‹ Manuel de l'histoire de FranceChapitre 10 sur 68 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

DEPUIS LéA DITAIIXE DE TESTRlf

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Ce n'avait été qu'avec le secours des chefs Germains que Pépin avait remporté la victoire de Testry, aussi n'osa-t-il de suite garder pour lui le pouvoir souverain ; chaque année les grands furent réunis et l'on vit refleurir ces assemblées de mai qui étaient tombées en désuétude dans les derniers temps. Pour cette solennité , on allait en grande pompe chercher le roi , sur un chariot traîné à pas lents par des bœufs , moyen de transport ordinaire des femmes ; le faible souverain paraissait à l'assemblée, le diadème en tête, prononçait un discours, et semblait présider, mais à peine chacun s'était retiré, que Pépin renvoyait Thierry dans la ferme royale de Maumaques, jouir de ses revenus , car ainsi que le dit la chronique de St-Denys, en son naïf langage , « les rois n'avaient tant seulement que le nom et de rien ne servaient, fors de boire et de mangier. » Pépin s'était réservé pour lui exclusivement le droit de commander les armées,

il n'y avait rien là qui pût choquer les Leudes puisque c'était un des attributs de la charge de maire; cependant il ne l'était point , et content de son duché d'Austrasie, avait donné le duché de Champagne à son fils aîné Drogon. Grimoald , homme d'une grande douceur , rempli de bonté et de bienfaisance , faisant de larges aumônes, et adonné à l'oraison , fut nommé maire du palais , lorsque la mort de Thierry eut laissé le trône à Clovis l'un de ses fils; l'autorité royale était alors trop peu de chose pour qu'on prît la peine d'en faire le partage. Pépin n'avait eu que deux fils de Plectrude, mars il en eut un troisième d' Alpaïde , une de ses maîtresses que , suivant le continuateur de Frédégaire, il nomma dans sa propre langue Karl (c'est-àdire fort.)

Des guerres nombreuses contre les Frisons et les Allemans remplirent l'administration de Pépin , au point que l'année 71 3 est distinguée des autres sous le nom de sans guerre. Peutêtre ces expéditions servirent-elles à assurer la domination dans sa famille, pendant qu'il occupait ailleurs l'esprit sans cesse remuant des Leudes, et portait au loin sa réputation de guerrier. Quoiqu'il en soit , sa puissance paraissait définitivement établie , lorsque des malheurs de famille vinrent l'ébranler et empoisonner les derniers jours du vieux Pépin. Ses deux fils moururent misérablement , le premier d une fièvre violente et le second, peu d'années après , ayant épousé , pour augmenter son crédit , la fille de Ratbod duc des Frisons , fut assassiné au pied de l'autel où il priait pour la santé de son père, qu'une grave maladie retenait dans sa terre de Jupil , sur les bords de la Meuse ; Pépin accusa de ce meurtre Charles son troisième fils , le jeta dans un cachot et fit Théodald son petit-fils qui n'était encore qu'un enfant , maire du palais en Neustrie où le roi Dagobert venait de succéder à Childebert le fils de Clovis. On vit alors la Neustrie gouvernée par un roi enfant et un maire plus jeune encore que lui. Telle était cependant la crainte qu'avait inspirée Pépin que jusqu'à sa mort , 1 6 novembre 71 4, les Neustriens n'osèrent se plaindre ; Plectrude môme eut en-

core le temps de saisir la régence et de gouverner pour son petit-fils pendant quelques instants , mais ce ne pouvait être long. Les Francs se fatiguèrent de n'avoir pour chefs qu'une femme et des enfants ; ils choisirent pour maire un certain Raganfried , firent alliance avec les Saxons sans cesse prêts à envahir le territoire Franc , et s'avancèrent jusqu'à la Meuse, ravageant tout sur leur passage. Plectrude marcha contre eux , mais les Austrasiens furent complètement vaincus ; le jeune Théodald put à peine se sauver , il mourut quelque peu après de maladie , peut-être même de poison. Pendant que ces choses se passaient en Neustrie , Charles avait trouvé moyen de se sauver de la prison , il fut généralement reconnu pour duc de ce pays et les Leudes ne firent aucune difficulté de se soumettre , et de lui donner le commandement de l'armée (74 6.)

La mort de Thierry II arrête un moment les Neustriens ; pendant que Charles rassemble ses troupes de toutes parts , Raganfried , de son côté , va chercher dans le cloître , un pauvre moine du sang de Clovis , lui fait changer le nom de Daniel en celui de Chilpéric et appelle les peuples à la défense du roi. Charles , pendant ce temps , perdait chaque jour de son crédit , il avait forcé des monastères et en avait distribué l'argent à ses soldats , il s'était aliéné l'église , mais il y gagnait des sujets fidèles ; vaincu par Ratbod , il n'en court pas moins contre les Neustriens , les bat près d' Amblef et achève leur déroute à Vainci, non loin de Cambrai. Plectrude enrayée fit la paix avec Charles et lui abandonna les trésors amassés par son père. Ce n'était pas assez pour le vainqueur ; afin de rallier à lui tous les esprits , il prend un prince qu'il dit issu du sang de Clovis et le couronne roi d'Austrasie, sous le nom de Clotaire, se met à la poursuite des fuyards , arrache Chilpéric II des mains de Raganfried , le reconnaît roi de Neustrie, et se fait nommer maire du palais (717.) Puis à la tète de son armée victorieuse, il vole sur les bords du Rhin , y rencontre les Saxons et les Frisons et les force à repasser le fleuve , ce ne fut pour longtemps, toute sa vie il lutta contre ces peuples sans pouvoir eu

triompher et il ne fallut rien moins que le génie et la fortune de Gharlemagne pour les soumettre définitivement.

Une autre guerre vint bientôt réclamer tous les soins de Charles ; il approchait le jour où du Midi , un peuple nouveau et victorieux allait fondre sur les Gaules , pour en tenter la conversion et la conquête ; on allait voir deux religions en lutte l'une contre l'autre , se disputer l'Europe ; Charles vaincu et la Gaule proclamait la gloire et la puissance de Mahomet ; quelques mots pour expliquer cette irruption.

Il y avait un siècle qu'un homme exilé de la Mecque avait conçu le projet de changer le gouvernement et la religion d'un vaste Empire , il était revenu parmi les siens , comme un prophète inspiré d'en haut , et par la seule force de sa volonté s'était attaché tout un peuple. Ses successeurs avaient étendu ses conquêtes et chaque jour l'Islamisme (telle était la religion nouvelle) , faisait de nouveaux prosélytes à la pointe de l'épée. Appelés au-delà du détroit par un comte infidèle , ses sectateurs étaient venus en Espagne ; c'est là qu'ils avaient changé leur nom d'Arabes, quoique il fut déjà glorieux pour celui de Sarrazins qui en leur langue signifiait vagabonds. Marchant en vainqueurs , ils avaient traversé le pays situé entre Gibraltar et les Pyrénées, passé les monts et s'étaient précipités sur la Gaule méridionale, emmenant avec eux leurs vieillards, leurs femmes et leurs enfans. Grand fut l'embarras du duc d'Aquitaine, alors en guerre avec Charles, il résolut néanmoins de défendre le passage, mais ses troupes furent écrasées par la masse des ennemis qui s'avançaient toujours pillant , toujours le fer et le feu à la main. Dans ce pressant danger , les Neustriens et les Austrasiens oublièrent leurs querelles et se réunirent contre l'ennemi commun ; le clergé lui-même , malgré tout ce qu'il avait souffert depuis quelques temps n'en appela pas moins les peuples au combat. Charles nommé chef s'avança contre les Sarrazins , les rencontra près de Poitiers et aidé par Eudes duc d'Aquitaine , les attaqua avec vigueur. La victoire fut aux chrétiens , Charles y gagna le nom de Martel

que la postérité lui a conservé. Le carnage fut si grand qu'on compta jusqu'à trente-sept mille cinq cents Sarrazins restés sur le champ de bataille, chiffre outré sans doute, mais qui sert à faire connaître le nombre des ennemis (732.) Dès-lors les Sarrazins vaincus et privés de leurs rois , se retirèrent dans le midi de la Gaule où ils commirent encore quelques exactions jusqu'à ce qu'enfin , après la mort du duc Eudes , Charles- Martel eut achevé leur ruine et les eut forcés de repasser les Pyrénées (740.)

Cette guerre ne lui avait point fait négliger le soin de sa puissance; les Frisons ont osé l'attaquer; cette fois c'est chez eux qu'il va les combattre. Dans ce but il assemble une grande quantité de bateaux, passe la mer et pénètre dans leur île ; le duc Popon est vaincu et mis à mort , les temples idolâtres sont pillés et brûlés , et les vainqueurs reviennent dans les Gaules chargés de dépouilles (734.)

Charles sentant sa fin prochaine , partagea la Gaule Franke entre ses trois fils : Carloman l'aîné eut l'Austrasie et les possessions au-delà du Rhin ; Pépin eut la Neustrie , le reste fut donné à Grippon ; dès-lors ce prince tranquille possesseur du royaume, n'ayant plus môme à craindre le nom de roi, puisqu'à la mort de Thierry III , il avait négligé de lui donner un successeur , continua à affermir sa puissance à l'intérieur et à l'étayer au dehors par de nombreuses alliances. Le pape avait réclamé son appui contre les Lombards , il le lui promit, leva même une armée contre eux , mais la mort vint l'arrêter (741 .) La même année vit périr Grégoire III , Luitprand et Léon l'Isaurien.

Les dernières volontés de Charles-Martel ne furent point exécutées , soit , dit Eginhart , que Grippon excité par sa mère Sonnichilde , descendant des princes de Bavière , ne se fut point contenté de la part qui lui avait été donnée et eut excité une révolte , soit que les deux frères eussent méprisé sa jeunesse ; quoiqu'il en soit Grippon fut dépouillé et retenu prisonnier dans un château situé près des Ardennes. Après cette

exécution , Pépin, craignant que de nouveaux troubles ne portassent préjudice à son autorité , crut devoir faire couronner Childéric III , fils deChilpéric. Mais l'Austrasie, habituée depuis long-temps à n'avoir d'autres maîtres que ceux issus de la race de Pépin , refusa de le reconnaître. Pendant ce temps les Bavarois, les Allemands et les Saxons avaient arboré l'étendard de la révolte ; Garloman, déployant une grande activité, marcha contre eux avec son frère , et bientôt les Bavarois furent forcés de se soumettre ; les Allemands furent aussi défaits : les deux princes repassèrent ensuite le Rhin et résolurent d'affermir leur puissance par des réformes. Les biens de l'église avaient été pillés , les hommes de guerre remplissaient les saintes charges; Charles-Martel n'avaiteuque ce moyen de s'en faire respecter et servir. Garloman fit assembler un concile aux Estines, dans son propre palais , pour rendre à 1 église toute sa pureté ; une révolte en Aquitaine l'empêcha de porter la réforme aussi loin qu'il l'aurait désiré ; il ne put que forcer les propriétaires des biens d'église à reconnaître qu'ils les tenaient à tort , et les imposer à un sou d'or , par chaque métairie , au profit des monastères à qui elles appartenaient précédemment ; il eut la force de se faire obéir. Il marcha ensuite contre les Aquitains révoltés, mais ces peuples ne l'attendirent pas les armes à la main , comme on aurait pu le croire, ils demandèrent la paix dès qu'ils le virent sur les frontières de leur pays, lui firent de beaux et riches présens et jurèrent d'exécuter fidèlement leurs promesses (745.)

Grand fut l'étonnement des Francs , lorsqu'au retour de cette expédition, Carloman annonça son intention de quitter la puissance et de se retirer dans un cloître pour y passer le reste de ses jours; et ce projet il l'exécuta , après avoir abdiqué au profit de Pépin et relâché son frère Grippon. Il se retira ensuite au mont Soracte (1) , où il fit bAtir un monastère, mais

(i) Le Soracte, montagne près de Rome, aujourd'hui monte San-Silvestro, et par corruption monte Tristo.

îf.

il se trouvait trop voisin des lieux où il avait exercé le souverain pouvoir, il se détermina a prendre l'habit de moine au montCassin à Rome.

Pépin, devenu par cette abdication le seul maître du royaume , n'en fut pas d'abord plus heureux. Les Austrasiens fiers et ennemis des Neustriens refusèrent de le recevoir pour duc. Grippon , jaloux de son frère , quitta la cour et s'enfuit chez les Bavarois , qu'il n'eût pas de peine à soulever. Le Pape, pressé par les Lombards , appelait à grands cris Pépin à son secours : le fils de Charles-Martel triompha de tout. Reconnu enfin par les Austrasiens , il passa le Rhin à leur tète , marcha contre les Bavarois , les défit et prit leur chef , son frère , à qui il donna son palais pour prison ; plus tard il lui fit un apanage. Pendant ce temps, une armée Franke, conduite parBonifacequi était chargé d'une mission secrète, passait les Alpes, pour combattre les Lombards.

« Alors (752) , dit le troisième continuateur de Frédégaire , » de l'avis et du consentement de tous les Francs, et après avoir » envoyé à Rome une ambassade , qui rapporta l'autorisation » du saint Siège apostolique , Pépin fut élevé sur le trône par » le soin de la nation Franke ; les grands se soumirent à lui , » et il fut, selon l'antique usage , ainsi que la reine Bertrade , » consacré par les évêques. »

Telle fut la fin de la révolution opérée à Testry, et l'infortuné Childebert fut rejeté dans le cloître , d'où il n'était sorti que pour servir les projets ambitieux du petit-fils de Pépin d'Héristal.

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