CHAPITRE V
Papillon.
$ 1. Formation du papillon.
Nous avons vu que le ver, après avoir employé trois jours pour tisser son cocon, se dépouille de ses enveloppes pour se convertir en chrysalide. Il reste dans cet état pendant un temps qui varie suivant la température a laquelle il est exposé. En général les papillons paraissent dix-huit à vingt jours après la montée. Si l’on en retranche les trois jours employés à la fabrication du cocon, on voit que l'animal reste pendant quinze à dixsept jours à l’état de chrysalide.
Ce temps peut être abrégé ; il peut être prolongé aussi, au point de conserver les chrysalides jusqu’au printemps suivant; il suffit de les exposer à une température assez froide pour retarder le développement du papillon.
On sait du reste que les choses se passent ainsi pour plusieurs chenilles; leurs chrysalides ne donnent des papillons qu'après l'hiver.
La matière liquide que contient la chrysalide provient, pour la plus grande partie, des corps graisseux dont il a été question plus haut, et que nous avons remarqués dans le ver sous l’épiderme du dos; ces corps graisseux étaient une sorte de réserve destinée à fournir les matériaux pour la formation du papillon. Réduits à l'état liquide dans la chrysalide, ils s’organisent peu à peu. Au bout de quelques jours le liquide a disparu et le papillon est formé.
Il commence par rompre la pellicule dans laquelle il est renfermé; c’est l'enveloppe de la chrysalide, membrane extrêmement fine qui résiste peu aux efforts du papillon; mais il reste prisonnier dans la maison de soie qu'il a construite lorsqu'il était à l’état de ver. Celle-ci offre au contraire une solidité telle qu'il est impossible de la rompre avec les doigts. Comment le papillon, avec ses organes si frèles, parviendra-t-il à se frayer un passage à travers cette couche épaisse de soie? Nous allons étudier ce mystère.
$ 2. Naissance du papillon.
On donne le nom de naissance à la sortie du papillon hors du cocon qui le renfermait. A vrai dire, la naissance a lieu dans l’intérieur du cocon au moment où le papillon se dépouille de la peau de la chrysalide.
Quoi qu'il en soit, la sortie du papillon est précédée d'un phénomène remarquable. Sur l’un des bouts du cocon on voit apparaitre une tache; elle ressemble de tous points à celle produite par une goutte d’eau sur du papier ; petite d’abord, elle s’étend et envahit en grande partie le bout du cocon.
Il est évident que le tissu soyeux est imbibé et pénétré dans toute son épaisseur par une liqueur.
Bientôt on voit la tache se gonfler et former saillie au dehors. Enfin elle s'ouvre; les fils de soie s’écartent et la tête du papillon paraît.
Par de nouveaux efforts il parvient à dégager ses
DU VER À SOIE. ri
pattes; il se cramponne aux corps les plus voisins et quitte enfin le cocon en passant peu à peu par l’ouverture pratiquée.
Tous ces résultats sont dus à l'emploi qu'a fait le papillon d’une liqueur toute particulière, d’une sorte de salive que la nature lui a donnée; il a projeté cette salive contre les parois du cocon qui se trouvent devant lui. La soie a été ramollie, les fils ont été disjoints, le papillon a pu les écarter et se frayer un passage.
Quelle est la nature de cette liqueur qui a produit des effets si surprenants? Elle n’a aucune saveur; elle est blanche; elle n'offre aucun caractère alcalin ou acide, son odeur est nulle.
J'ai cherché à produire un effet analogue avec différents liquides plus ou moins actifs ; l’eau froide ou chaude, les acides faibles, la lessive, l’eau de savon, l'alcool, n'ont rien produit de pareil. J'espérais être plus heureux avec la salive humaine; elle n’a pas mieux réussi.
Il faut donc en conclure que la liqueur dont dispose le papillon jouit de propriétés toutes particulières, puisque nous ne pouvons produire d'effets analogues qu’au moyen de l’eau bouillante, quand nous procédons au dévidage des cocons.
En effet, comme dans la filature, la soie ramollie par le papillon n’est pas rompue, le fil reste entier; seulement la matière particulière, cause de l'adhérence de ses différentes parties, est dissoute en partie et le papillon peut écarter les fils.
45 HISTOIRE N\FURELLE
Le papillon emploie de quinze à trente minutes à ce travail.
Les papillons ne naissent pas à toutes les heures du jour; ils ne paraissent que pendant les trois ou quatre heures qui suivent le lever du soleil; rarement plus tard.
J'ai dit que la formation du papillon avait lieu par l'organisation de la matière liquide contenue dans la chrysalide. On conçoit sans peine que cette formation n’embrasse pas sans exception toutes les matières. Comme dans une sorte de. digestion, il y a un résidu qui constitue pour le papillon des déjections dont il a hâte de se débarrasser.
Le papillon rend donc quelquefois, même avant sa sorlie du cocon, un liquide épais, blanc, plus souvent roux ou jaune. Il est projeté tout à coup avec force à une certaine distance.
Ce liquide est une espèce d’urine trouble, très acide, composée d’une grande quantité d'acide urique, d’urate d'ammoniaque et de matière animale.
N'est-il pas bien surprenant de retrouver dans cette matière excrémentitielle d’un insecte, et dans une proportion aussi considérable, le même acide urique qui est, chez les mammifères et les oiseaux, un produit de: l’action des reins sur le sang; chez un insecte qui n’a pi sang ni système circulatoire, qui ne prend aueuw aliment et dont l'existence dure à peine quelques jours ?
Le papillon, au moment où il sort du cocon, est plus ou moins humide; ses ailes sont repliées sur elles:mèmes.
Pare
1 les déploie bientôt et les laisse d'abord étendues à plat sur son dos.
Mais le besoin qu'il sent de sécher toutes les parties de son corps le porte à chercher une position plus convenable, car évidemment il est bien mal sur une table ou dans toute autre place qui l'oblige à rester sur le ventre. Il se met donc en quête pour trouver une place plus favorable. S'il peut atteindre le bord de la table, il s'y pose aussitôt de manière à être suspendu dans l'air, la tête en haut.
On comprend sans peine que cette nouvelle posture facilite singulièrement le desséchement de toutes les parties du papillon. Il ne touche plus rien qu'avec ses pattes. D'ailleurs sur la table il n'y a pas de courant d'air ; il y en a nécessairement un sur son bord. Nous nous rappellerons ces particularités quand nous décrirons les procédés industriels.
Bientôt les ailes du papillon sont sèches en dessus ; il les relève perpendiculairement à son corps, de manière à les appliquer l’une contre l’autre. Le dos se trouve à découvert et sèche en même temps que le dessous des ailes. Enfin le papillon rabat de nouveau ses ailes sur son dos ; c’est désormais son attitude habituelle.
: $ 3. Des sexes dans les papillons,
Nous avons pu distinguer par la différence de poids les cocons qui renfermaient des papillons femelles de ceux qui contenaient des papillons mâles.
Ce caractère subsiste dans les papillons ; les femelles pèsent de 50 à 60 centigrammes de plus que les mâles.
Les œufs sont pour moitié, ou 25 centigrammesenviron, dans cette différence. Le corps tout entier présente aussi un développement plus considérable.
Ces caraclères ne sont pas les seuls.
La femelle est généralement plus arrondie ; son ventre surtout est très volumineux, cylindrique, allongé et bien rempli ({g. 42).
Figure 12. |
Les ailes de Ta femelle sont plus blanches ; ses antennes peu développées et pâles.
Le papillon mâle est sensiblement plus petit, son ventre surtout ; il est allongé et pointu ; les ailes sont plus colorées par des dessins d’un gris prononcé. Les antennes sont remarquablement plus grandes et plus noires que celles des femelles (fig. 45).
Figure 13. |
DU VER À SOIE. Di Le papillon femelle est calme, lourd, peu empressé de quitter sa place.
Le mâle, au contraire, s’agite, bat des ailes, s’efforce de voler et recherche la femelle en courant de tous côtés. Je ne décrirai pas ici leurs organes sexuels, parce que cette description n'aurait aueun intérêt pratique.
S 4. Proportion des sexes et des naissances.
Nous nous sommes appliqué à étudier la proportion des sexes et l’ordre des naissances. Voici le résultat de nos observations. Elles s'accordent avec celles de la plupart des auteurs.
Nous avions mis à part 5 kilogrammes de cocons Sina de premier choix, ou, en nombre, 500 pris sur un même châssis, dans lequel tous les âges et la montée avaient été bien simultanés. Nous avions eu soin de séparer les mâles des femelles. Voici le tableau des naissances pour les six premiers jours.
| Proportions Mâles Femelles. TOTAL. des Naissances 1 jour, . 10 » 10 1/150 DÉtjqurEe (16e 34 16 50 1/30 3€ Jour. . 186 93 279 1/5 4° jour. . . . 200 180 380 1/4 5° jour se 157 200 357 1/4 HR ob. cu ce 56 100 156 1/9 Le7®jourilreste. 1/5 |