‹ Manuel de l'étranger aux eaux d'Aix-en-SavoieChapitre 36 sur 72 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Les climats et l’habitude exercent une influence particulière sur les bains. Les fastes de la Médecine nous apprennent que plusieurs voyageurs , qui supportaient très-bien le bain froid , dans leur pays natal , ont succombé, à la suite de ces bains , dans des pays éloignés. Des Russes et des Finlandais auraient peine à supporter dans nos climats , la chaleur de leurs étuves à 6o° R. , et le bain de glace, à 4 0 degrés au-dessous de zéro. Souvent on a vu des personnes en santé prendre chez elles un bain d’eau naturelle , à 27 , 28 et même 3o degrés Réaumur, qui ont peine à supporter les bains d’Aix , à des degrés de température bien inférieurs.

Réciproquement , l'habitude que l’on contracte à Aix de se baigner quelques fois dans l'eau très-chaude, comparativement à celle à laquelle on était accoutumé, fait que plusieurs malades , de retour chez eux , doivent élever de beaucoup le degré de chaleur qu’ils donnaient auparavant à leurs bains.

Ces causes locales , ces différences plus ou moins saillantes, ces circonstances en apparence secondaires , n’échappent point à l’oeil

exercé du médecin , et bien qu'elles soient souvent inaperçues du public , elles n’en influent pas moins d’une manière positive sur la marche à suivre dans la cure d'eau thermale.

Le bain tiède pouvant se composer à Aix de l’eau des deux sources , chargées inégalement de principes médicamenteux , il serait facile de changer son action , ordinairement calmante et sédative, en une action irritante, dont l’influence deviendrait pernicieuse, si les organes du malade se trouvaient déjà dans un état d’orgasme ou de sur-excitation. D'autre part , l'extrême sensibilité des femmes , la mollesse de leur tissu, doivent faire pressentir que les bains très-chauds , tels que ceux qu'on prend à l’Etablissement , dans les pièces appelées Bouillons , ou les bains très-froids , tels qu'on les administre quelques fois dans la douche écossaise , doivent leur être prescrits avec une extrême réserve.

Il n’est pas prudent de manger au bain : en eifet, l'énergie vitale se portant alors audehors par le mouvement qui s'établit du centre à la circonférence , le travail de la diges-

tion ne pourrait manquer de troubler cet effort salutaire , en agissant en sens inverse de l'effet qu’on veut produire. Par une raison analogue , on voit qu'il serait très-dangereux d’entrer dans beau , lorsqu'on sort du repas : car l'estomac devient alors un centre de fluxion , où les forces de la vie se concentrent et où les liquides affluent de toutes parts ; ce ne serait donc pas impunément qu’on intervertirait l'ordre de la nature.

Depuis quelques années , l’usage du lait , du bouillon , du café pris dans la douche ou l’étuve, est devenu assez à la mode : cet usage n’a rien qui soit blâmable; il favorise au contraire la sueur. Le même précepte s’applique au déjeuner que nous permettons aux enfans , quand ils passent plusieurs heures dans la piscine à natation : cependant , comme il est des cas où la nourriture prise dans le bain serait nuisible , c'est au médecin judicieux à décider quand il convient de s’en abstenir.

Les personnes nerveuses et celles qui sont d’un tempérament sanguin , tombent quelques fois en syncope, pendant qu’elles prennent la douche. Cet accident ne doit point alarmer, pourvu qu’il ne soit pas trop souvent répété, La cause de ce phénomène existe dans

l'impression que produit sur les poumons et par sympathie sur les nerfs du cœur et du cerveau , un air chargé de vapeurs fétides et moins oxigéné que celui qu’on a coutume de respirer. Quelques fois il est dû à l'état saburral des premières voies , et exige pour disparaître , l’emploi des laxatifs ; d’autres fois il est l’effet d’une colonne d’eau thermale trop chaude , imprudemment dirigée sur la région de l'estomac, ou au milieu de l’épine dorsale; enfin , il peut être aussi le résultat d’altérations organiques. Dans ce dernier cas , on doit discontinuer la douche. Il est généralement bon d’ailleurs d’en suspendre l’usage pour quelques jours , ou d’alterner avec les bains , les étuves , les douches locales , d’après les observations du médecin sur l’étiologie ou sur les causes cachées qui pourraient rendre l’effet des eaux dangereux.

Lorsqu’une affection morbide est ancienne et qu’elle a jeté de profondes racines, elle exige plus de docilité de la part du malade , plus de constance dans le traitement ; la cure sera plus longue , et c’est dans ce cas surtout que le remède, ainsi que l’a dit un Auteur , doit être chronique comme le mal. On ne gagne

rien alors à précipiter; souvent, au contraire , on aggrave la maladie.

Si le retour vers la santé se fait long-temps attendre , si même il ne se montre point pendant l’usage des eaux , c’est que la lièvre thermale et l'agitation extraordinaire qu’elle produit dans l’organisme, empêchent le malade d’en saisir les effets : mais à peine ce tumulte s’est-il apaisé; à peine le calme a-t-il succédé aux réactions vitales , que les signes de la santé reparaissent.

La règle générale à suivre dans ce cas , est de continuer l’usage des eaux, tandis qu’elles ne fatiguent pas , et aussi long-temps qu’elles produisent de l’amélioration. Malheureusement on ne suit pas toujours les conseils dictés par l’expérience. Un grand nombre de malades émerveillés d'un succès souvent inespéré , et voyant marcher rapidement la guérison , discontinuent trop vite l’emploi des eaux : d’autres, peu confians dans les lumières de leur médecin , se laissent aller au découragement , parce que les eaux n’opèrent pas au gré de leurs vœux ; d’antres enfin, poussés par le désir d’obtenir une guérison qui se fait trop attendre , dépassent , dans leur usage , les limites convenables, et commettent une foule d’excès, en prolongeant l’emploi des bains , des douches el des boissons minérales.

Un autre écueil dans lequel tombent facilement les étrangers qui viennent aux Eaux, c'est l'abandon facile et irréfléchi avec lequel ils se livrent aux conseils des donneurs d’avis qui , sans aucune connaissance en Médecine et sans avoir égard à l'âge , au sexe , au tempérament , prolongent souvent , par leurs prescriptions intempestives , des maux qui eussent cédé à un traitement rationnel , méthodique et éclairé.

Souvent il arrive, par l’usage immodéré des eaux prises en boisson , que les évacuations alvines , au lieu d'étrc naturelles , prennent tous les caractères de la dyssenterie accompagnée de tiraillemens d'entrailles, de nausées et de rapports fétides ; il est prudent clès-lors d'en suspendre l'emploi , et il convient de prendre des lavemens d’amidon laudanisés , des infusions mucilagineuses , amilacées , etc. Si l’irritation du tube digestif se propage , par sympathie , au larynx , aux bronches et , plus tard , au parenchyme des poumons, on a recours aux saignées, aux applications sédatives , aux vapeurs émollientes et aux autres moyens antiphlogistiques.

11 survient quelques fois , par l’effet des eaux, une éruption de petits boutons ( herpes plyctenodes.) ou de simples rougeurs ( erilhema rult/aris) sur diverses parties de la peau. Ce symptôme est un effort de la nature qu’il faudrait bien se garder de réprimer. L’irritation révulsive qui en est la suite ne peut manquer de produire d’heureux résultats , lorsqu’elle est maintenue dans de justes bornes. Connue sous le nom de poussée des eaux , elle constitue même une sorte de crise artificielle qu’on regarde comme un objet important de la cure , dans certaines eaux minérales , comme à Louè'ch; et c’est, pour éviter toute répercussion, qu’il est alors convenable de se tenir plus chaudement, d'éviter la fraîcheur du soir et tout ce qui serait de nature à supprimer cet exanthème.

Il est un grand nombre de maladies pour lesquelles il serait nuisible de prendre les eaux d’Aix , d’une manière continue et sans aucun intervalle. Ceci a lieu , quand le malade est d’une constitution délicate, nerveuse et trèsirritable, lorsque les forces diminuent d'une manière sensible, lorsqu'il survient des pesanteurs de tête, des vertiges, de l’inappétence pour

les aliniens ; alors il faut nécessairement intercaler un jour ou deux , et même d’avantage, entre le bain, la douclie ou l’étuve. On peut même établir , en thèse générale , qu’il est nécessaire d’interrompre l’emploi des bains , de quelque espèce qu’ils soient , dès qu on perd les forces , le sommeil ou l’appétit.

Il est enfin des affections pour lesquelles les eaux d’Aix sont tout-à-fait contre-indiquées , et des personnes auxquelles elles ne valent absolument rien : telles sont celles qui sont d’une complexion débile et cachectique , et épuisées par des pertes ou de longues souffrances 5 celles qui ont une tendance au carus , au coma et autres affections sopoieu— ses; celles qui sont atteintes d’hémoptysie , de maladies aiguës , d’abcès internes , d’anasarque, d’hydro thorax. On doit les défendre aux poitrinaires , lorsqu’il y a fièvre lente ou hectique , émaciation , sueurs nocturnes et partielles, diarrhée colliquative , en un mot, lorsqu’ils ont atteint la dernière période de la phthysie pulmonaire.

XVIï.

Un préjugé assez généralement répandu est celui-ci , qu’on ne doit associe}' à l’usage des

eaux aucun autre moyen thérapeutique intérieur ou extérieur : cette opinion est loin d’être confirmée par l’expérience qui prouve , au contraire, qu’un certain nombre de cures exige, outré l’emploi des eaux , celui de moyens auxiliaires : tels sont de légers purgatifs , quand il y a saburre 5 des saignées, quand il y pléthore; des préparations narcotiques et antispasmodiques, dans les névroses ; l’iode dans les scrofules et les engorgemens atoniques des glandes. Enfin, des faits qui datent depuis longues années , dans la brillante pratique de mon Père , lui ont prouvé de quel avantage était encore quelques fois l'électricité , associée aux secours que la Médecine tire des eaux thermales , dans les dartres rebelles , l’épilepsie, les névralgies faciales ou tic douloureux ; et l’emploi du mercure dans les maladies vénériennes compliquées de scrofules , de goutte et de rhumatisme.

Ces faits sont nouveaux pour la science, et c'est sous ce rapport que j’ai cru devoir les signaler à l’attention des gens de l’art , en entrant dans quelques détails propres à expliquer ce qu’ils paraissent avoir de paradoxal ou de contraire aux opinions reçues.

Il est vrai que la siphilis , les névroses et les affections scrofuleuses articulaires, avec engorgement ou dépôts sans issue, lorsqu’elles sont

traitées uniquement par les eaux , à la manière des rhumatismes , des paralysies , des dermatoses, etc., sont toujours exaspérées au plus haut point : mais ce sont ces faits mêmes qui portèrent les médecins à chercher des secours dans un autre ordre de remèdes.

Mon Père est le premier qui ait associé à Aix 1’ usage du mercure à celui des eaux , pour la guérison des affections sipliilitiques , et Ton peut dire que ses succès ont dépassé ses espérances. Les bains, la boisson des eaux, la douche et l’étuve ; des préparations mercuriel- . les, variées suivant l’âge, les goûts , les habitudes du malade ; quelques pilules altérantes et diaphoniques , des boissons lénitives , de légers laxatifs constituent toute sa méthode.

C’est par ces moyens simples , et modifiés (Vaprès les circonstances , qu’il est parvenu , après un traitement de cinq à six semaines , à faire disparaître les symptômes de la siplii— lis devenue constitutionnelle , et caractérisée par des ulcères rongeans et serpigineux , des exostoses , des douleurs nocturnes ostéocopcs , des bubons , des végétations verrugueuscs et autres ; Vophtalmie blennorrhagique , la carie , l’irritide , etc. ; symptômes qui avaient résisté jusques-là à tous les remèdes auxquels on avait eu recours.

Un fait très-remarquable dans cette médi-

cation y par les eaux et le mercure, c’est l’absence de toute salivation , malgré les doses souvent énormes de ce métal introduites dans le corps. Il ne peut s'expliquer que par l’abondance des sueurs qui, ne permettant pas au mercure de séjourner long- temps dans l'économie , l’empêche d’y exercer une action délétère ; ou peut-être par une combinaison chimique qui transformerait en sulfure , le mercure et le soufre absorbés. On sait en effet que l’action du cinabre , sur le corps humain, diffère essentiellement de celle du mercure à l'état d’oxide ou à l’état de sel. Ce fait qui est* parfaitement d’accord avec l’opinion des célèbres professeurs Cullerier , Chrétien , Earle et Lawrence, prouve que la salivation qu’on croyait jadis si nécessaire au traitement de la siphilis, ne doit plus être regardée que comme un résultat secondaire , qu’il est bon de faire cesser dans la plupart des cas ; ne fùt-ce que pour épargner aux malades les effets pernicieux que cette sécrétion morbide exerce dans la cavité buccale, et spécialement sur la membrane alvéolaire.

Un autre genre d’affection , traité avec beaucoup de succès à Aix , est celui des maladies nerveuses caractérisées par des rétractions spasmodiques des membres , suite de la mobilité des nerfs , de leur excessive sensibilité et pro-

curée par des frayeurs ou autres causes subites agissant sur le système cérébral. La méthode de mon Père , pour traiter ces sortes de maladies , consiste dans une sage combinaison de l’emploi des eaux thermales , sous différentes formes , avec la douche écossaise, le galvanisme et l’électricité. J’ai vu moi-même tant de cas frappans d’hémicranie , de tic douloureux et d’affections erratiques nerveuses , guéris par ces moyens , que je suis porté à penser que s’il existe un spécifique pour les maux de ce genre, c’est dans l’électro-galvanisme , joint à l’action des eaux, qu’il convient de le chercher.

On ne saurait donc trop appeler l’attention des savans sur ce genre d’étude qui semble promettre à la génération qui commence de si beaux résultats , pour la guérison de maladies dont on ne s’occupait autrefois que comme d’un point historique de l’art ; et sur la nature desquelles les découvertes de Gall, Spurzeim , Magendie, Flourens , Rolando , Georget , Alexandre Bertrand , Des Moulins , ont déjà fourni les données les plus précieuses.

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