CHAPITRE III
Vers ou Larves.
$ 1. Naissance des vers.
La naissance des vers à soie n’a pas lieu à toutes les époques de l’année ni à toutes les heures du jour. Les
œufs, pondus généralement en juin dans le midi et en juillet dans le centre de la France, se conservent intacts jusqu’au printemps suivant.
C’est en vain qu’on les exposerait à une chaleur graduellement élevée; le développement du ver n'aurait pas lieu.
Cependant il existe une race, dont il sera parlé ailleurs avec détail, que les Italiens appellent trevoltini, dont les œufs ont la propriété de fournir des vers environ vingt jours après la ponte.
Il n'est pas rare non plus de voir dans les œufs qu'on a recueillis quelques pontes exceptionnelles qui offrent la même singularité. Ces œufs éprouvent quelques jours après la ponte les diverses modifications qui ont été décrites plus haut, et bientôt il en sort des vers.
Mais la grande masse des œufs ne se comporte pas ainsi; c’est au printemps suivant qu’on voit se succéder les changements de couleur qui précèdent la naissance des vers.
Cette naissance a lieu, ainsi que je lai dit, au moment où la végétation des arbres est assez avancée pour fournir des aliments aux jeunes chenilles.
Au printemps on peut hâter la naissance des vers en exposant les œufs à une chaleur suffisante, ou la retarder en les plaçant, au contraire, dans un lieu plus frais que l'atmosphère.
Quoi qu'il en soit de l'époque à laquelle naissent les vers, ils ne quittent leur coquille qu’à certaines heures du jour.
On les voit paraitre dès trois heures du matin, mais en petit nombre.
À six heures l’éclosion est dans toute sa force.
A neuf heures elle cesse presque entièrement.
La naissance des vers n’a donc lieu que pendant six heures environ de la journée.
$ 2. Ver naissant,
Au moment de sa naissance, le ver est d’un brun foncé, presque noir.
Cette couleur varie dans certaines circonstances. Quelquefois les vers naissent rouges; on peut en conclure qu’ils sont malades. On attribue cet effet à ce qu'ils ont eu à supporter un excès de chaleur. Maïs Ja couleur brune ou noire qu'affectent les vers n’est pas celle de leur peau, du moinsen général. Ces couleurs sont celles des petits poils dont les vers sont tout couverts.
La peau des vers est ordinairement blanche, quelquefois marbrée de noir ou de gris, plus rarement tout à fait noire. Ces caractères, du reste, ne sont pas constants, même dans une race bien pure. On a vu des races ne présenter une année que des vers blancs, et offrir l’année suivante beaucoup de vers noirs. 1] existe une race dite tigrée, dans laquelle la peau blanche du ver est marquée de bandes noires transversales.
A mesure que la chenille grossit, les poils dont elle est couverte s’écartent de plus en plus et laissent voir la couleur naturelle de la peau, En effet, le nombre de ces poils n'augmente pas, et l'animal parait bientôt comme nu,
47 HISTOIRE NATURELLE $ 3. Poids des vers.
Il n’est pas sans intérêt de nous rendre compte du poids des jeunes vers, pour mieux apprécier leur rapide et prodigieux développement.
Nous avons vu qu'il fallait en moyenne 4,550 œufs pour peser un gramme. Les coquilles formant le cinquième de ce poids, soit 20 centigrammes, il reste S0 centigrammes pour le poids de 4,550 petites chenilles, ou, pour chacune d'elles, six dix-millièmes. de gramme.
Il en faudrait donc 4,700 pour peser un gramme: Les vers naissants ont environ deux millimètres de longueur.
$ 4. Formes extérieures des vers.
Je n’entrerai point ici dans de longs détails sur les diverses parties du corps du ver à soie. Cependant il m'a paru indispensable de faire connaitre ses organes principaux, parce que cette connaissance est nécessaire pour comprendre certaines précautions et quelques procédés que je recommanderai dans le cours de cet ouvrage.
Le corps du ver à soie (fig. 4) se compose de dix anneaux distincts qui forment neuf plis.
Figure:1.
Le ver à soie possède deux espèces de pattes : les pattes articulées, au nombre de six, qui se trouvent à la partieantérieure du corpssur les trois premiers anneaux, et les pattes abdominales ou en couronne, au nombre de dix, qui se remarquent sur les anneaux postérieurs : en tout seize pattes.
Les pattes abdominales offrent un caractère curieux. Elles sont blanches dans les vers qui doivent donner un cocon blanc ; jaunes, dans les vers dont la soie doit être jaune. On peut donc à l'avance connaître d'une manière tout à fait certaine la couleur de k soie par l'examen des pattes.
Sur les deux côtés du corps, au-dessus des pattes, on remarque dix-huit petits points noirs, neuf de chaque côté. Ce sont les stigmates.
Les stigmates sont réellement des ouvertures dont l'entrée est défendue contre l'introduction des corps étrangers par une série de petites membranes, disposées comme les lames qui garnissent la calotte d’un champignon.
Ces ouvertures sont autant de bouches respiratoires ; c'est par elles que l’air s’introduit dans les organes de l'insecte; il s’y répand au moyen de canaux qui se divisent et se subdivisent à l'infini. On a donné à ces canaux le nom de trachées.
Les trachées vont porter l’action de l'air sur tous les organes intérieurs.
La tête du ver à soie se fait remarquer principalement par le museau qu’elle présente à sa partie antérieure. Il est écailleux, corné et formé d’une seule
pièce. La figure 2 représente un museau vu de face; la figure 5, un museau vu de profil.
Figure 3.
À la partie antérieure du museau on remarque Ics mâchoires ou mandibules. Elles sont divisées en forme de scie; l’insecte s’en sert pour ronger la feuille dont il se nourrit.
Les mâchoires offrent cela de particulier qu’elles se meuvent horizontalement, comme les parties d'une porte à deux ventaux, au lieu de se mouvoir de bas em
haut, comme les mâchoires de l’homme et de la plupart des animaux.
Cette disposition des mächoires du ver à soie explique très bien pourquoi il cherche toujours à prendre la feuille par le côté et fait comprendre la manière dont il l'entame, en se mettant, selon l'expression vulgaire, à cheval sur la tranche.
Le museau est garni de plusieurs palpes ou organes du toucher (fig. 2 et 5) au moyen desquels le ver s’assure de la position des objets dont il approche.
Des deux côtés de la tête on remarque des petits points noirs qu’on serait tenté de prendre pour des yeux; mais rien ne permet d'admettre que le ver à soie jouisse de la faculté de voir. Pour peu qu’on l’observe, on s'aperçoit bientôt qu’il va butter en aveugle contre tous les corps qu’il rencontre et que ses palpes sont le seul moyen qu’il possède de guider sa marche.
Il n’en est pas de même du sens de l’odorat. Évidemment le ver à soie en est pourvu, car il se porte directement sur la feuille fraiche qu’on lui présente.
Il choisit également avec sagacité entre plusieurs variétés de feuilles qu’on lui offre mélangées.
Mais les organes qui ont pour nous le plus d’intérêt sont, sans contredit, ceux qui servent à l'élaboration et à l'émission de la soie.
Pour les décrire, il faut pénétrer dans le corps de Ja chenille, c’est-à-dire en faire l'anatomie.
On cst resté longtemps dans l’indécision sur la nature de la soie, son mode de formation et d’excrétion. Je vais réunir ici, dans un court abrégé, ce qui résulte
des travaux anciens, de ceux de Malpighi surtout, et de mes observations. L’appareil entier se compose de deux organes dans lesquels la soie s’élabore; ils se terminent par deux conduits capillaires qui se réunissent bientôt, pour finir dans un organe appelé trompe, par lequel la soie est versée au dehors.
$ 5. Organes sécréteurs de la soie.
Quand on dissèque un ver à soie sous l'eau, on parvient bientôt, après avoir écarté toutes les autres parties, à mettre à découvert lorgane soyeux : il est couché des deux côtés du canal intestinal etau-dessous de lui.
L'organe soyeux est double ; il se compose de deux tubes. On en voit un représenté déployé et à peu près de grandeur naturelle dans la figure 4.
Ce tube est formé de trois parties distinctes. D C est la
Fiqure 4.
DU VER A SOIE. 4ÿ
partie qui se trouve la plus rapprochée de la queue du ver; c’est un cylindre d’un millimètre de diamètre et de 0*,27 environ de longueur ; on n'y remarque aucun renflement. Dans le ver, ce tube est contourné un grand nombre de fois en zigzags arrondis sans ordre apparent ; e est le tube grêle.
Cette partie de l'organe soyeux est soudée, en C, à la partie moyenne et renflée, CB, qui peut être considérée comme le réservoir particulier de la matière soyeuse.
À partir du point de soudure C, le tube grossit rapidement jusque vers son milieu F G, puis diminue de nouveau jusqu au point B, qui présente une nouvelle soudure. Il a environ Ow,44 de longueur. Son diamètre varie entre 2 et 5 millimètres.
Ici commence la troisième partie de l'organe, B A, que j'appelle le tube capillaire ou la filière; c'est en effet un tube qui a environ 0",066 de longueur, sur un quart de millimètre de diamètre.
Les différentes parties de l'organe soyeux sont repliées sur elles-mêmes. Cet arrangement n’est pas d’une régularité
constante; cependant il diffère peu de ce qui est représenté dans la fig. 5.
La réunion des deux tubes capillaires a lieu de la manière la plus simple, absolument comme celle de deux tronçons veineux ou trachéens ; elle se pré- Figure 5.
sente en arrière de l’orifice, à un demi-millimètreenviron.
On ne trouve plus alors qu’un seul conduit (A, fig. 4).
Il présente un coude ou courbure en forme de genou, rendue nécessaire par la position relative des tubes capillaires et de la trompe soyeuse, par laquelle la soie s'échappe.
A ce coude sont attachés deux forts muscles en dessus et deux autres en dessous. Il est probable que c’est au moyen de cet appareil que le ver comprime son fil et le serre au point d'offrir une résistance équivalente et mème supérieure à son poids ; car le ver peut se suspendre par son fil.
A la suite du coude formé par le tube excréteur on voit l'organe improprement appelé filière, et qui n’est autre chose que l’orifice par lequel la soie est expulsée. Cet orifice est pratiqué dans un appendice membraneux et conique, représenté dans les fig. 6 et 7. Je lui ai donné le nom de trompe soyeuse.
Figure 6. Figure 7.
La trompe soyeuse se trouve placée sur la lèvre in-
DU VER A SOIE. 21 {érieure du ver, au-dessous de la bouche, et forme pour ainsi dire le menton du ver à soie. Elle se compose d'un cône membraneux (figure 6), consolidé par trois saillies brunes, plus solides que lui. Sa base (figure 7) est garnie d’une partie cornée noire en forme de cœur.
La trompe est terminée par deux petits mamelons que dessine une légère dépression dans l'axe du cône. On y voit aussi deux palpes très délicates; elles dirigent l'insecte dans le choix de la place convenable pour poser son fil.
L'issue de la soie, ce qu'on a improprement appelé filière, est une ouverture presque ronde, un peu en cœur et susceptible de contractions ({g. 6).
La trompe entière peut se mouvoir comme un suçoir. Elle peut rentrer en partie dans le bec et s’allonger au contraire dans d’autres circonstances (fig. 2 et 5).
Voici maintenant la destination et l'usage de chacune des parties de l'organe soyeux.
La matière soyeuse se forme dans le tube grêle. Elle se rassemble dans la partie renflée, qui est le réservoir proprement dit. Elle y existe à l'état gélatineux. Parvenue dans les tubes capillaires, elle se solidifie et forme deux fils consistants. Ces deux fils se soudent au point de jonction des tubes et sortent par l'orifice soyeux avec l'apparence d’un fil simple, pour être dirigés par le ver à soie, au moyen de la trompe, sur les points qu'il a choisis.
Ce n'est donc pas dans la trompe ni au contact de l'air que la matière soveuse devient solide et prend la
forme d’un fil, comme on l'a cru longtemps; c’est dans les tubes capillaires que ce phénomène a lieu. En effet, lorsqu'on examine la matière soyeuse contenue dans le réservoir, on la trouve sous la forme d’une gelée ; c’est en vain qu'on y chercherait des traces quelconques de filaments organisés ; si l’on divise au contraire le tube capillaire et qu'on saisisse avec adresse la soie qui se présente à l'extrémité rompue, on peut obtenir un fil solide de plusieurs décimètres. Seulement ce fil est simple, puisqu'il provient d'un seul tube et a été extrait avant la suture qui a lieu au point de jonction des deux tubes. Les lecteurs qui voudraient étudier ces faits curieux avec plus de détails pourront consulter le mémoire que j'ai publié à ce sujet. (Mémoires de la Société royale et centrale d'agriculture, 844.)
Le ver à soie, comme tous les insectes, ne possède pas de système circulatoire. Il n’a ni artères ni veines. Les organes intérieurs nagent dans le liquide qui tient lieu de sang et de lymphe. Ce liquide est blanc dans les vers à cocons blancs, jaune dans les vers à cocons jaunes. C’est lui qu’on voit à travers la peau transparente des pattes abdominales et qui constitue le caractère particulier de ces deux espèces de vers.
Le canal intestinal, décrit avec un grand soin par Lyonet, ne présente rien de particulier ; mais on remarque sur le dos de l'animal, immédiatement sous sa peau, deux corps qui s'étendent parallèlement sur les côtés de la ligne dorsale et dans toute sa longueur. Ce sont les corps graisseux. Ces corps sont appelés à jouer un rôle bien important dans la suite. Ils constituent une
sorte d’approvisionnement aux dépens duquel doit se former plus tard le papillon qui succède au ver.
$ 6. Fonctions du ver à soie.
J'ai décrit plus haut les organes au moyen desquels le ver à sole saisit ses aliments et les divise. Ceux-ci, introduits dans le canal digestif, sont digérés, et le réside est expulsé sous forme de crottes d’un vert foncé.
Le ver à soie n’urine pas. Il en résulte que l’eau contenue dans la feuille et qui ne reste pas dans le corps de l'animal pour contribuer à son développement doit être expulsée par la transpiration. Aussi cette fonction a-t-elle une grande importance chez les vers à soie, et tout ce qui la trouble est une cause de maladie.
La transpiration a lieu par la peau et par les stigmates.
Ces derniers organes sont essentiellement destinés aux fonctions de la respiration ; il est de la plus haute importance que rien ne vienne l’entraver. Quand on ferme quelques stigmates avec de l’huile, par exemple, le ver souffre beaucoup; il serait asphyxié si toutes les beuches respiratoires cessaient de fonctionner.
Cependant on s’est exagéré quelquefois les dangers qui peuvent résulter pour les vers à soie de la suspension plus ou moins complète de la respiration.
Il est évident qu’il y a une très grande différence sous ce rapport entre les insectes privés de poumons et les animaux à sang chaud qui en sont pourvus. C’est ainsi qu'on a pu mouler des vers avec du plâtre, après les avoir couverts d'huile, sans qu'ils périssent. On a aussi
fait congeler complétement des vers; ils étaient devenus cassants, et cependantilsnesont pas morts; évidemment, dans les deux cas, la respiration avait été suspendue pendant un temps assez long.
D'autres expériences démontrent que des insectes peuvent vivre très longtemps presque privés d'air. D'ailleurs il faut bien reconnaitre qu'il n’y a pas beaucoup de ventilation dans le centre d’une pomme ou dans la pulpe d’une cerise, et cependant des vers y vivent parfaitement.
On peut ajouter que les poissons, dont les organes respiratoires sont beaucoup plus développés que ceux des insectes, se contentent de la petite quantité d’air dissoute dans l’eau.
Quant à l’action que peuvent exercer sur les vers, par l'intermédiaire de la respiration, les gaz si funestes aux animaux à poumons, il est démontré par de nombreases expériences que celte action est très limitée ; il est done probable qu’on s’est beaucoup exagéré le besoin de renouveler l'air autour des vers à soie, au point de vue de la respiration.
Mais il est évident qu'on ne saurait apporter trop d'attention à l’accomplissement normal de l’autre fonction dont je parlais tout à l'heure, la transpiration. Son exagération, comme sa réduction, peuvent avoir les conséquences les plus funestes.
L’exagération de la transpiration, par le séjour des vers dans un air trop sec et trop agité, a pour conséquence l’épaississement des humeurs qui lubréfient les organes respiratoires. Ces organes s'obstruent, s’affais-
UU VER A SOIE. 25 sent ; la circulation de l'air cesse, et l’asphyxie en est la conséquence.
Dans le cas contraire, quand la transpiration est réduite ou suspendue, l’animal périt des suites d’une sorte de pléthore ou d’hydropisie. La digestion et la nutrition n'ont plus lieu, l'action nerveuse est suspendue et la mort arrive.
$ 7. Des sexes dans le ver à soie.
C’est en vain qu'on s’est efforcé de distinguer les sexes dans les vers à soie. On ne trouve aucun caractère, soit à l'extérieur, soit dans les organes intérieurs, qui permelte de prévoir qu'un ver formera un papillon mâle ou un papillon femelle.
Plusieurs fois on a cru trouver quelques indices dans des taches qui se voient sur la tête du ver. Quand elles étaient d’une couleur plus foncée, on supposait qu’elles annonçaient un mâle; mais l'expérience a démontré qu'il n'en était rien.
$ 8. Instincts du ver à soie.
Les instincts du ver à soie sont peu connus ; ils sont peut-être très restreints.
On a remarqué que le ver ne quitte jamais la litière, composée de feuilles ou de débris de feuilles de mürier, que pour des feuilles plus fraîches, à moins qu'il soit arrivé à une époque de sa vie où le besoin de nourriture a entièrement cessé.
Quelque sèches que soient les feuilles de mürier, le ver les reconnait encore et ne les abandonne pas.
Quand il est livré à lui-même sur un arbre, il commet souvent la faute de dévorer par sa base la feuille sur laquelle il s’est fixé ; il tombe bientôt à terre. Si les oiseaux ou les fourmis ne le dévorent pas, il regagne de luimême le tronc de l'arbre. Pendant le jour il évite le soleil "et se cache sous les feuilles.
$ 9. Durée de la vie des vers.
La durée de l’existence du ver à soie à l’état de chenille est extrêmement variable.
Cette durée dépend d’abord des races, ensuite des circonstances dans lesquelles les vers sont placés.
La chaleur de l’air et l'abondance des aliments ont la plus grande part dans la limite du temps pendant lequel le ver existe à l’état de chenille.
La durée de cette existence varie entre vingt et cinquante jours.
$ 10. Développement des vers à soie.
Le développement des vers à soie est rapide et très considérable.
Nous avons vu que, le jour de leur naissance, les vers avaient à peu près deux millimètres de longueur. Beaucoup arrivent à une longueur de 0",08 et même 0",40, c'est-à-dire quarante à cinquante fois leur longueur primitive.
ILen est de même de l'augmentation de poids.
Le ver naissant pesait à peu près rss de gramme. Parvenu à son plus grand degré de développement, il
peut peser jusqu'à 7 grammes, et, en moyenne pour
DU VER À SOIF. 27 toutes les races, 5 grammes; c'est-à-dire qu'il pèse de neuf à dix mille fois plus que le jour de sa naissance.
Il est bien évident qu'un développement aussi prodigieux et aussi rapide ne peut avoir lieu au moyen des organes que l'animal possédait en naissant. En effet, deux de ces organes, la peau et le museau, sont entièrement renouvelés plusieurs fois pendant l’existence de la chenille.
Ces renouvellements, qui sont périodiques, ont été appelés mues.
$ 11. Mues.
On a donné le nom de mue à une sorte de crise pendant laquelle à lieu le renouvellement de la peau et du museau du ver à soie.
Quand elle approche, le ver à soie change de couleur. Il était blane ou gris et opaque; il jaunit et paraît plus transparent.
La partie antérieure du corps, à laquelle on donne ordinairement le nom de tête, n'était guère plus grosse que le reste du corps ; elle se tuméfie considérablement, surtout en dessus, la peau s’épaissit, se ride, et semble s'aceumuler en gros plis ({g. 8).
Figure 8.
Si l'on observe avec attention le ver parvenu à cet état, on remarque que son museau est extrèmement petit
28 HISTOIRE NATURELLE relativement à son corps. En effet, le corps a beaucoup grossi; le museau corné est resté le même.
Le ver cesse de manger ; il monte sur la feuille nouvelle, mais ne la dévore plus; il se met volontairement à la diète.
Il fait enfin les dispositions nécessaires pour faciliter le dépouillement qui se prépare; elles consistent surtout en fils de soie que le ver pose cà et là sur les corps environnants; puis il se glisse lui-même par-dessous ces fils, de manière qu'ils puissent retenir la peau ancienne qui va être abandonnée ; celle-ci est pour ainsi dire amarrée. Le ver s'arrête donc et prend une position toute particulière (fig. 9).
Figure 9.
Il reste fixé à la litière par les pattes abdominales; la partie antérieure du corps est, au contraire, soulevée et recourbée comme le col d’un cheval fringant; le museau est fortement reployé vers les pattes articulées, comme si le ver cherchait à le cacher.
Tel est l’état auquel on a donné le nom de sommeil. Le ver reste dans cette immobilité pendant la formation de la nouvelle peau et du nouveau museau.
En effet il se forme sous l’ancienne enveloppe, devenue trop élroite, une peau nouvelle qui pourra se distendre et suffire au développement du ver.
Quand ce travail est achevé, il s’opère entre les deux inembranes le suintement d’un liquide qui les sépare et permet au ver de quitter son ancien vêtement.
Le ver commence une série de mouvements combinés pour atteindre ce but. On peut les comparer à ceux d’un ver de terre qui sort péniblement de son trou pratiqué dans le sol.
Le premier résultat de ces efforts est la rupture de l'ancienne peau autour du museau ; elle se fend ensuite sur la tête, dans la direction de la ligne dorsale. Le ver reprend alors sa position horizontale, et, tantôt par les mouvements qu’il imprime à son corps, tantôt en s’aidant de ses pattes, à mesure qu'elles se dépouillent, il abandonne la peau ancienne, retenue par les fils de soie.
A mesure que cette peau se vide, elle s’aplatit sous la pression de l'air ; alors elle est humide et par conséquent molle.
Si l’on observe dans ce moment le museau ancien, on voit qu'il n’est plus adhérent et même qu’il est poussé en avant par le museau nouveau, beaucoup plus volumineux que lui (#g. 8 et 9). Il tombe bientôt de lui-même. S'il tient encore, le ver le lance au loin par des mouvements brusques. Quelquefois le ver cherche à se frotter aux corps environnants pour s’en débarrasser.
La mue est achevée.
Dans ce moment le ver parait humide, mais cet état dure peu; la peau nouvelle est bientôt sèche. Le ver a repris sa couleur naturelle. S'il est jeune, il est d’un
gris plus ou moins foncé; dans un âge plus avancé, il parait blanc ou noir.
Mais il offre alors des caractères qu'il importe de connaitre.
Avant la mue le museau paraissait très pelit relativement au diamètre de la tête; maintenant c’est le contraire, le museau est plus large que la tête. Il doit en être ainsi, puisque ce nouveau museau doit suffire, tel qu'il est, pendant un âge entier ({ig. 40 et 41).
& Ne Figure 10. Figure 11.
Le second caractère se remarque dans la couleur du nouveau museau ; ii est blanc-verdätre, mais 1l change rapidement et devient bientôt brun, puis noir.
Cette modification s’opère en moins de deux heures.
Enfin, avant même qu’elle soit opérée, environ une heure après la mue, le ver recommence à manger.
La durée de cette crise, appelée mue, varie beaucoup; elke dépend principalement du degré de chaleur et d’humidité; en général cependant, l’état de repos ou le sommeil se prolonge pendant douze et mème vingtquatre heures.
La plupart des vers à soie éprouvent quatre fois la crise de la mue; d’autres n’en sont affectés que trois fois.
Les premiers s'appellent vers à quatre mues; les autres vers à trois mues.
Ordinairement le nombre des mues est constant dans
une race. Quelquefois il varie par des causes difficiles à apprécier.
$ 12. Ages du ver à soie.
On a donné le nom d’äâge à la période de temps qui s'écoule d’une mue à l’autre.
Les vers à soie qui muent quatre fois ont cinq âges :
De la naissance à la première mue : premier âge ;
De la première mue à la seconde : deuxième âge ;
De la seconde mue à la troisième : troisième âge ;
De la troisième mue à la quatrième : quatrième âge ;
De la quatrième mue à la métamorphose: cinquième âge.
Les vers à soie qui ne muent que trois fois n'ont que quatre âges.
Nous avons dit plus haut que la durée de l'existence des vers à soie, à l’état de chenille, variait de vingt à cinquante jours; par conséquent la durée des âges doit varier dans les mêmes proportions.
Nous supposerons des vers qui vivent trente jours à l'état de chenille. Pour eux la durée de chaque âge sera à très peu de chose près ce qui suit :
Premier âge, cinq jours ;
Deuxième âge, quatre jours;
Troisième âge, six jours ;
Quatrième âge, six jours ;
Cinquième âge, neuf jours.
On voit que le deuxième âge sera le plus court.
Le cinquième sera certainement le plus long.
22 HISTOIRE NATURELLE K 13. Frèze.
À chaque âge des vers à soie on remarque un phénomène auquel on a donné le nom de frèze.
Quand le ver à soie vient de muer, il n’a besoin que d'une petite quantité de nourriture; mais son appétit et ses besoins augmentent rapidement.
Il arrive bientôt un moment où il semble être insatiable ; il dévore la feuille de mürier avec une avidité extraordinaire, avec voracité ; c'est celte disposition parüiculière qu'on nomme fréze.
La frèze arrive ordinairement deux jours avant la nue; en sorte que, le jour qui précède la mue, le ver mange déjà beaucoup moins; puis il cesse tout à fait.
On donne le nom de grande frèze à la frèze du dernier âge.
A ce phénomène en succèdent de nouveaux qui mettent le ver dans un état qu'on appelle {a maturité.
$ 14. Maturité des vers à soie.
Après avoir parcouru les quatre ou les cinq âges, suivant qu'il est à trois ou à quatre mues, le ver est arrivé {res près du terme de sa carrière à l'état de chenille.
Il se prépare à former son cocon, € est-à-dire à construire l'abri au sein duquel doit s’opérer son étonnante métamorphose. Des caractères nouveaux se manifestent ; ils sont nombreux et importants.
L'appétit du ver s’apaise et cesse bientôt entièrement; sa couleur éprouve un changement très sensible ; que le
DU VER 4 SOIE. 99 ver soit blanc ou gris, 1l prend une teinte jaunâtre très sensible.
Il était opaque, il devient transparent.
Ces diverses modifications ont paru présenter beaucoup d’analogie avec celles qu'on remarque dans les grains de chasselas qui mürissent. De là l'expression de maturité.
La transparence de la peau du ver permet alors de distinguer les mouvements qui s’opèrent dans l'espèce de canal dorsal formé par les deux lobes du corps graisseux. Ce phénomène a fait donner le nom de cœur au canal dorsal ; mais cette dénomination est très défectueuse. Le ver à soie n'a pas de cœur, puisqu'il ne possède aucun système circulatoire.
Comme dans la mue, la tête du ver se tuméfie et se couvre de rides épaisses.
Le corps tout entier se raccoureit et parait se flétrir. Si l’on touche les vers à soie parvenus à cet état, ils se roidissent et se contractent fortement; ils ont acquis la faculté d'adhérer considérablement avec leurs pattes abdominales aux corps sur lesquels ils reposent.
À ces phénomènes en succède un autre non moins remarquable. Jusqu'ici le ver à soie n’a fait aucune tentative pour quitter la litière ; il s’est montré essentiellement sédentaire. Maintenant il parait être en proie à un besoin impérieux de courir ; il lève et promène sa tête dans tous les sens pour chercher des points d’appui; 1l chemine à la hâte sur tous les corps qu'il peut atteindre et surtout sur ceux qui sont dans une position
verticale ; il cherche à monter, et monte en effet jusqu’à >
34 HISTOIRE NATURELLE ce qu'il rencontre un obstacle. On a vu des vers à soie tomber de fatigue et mourir d’épuisement, après avoir ainsi gravi sans relâche des murailles ou des poteaux trop élevés pour eux.
Cette époque de l'existence du ver a donc reçu avec raison le nom de montée.
$ 15. Montée des vers à soie.
Parvenu à cette période de son existence, qui précède la construction du cocon, le ver à soie se prépare à s y renfermer ; il expulse de son corps tout ce qui devient inutile à ses nouvelles fonctions, à la formation du cocon, ainsi qu’à celle du futur papillon.
Il rend une dernière crotte plus molle, plus verte et plus volumineuse que celles qui constituaient ses excréments ordinaires. Elle est accompagnée ou suivie de plusieurs gouttes d’un liquide blanc, sorte d'urine claire et ammoniacale.
On dit alors des vers à soie qu’ils se vident. Ces phénomènes ont pour les éducateurs une très grande importance. En effet ces matières, répandues en abondance sur les litières que viennent de quitter les vers à soie, peuvent causer des exhalaisons funestes. Nous indiquerons les moyens de les éviter.
Immédiatement après l'accomplissement de ces fonetions, le ver à soie s'occupe de la recherche d'une place convenable pour l’établissement de son cocon. A cet effet il tâte autour de lui, dans tous les sens, avec les palpes que porte son museau ct avec ses paltes articulées.
S'il ne rencontre qu'une surface unie et plane, il va plus loin renouveler ses explorations. Un angle formé par deux pièces de bois ou par les murs lui convient parfaitement. Des branchages entrecroisés, des feuilles qu'il peut rouler, des copeaux, des cornets de papier offrent des places dont il s'accommode volontiers.
$ 16. Bourre.
Le ver à soie commence par poser çà et [à quelques fils forts qui représentent la charpente de sa retraite; puis il en ajoute d’autres, dans tousles sens, de manière à s’entourer d’une sorte d’échafaudage très fourré qui assure sa position. Le cocon proprement dit sera établi au centre de cet appareil.
On lui donne le nom de bourre. Ce nom ne doit pas faire prendre le change sur la nature de la matière dont la bourre est composée.
La bourre n’est pas autre chose.que de la soie; seulement c’est la soie la plus grosse dont le ver dispose ; elle ne forme avec la soie du cocon qu’un seul et même fil ; elle n’en diffère que par la manière dont elle est déposée. La bourre enveloppe le cocon à peu près comme le coton enveloppe le fruit du cotonnier.