CHAPITRE IV
Cocons.
$ 1. Formation du cocon.
On voit que le ver commence son travail par la partie extérieure du cocon, puis qu'il s'y renferme,
Après avoir convenablement disposé la bourre, il prend une position particulière; il se replie sur luimême en forme de fer à cheval, le dos en dedans, les pattes en dehors; il réduit ainsi considérablement Ja place qu'il occupe. Dans cette position, il continue à disposer son fil tout autour de lui, en rapprochant de plus en plus les points d'attache, et il arrive au point de décrire avec sa trompe soyeuse des zigzags très courts. *
Quelquefois il poursuit pendant quelque temps une même série de zigzags, puis il fait un écart de quelque étendue et entreprend une autre série; il revient , retourne, s'éloigne, et garnil ainsi successivement tout l’espace vide qu'il s’est réservé au centre de la bourre.
Pour diriger et fixer le fil à mesure qu’il est produit, pour donner à la couche soyeuse, qui s’épaissit de plus en plus, la forme qui lui convient, le ver s’aide de ses palpes et de ses paties articulées. Ses mouvements ressemblent à ceux d’un chien ou d’un chat qui, parvenu dans l'intérieur d’un tas de foin, s'y creuse un lit en refoulant l'herbe de tous côtés, jusqu’à ce qu'il ait formé une cavité arrondie dans laquelle il puisse séjourner commodément.
Le ver pétrit donc en quelque sorte la couche de soie à mesure qu'elle sèche et durcit. 11 forme ainsi autour de lui une coque plus ou moins sphérique, ovale ou cylindrique ; c’est le cocon.
On peut observer ce travail à loisir tant que la couche de soie n’est pas assez épaisse pour dérober entièrement le ver à la vue. On remarque alors que le ver à soie fait
DU VER À SOIE. Yi environ par seconde un mouvement d'une étendue de cinq millimètres à peu près. La longueur des fils étant connue (4,500 mètres), il en résulte que le ver fait 500,000 mouvements de tèle pour former son cocon.
S'il emploie 72 heures à ce travail, c'est 400,000 anouvements par 24 heures, 4,166 par heure et 69 par minute ; c'est-à-dire un peu plus d’un par seconde.
On est parvenu à savoir que le ver employait à peu près 72 heures pour déposer toute sa soie, en ouvrant successivement un certain nombre de cocons commencés au même moment.
$ 2. Poids du cocon.
Si l'on a pris soin de peser des vers à soie mûrs, c’est-à-dire au moment même ou, ayant cessé de manger, ils vont commencer leur cocon, et qu’on pèse ensuite les coeons lorsqu'on suppose le travail achevé, on trouve que le cocon ne pèse plus guère que la moitié du ver.
Il y a donc eu, pendant la formation du cocon, une perte de poids de 50 pour 400 environ.
Cette perte est due : 4° aux derniers excréments du ver et à son urine ; 2° à une transpiration considérable qui a eu lieu pendant le travail du ver ; 5° à la dessieæation de la soie.
Cette connaissance est pour nous d’une haute importance. Quand nous étudierons les races, nous verrons qu’elles n’éprouvent pas toutes les mêmes pertes de poids pendant la conversion des vers en cocons, et nous tiendrons compte de ces différences dans le choix des espèces les plus profitables pour les éducateurs.
53 HISTOIRE NATURELLE $ 3. Des sexes dans les cocons.
Nous avons vu plus haut qu’il n'existait aucun moyen de distinguer les sexes dans les vers. Il n’en est plus de même dans les cocons ; ici la différence de sexe est appréciable.
Si l’on prend un certain nombre de cocons, pareils en apparence, et qu’on les pèse séparément, on s’aperçoit bientôt qu'ils n’ont pas tous le même poids.
Les cocons femelles sont plus lourds que les cocons mâles.
La différence est d'environ 50 centigrammes ; elle s’explique très facilement par la présence des œufs dans les femelles et le plus grand développement qui en résulte pour leur corps tout entier.
Nous tirerons parti de ce fait quand nous passerons à l'éducation industrielle. Nous y trouverons un moyen de séparer les sexes et de régulariser l’accomplissement des diverses fonctions auxquelles le papillon est destiné.
$ 4. Composition du cocon.
En étudiant un cocon, on reconnait qu'il est composé d’un seul fil non interrompu.
Un cocon est donc une pelote creuse. On trouvera des détails plus étendus sur la forme du fil de soie dans le Traité sur la filature.
La longueur du fil de soie dont un cocon est composé est considérable.
On a prétendu que cette longueur était la mème pour tous les cocons et que le fil différait seulement par sa
grosseur. Rien ne prouve qu'il en soit ainsi. Il est plus naturel de penser que certaines races et certains vers construisent des fils plus ou moins longs.
Quand on a voulu déterminer la longueur des fils dont les cocons étaient composés, on a été arrêté par une difficulté. Lorsqu'on enlève le fil d'un cocon, on remarque qu il devient plus fin à mesure qu’on s’approche du centre. Bientôt même ce fil est trop délicat pour résister à la fraction qu’on exerce sur lui : il se brise. Cette rupture arrive d'autant plus vite que le fil dont un cocon est composé est plus fin d’un bout à l’autre.
On peut donc enlever plus de soie sur un cocon à fil grossier que sur un cocon à fil fin. Il n’en résulte cependant pas la preuve que le cocon fin était formé d’un fil moins long que celui du cocon grossier.
Aussi les chiffres que nous allons donner ne sont-ils autre chose que la longueur du fil qu'il a été possible d'enlever à des cocons plus ou moins volumineux et composés de fils plus ou moins gros.
Métres de fils.
Cocons des vers à trois mues. . , . ,. . 400
Cocons des vers à quatre mues. . , . . 600 no — plus Eros. V0. 850 — — — — plusgros . . . . 1,250
Mais comme une partie assez considérable de fil n’a pu être dévidée, en raison de sa ténuité, on peut admettre que la longueur moyenne des fils varie entre 4,000 et 1,500 mètres.
Les fils de soie, même les plus gros, sont encore
d'une grande ténuité, puisqu'il en faut environ quatrevingts. posés à côté les uns des autres, pour couvrir un millimètre ; d'où il résulte que chacun d'eux aurait un diamètre.d’environ 4/80 de millimètre.
Ces fils sont d’une extrême légèreté; on calcule qu’il faut à peu près 5,750 mètres de fil de soie pour peser un gramme.
Ce fil de soie, déjà si ténu, n’est cependant pas simple; nous avons vu (page 21) qu'il résultait de la soudure des deux fils formés dans les deux organes soyeux du ver. Il faudrait donc plus de 7,000 mètres du fil simple pour peser un gramme.
Quand on examine avec soin les diverses parties des <ocons, on remarque qu'ils ont généralement un bout plus pointu que l’autre; quelquefois même ce petit bout n'est pas entièrement clos. On observe ce caractère dans plusieurs races et dans la plupart des bombyx européens. |
C’est par le petit bout du cocon que le papillon se {era jour; mais avant de déerire ce curieux phénomène, il nous faut pénétrer dans le cocon et nous assurer de ce qui s’y passe à partir du moment où le ver s’est dérobé à nos yeux par l'épaisseur de la couche de soie.
$ 5. Formation de la chrysalide.
Le quatrième jour environ, après avoir déposé toute sa soie, le ver renfermé dans le cocon devient d’un blane mat et comme cireux; lesarticulations de son corps sont très prononcées et séparées par des plis profonds.
Le ver paraît tuméfié dans sa partie moyenne; celle
DU VER A SOIE. AA qui avoisine la tête est d'un jaune pâle et demi-transpasente; ce caractère ne dépasse pas les deux premiers anneaux.
L'autre extrémité du corps devient noire. Les stiganates se dessinent aussi de plus en plus et paraissent bientôt réunis par une raie sous-cutanée foncée, qui va de l’un à l'autre, et qui n’est autre chose que les trachées qui font communiquer les stigmates entre eux.
Les pattes en couronne ou abdominales se flétrissent peu à peu; d’abord les postérieures, puis les autres successivement ; il semble qu'elles se rident ; on distingue alors très aisément les poils dont elles sont hérissées et les petits crochets qui les entourent.
Les six pattes de devant se rapprochent et noireissen! ; les parties de la bouche, ou ce qu'on appelle vulgairement bec ou museau, s’inclinent de plus en plus vers ces pattes et, par conséquent, se portent en dessous.
Bientôt on voit apparaitre quelques rides sur la peau. Ce phénomène commence vers la partie postérieure de l'animal et se propage peu à peu vers la tête. L'éprderme devient transparent, et on distingue au travers les anneaux de la chrysalide. Rien ne parait encore vers fa tête. |
Il semble alors que la peau de la chenille étrangle da chrysalide vers le troisième anneau, Plusieurs fois, en étudiant ces phénomènes, j'ai eru que cet accident avait lieu-en effet et que le dépouillement ne pourrait pas se faire : il n’en était rien.
A travers l’épiderme, on voit sur le dos de l'insecte da ligne rougeñtre formée par le vaisseau dorsal, et on
distingue aisément le mouvement péristaltique du liquide qu'il contient. |
De temps en temps la chenille fait quelques légers mouvements, mais elle ne cherche pas à prendre une position déterminée ; la chrysalide, au contraire, fait tous ses efforts pour ne pas rester sur le dos.
Les plis de la peau se prononcent de plus en plus et les parties de la bouche de la chenille sont devenues insensibles au toucher.
Quand ces divers caractères sont réunis, on peut être assuré que la métamorphose ne tardera pas à se faire.
En effet, le moment arrive où l’on peut juger que l'épiderme est désormais entièrement indépendant de la larve ; celle-ci commence alors une suite de mouvements analogues à ceux d’un ver de terre qui marche; c'est aussi le mouvement du ver à soie qui mue, avec cette différence cependant que, dans la mue, la chenille abandonne la peau ancienne qui a été fixée préalablement aux corps environnants, tandis qu'ici le ver doit la rejeter sans avoir établi cette adhérence.
La peau se détache donc et se trouve refoulée successivement vers la partie postérieure; il est évident qu’elle est très humide dans ce moment, ce qui résulte d’un suintement qui a eu lieu à la surface de la chrysalide: on verra tout à l'heure que ce suintement atteint un double but.
Quand une certaine étendue de la peau est ainsi refoulée, il s’y fait une déchirure, immédiatement audessus de la tête, sur une ligne médiane et longitudinale ; elle commence dans une petite tache noire, en forme
de fer de lance, qui garnit les deux côtés de la ligne médiane, sur le sommet du premier anneau. Cette déchirure ne s’étend pas plus loin que le tiers antérieur de la peau; elle se manifeste au centre de la tache, après quelques efforts que fait la chrysalide dans son premier anneau ; elle s’élaroit, et la chrysalide parait à nu.
La membrane est d’une ténuité telle que même avec une forte loupe on a de la peine à distinguer les bords de la déchirure.
Le dépouillement des trachées dont j'ai parlé plus haut retarde un peu la métamorphose, parce que la membrane qui les tapisse intérieurement se détache et suit la peau sous l’apparence de fils noirs.
Enfin le museau de la chenille est entrainé en dessous avec les pattes ; il est suivi par une membrane qui sor de la partie de la chrysalide représentant la tête du papillon, et qui tapissait sans doute la bouche et l’œsophage du ver. Cette membrane est noire; elle a environ un millimètre de longueur.
La chrysalide parait de plus en plus. Les stigmates subsistent et sont ouverts.
Enfin, grâce aux efforts répétés de la chrysalide, l’enveloppe de la chenille se trouve bientôt rejetée tout entière à l’extrémité postérieure et ramassée sous la forme d'une membrane plissée; il ne faut pour cela que cinq à six minutes ; c'est ce qui explique la difficulté de saisir le moment précis du phénomène et de l’observer. J'ai eu beaucoup de peine à y parvenir. Il dure un peu plus longtemps quand l'animal est exposé à l'air froid. A
mesure que la peau descend, on aperçoit sur la chrysalide de nouveaux poils. Enfin elle paraît tout entière.
$ 6. Chrysalide.
Au moment où la chrysalide parait à l'air, elle est presque blanche ; quelques parties seulement sont légerement colorées en jaune rougeâtre ; mais elle change promptement de couleur et devient d’un rouge brun.
On ne saurait trop admirer les formes que présente alors la chrysalide à l'œil de l'observateur. En effet, les organes extérieurs du papillon s'y montrent distinctement : on voit la tête, les antennes, les ailes, les pattes, et cependant aucune de ces parties n’est encore formée ; il n'existe encore que le moule dans lequel elles doivent se modeler. Dans son intérieur on trouve une matière homogène, jaunâtre, transparente, liquide, contenue dans une membrane excessivement fine. Le moule a donc été formé avant les objets dont il retrace les formes futures : phénomène prodigieux et digne des plus profondes méditations des naturalistes.
Si l’on plonge une chrysalide toute fraiche dans l’esprit de vin, les parties qui doivent servir à la formation des antennes et des ailes, et affectent déjà leurs formes, se détachent partiellement et flottent dans le liquide, ce qui prouve que plus tard elles se seraient soudées au corps de la chrysalide.
En effet, quand le papillon abandonne l'enveloppe de la chrysalide, cette enveloppe se présente sous la forme d'une membrane brune, très mince, unique, dont toutes les parties sont réunies.