'obtenir on les fait généralement en fil de lin. De petits filets qui auraient de la raideur ne s'étaleraient pas bien sur les jeunes vers, et ceux-ci ne pourraient pas gagner tous en même temps la feuille dont les filets sont chargés.
Pour la fin du troisième âge, le quatrième et le cinquième, on emploie des filets dont les mailles ant 22 millimètres. |
Les mailles paraissent un peu larges pour les vers qui n’ont pas fait leur quatrième mue, et l'on pourrait craindre qu’un certain nombre retombent à travers les mailles; mais il est très facile de les retenir sur le filet au moment où on l’enlève, en donnant un repas de plus qui forme sur le filet une couche assez épaisse pour porter les vers et les empêcher de tomber.
Les grands filets auront la même dimension que les {ables, c’est-à-dire 5 mètres de long et de 1%,45 à 4,20 de large.
Ils se vendent 80 cent. le mètre carré, soit 4 fr. 60 à 5 fr. la pièce.
Il faut neuf filets pour le service des six {ables sur lesquelles reposent les vers de 541 grammes d'œufs.
La dépense totale en filets sera donc de 65 fr. par 51 grammes d'œufs. On sera parfaitement monté.
Une des difficultés qui avaient empêché l'usage des filets était la forme qu'on leur donnait autrefois. On les
ET PROCEDES, 195 faisait de la même manière que les lilets de pêche à mailles en losanges ; il devenait dès lors extrêmement difficile de les étaler sur les vers (/2. 55).
Pour remédier à cette difficulté, on avait imaginé de fixer les filets sur des cadres en bois qui les tenaient tendus ; mais ces cadres devenaient eux-mêmes un nouvel obstacle, on a dû y renoncer.
Depuis quelques années on fait les filets dans un autre
Figure 36.
système dit à mailles carrées (fig. 56).
Rien de plus facile maintenant que d'étaler un filet sur une table, quelle que soit sa dimension.
La fabrication des filets à mailles carrées est aujourd'hui trop connue pour qu'il soit nécessaire de la décrire ici.
B. pose du filet.
Le développement et la pose sur les vers d’un filet de petite dimension sont très faciles ; mais un peu d'adresse est nécessaire pour étendre un filet de 5 mètres, parce qu'il faut éviter de le trainer sur les vers. Cependant, en procédant comme nous allons le dire, l'opération est des plus simples.
Une des ouvrières saisit le filet qui est roulé sur luimème dans le sens de sa longäeur et forme une espèce de corde de 5 mètres de long. Elle le laisse traîner à terre, excepté un des bouts qu’elle passe en dedans du premier poteau À (/g. 50, reproduite ici), immédiatement au-dessous de la {able supérieure.
La seconde ouvrière saisit ce bout et tire le filet d'un
poteau à l’autre, en le soutenant loujours au-dessus de la table sur laquelle il doit être étendu. Pour faciliter cette position du filet et empècher qu'il traine sur les vers, la première ouvrière le retient dans ses mains et ne le laisse glisser que quand l’autre femme le tire avec une certaine force. Elle a soin, pour augmenter la tension du filet, de l’écarter un peu de la table, de manière que le filet frotte sur le poteau 4, quand il est tiré par l’autre ouvrière.
Lorsque celle-ci a passé l'extrémité du filet derrière le quatrième poteau, elle se place, ainsi que sa compagne , au bout de la table, en tenant toujours le filet assez raide; puis toutes deux le posent au centre de cette table, cherchent les quatre coins du filet et l’étendent bien également sur les vers. Elles ont soin qu'il touche les deux bordures.