‹ Manuel de l'histoire de FranceChapitre 11 sur 68 · DESCABLOVINOIENS JUSQU'A LA MORT DE PÉPIX DIT LE BREF · texte numérisé non relu

DESCABLOVINOIENS JUSQU'A LA MORT DE PÉPIX DIT LE BREF

Pépin était roi ; ce n'était point là à vrai dire , une de ces révolutions qui changent la face d'un pays et le bouleversent jusque dans ses fondemens ; celui qui avait la puissance royale s'était fait élever sur le pavois , et avait relégué dans un monastère le faible prince , qui , selon l'expression d'Eginhard en ses annales, se paraît du faux nom de roi. Mais du fond de sa retraite , le dernier de la race Mérovingienne eut pu rallier un parti nombreux ; les mécontens d'abord , désireux de troubles et de bouleversemens , les gens d'église qui craignaient d'avoir pour chef le fils de ce Charles-Martel, qui le premier avait osé porter atteinte à leurs droits , les Leudes mêmes , jaloux d'être gouvernés par un d'eux, et enfin le peuple, toujours content, et qui aurait reconnu Childéric, par habitude d'obéissance au sang de Clovis.

Pépin comprit le danger de sa position , peut-être même

frémit-il de sa témérité. Comptant peu sur les Leudes , qui ne le servaient que par espoir de récompense et par désir de nouvelles propriétés , il enrichit les monastères, s'appuya sur l'église, et pour former , si je puis parler ainsi , une alliance indissoluble avec elle , renouvela une cérémonie des Juifs et fit couler l'huile sainte sur son front. Dès-lors il fut sacré aux yeux du peuple, qui vit en lui, l'envoyé de Dieu, et l'on redit longtemps les prodiges qui avaient accompagné le don du Saint- Chrème apporté sur terre par deux anges. Les Leudes furent appelés au champ de Mai , et pendant qu'ils hésitaient encore entre l'obéissance et la révolte , Pépin leur lut une lettre du Pape qui les appelait en Italie , et leur montra les fertiles campagnes de Rome. La mort de Grippon, son frère , en ôtant aux mécontents, leur chef, les força de se soumettre : tels furent les commencements du règne de Pépin. Aussitôt que le calme fut rétabli , il passa le Rhin et marcha contre les Saxons révoltés de nouveau , malgré les traités faits et jurés sur les autels des deux peuples. Un mélange de succès et de revers fut le résultat des premières campagnes ; quant à Pépin , ses regards étaient tournés vers l'Italie ; sûr du consentement du Pape , il lui envoya demander pardon du crime qu'il avait commis , en dépouillant le roi légitime; Etienne III, qui occupait alors la chaire de St-Picrre , était en guerre avec les Lombards , dont les armes victorieuses le poursuivaient jusque sous les murs de Rome. Astolphe , roi de ces peuples , s'était emparé de Ravenne et du pays environnant , qui formait l'exarcat de ce nom , et ■qui était du domaine de l'Empereur d'Orient. Rome faisait partie de cette contrée , mais depuis long-temps elle s'était affranchie de toute redevance , et s'était rendue indépendante ; aussi était-elle éloignée de reconnaître la loi du barbare. Eugène III résolut de passer en France pour activer les secours promis et préserver Rome d'une perte imminente. Il fut reçu avec toutes les plus grandes marques de respect. Pépin désira se faire sacrer une seconde fois ; le Pape fit tout ce qu'on voulut de lui ; il fit couler l'huile sainte sur les fronts de Pépin , de la reine

et de leurs deux fils, Charles et Carloman , puis s'adressant aux Francs , il leur défendit de choisir aucun roi , qui ne fût de la race de ce prince, élevé sur le trône pour la défense du Saint Siège apostolique. Dès-lors , dit ChAteaubriand , tout se gouverna de nouveau par l'église et pour l'église , depuis la nation jusqu'aux rois , dont le sacre était purement celui d'un évôque. Eugène alla plus loin ; il donna à Pépin le titre de Patrice des Romains , et le Franc fut si heureux de ce titre , que non-seulement il s'en para souvent , le mit même sur les médailles qu'il fit frapper, mais qu'encore il résista aux prières de son frère, ce moine que nous avons vu quitter la puissance pour se retirer au mont Cassin. Astolphe , effrayé des secours promis au Pape , avait ordonné à l'abbé de ce monastère d'envoyer vers Pépin le moine Carloman , et celui-ci n'avait osé enfreindre la loi d'obéissance ; nous avons dit son peu de succès. Pépin le retint quelques temps , puis lui permit enfin de retourner, mais la mort le surprit lorsqu'il était encore sur les terres frankes.

Dès-lors tout se prépara à la guerre. Pépin commanda luimême les troupes, dont il était parvenu à se faire craindre , malgré la petitesse de sa taille. On rapporte à ce sujet une anecdote que nous croyons devoir placer ici , comme peinture vraie de ces temps : dans un de ces spectacles , reste de la domination Romaine , où l'on amusait le peuple par des combats d'animaux féroces , et au moment où un taureau et un lion s'entredéchiraient avec le plus d'acharnement , Pépin s'écrie : Qui de vous ira les séparer? Les Leudes gardent le silence; alors il s'élance dans l'arène , et, d'un seul coup de glaive , tranche la tête du lion ; puis se retournant : suis-je trop petit, dit-il, pour être votre roi ? (Histoire de France par Mennechet.)

Quand les préparatifs furent terminés, les Francs envahirent l'Italie , défirent les Montagnards qui voulaient défendre leurs défilés, et allèrent mettre le siège devant Pavie. Astolphe s'y était enfermé ; il promit tout ce qu'on voulut et donna quarante des principaux Lombards pour étages. Puis lorsque Pépin

eut repassé les monts , le Lombard peu soucieux de l'exécution de ses sermens , reprit de nouveau les armes. C'est pourquoi le roi Franc rentra en Italie. Cette fois encore , le succès couronna son entreprise ; Astolphe , de nouveau assiégé dans Pat ie , restitua Ravenne , la Pentapole , et tout l'exarcat que Pépin remit au Pape, après l'avoir fait reconduire , avec une nombreuse escorte , pour lui faire honneur et en môme temps le protéger contre les ennemis.

« Astolphe , après le départ des Francs , cherchait de quelle » manière il pourrait ne pas tenir des engagemens qui n'é- » taient pas accomplis , et éluder frauduleusement ceux qui » l'étaient déjà; mais pendant ce temps, il tomba par accident » de cheval à la chasse, en contracta une maladie et mourut. » (Annales d'Eginhard, trad. de Guizot.)

Dès-lors , le pape respira librement ; il aida même Didier ii se faire couronner au préjudice du frère d' Astolphe : Didier par reconnaissance confirma et augmenta la donation faite par le roi Franc (756.)

Copronyme, Empereur d'Orient , parut ne pas songer à cette lutte, mais lorsque les Lombards eurent été vaincus pour la seconde fois , que la mort d' Astolphe l'eut délivré d'un rival redoutable, il envoya des ambassadeurs à Pépin, réclamer en son nom l'exarcat de Ravenne ; ils apportaient entr'autres présens, le premier orgue qui ait paru en France , et que Pépin donna à l'église de Saint- Corneille de Compiègne, où il tenait sa cour en ce moment. H fit ensuite répondre à l'Empereur qu'il lui était entièrement dévoué , mais qu'il ne pouvait lui accorder sa demande, car il avait déjà disposé de l'exarcat ; dès ce moment les Empereurs suscitèrent sans cesse de nouveaux ennemis aux Francs, comme nous aurons occasion de le remarquer plus tard.

Pépin , tranquille à l'intérieur, résolut de repousser les Barbares qui attaquaient ses frontières au nord et au midi , et il tourna ses armes contre les Saxons. Il craignait que les Leudes, enrichis par les campagnes précédentes, ne refusassent de marcher, mais un amour qu'on pourrait appeler national excitait

les Francs , à voler au secours du territoire menacé. A leur tête Pépin passa le Rhin , et entra en Saxe (758) ; mais quoique les chroniqueurs contemporains le reconnaissent vainqueur, quoiqu'il imposât aux Saxons un tribut de trois cents chevaux , il est probable que cette campagne lui fut plus glorieuse qu'utile ; d'abord , il importait à Pépin de se hâter et de courir à la défense du midi où le danger était le plus imminent. Waïfer , ce petit-fils d'Eudes, duc d'Aquitaine, qui avait lutté si courageusement contre Charles-Martel, venait, par la retraite de son père, d'être reconnu chef de ces pays et avait fait une invasion en Bourgogne; c'était une occasion pour Pépin de rattacher cette province à la Gaule Franke , cependant il ne put en profiter de suite. Il avait promis des secours au Visigoth Ansemond , pour l'aider à chasser les Maures , qui , vaincus par Charles-Martel , s'étaient retirés en ce pays et avaient choisi Narbonne pour leur capitale.

Un grand événement s'était passé en Orient ; la dynastie des Omniades avait été renversée par les Abassides descendans d'un des oncles du prophète, et tous les peuples Maures étaient dans l'attente de ce que produirait ce bouleversement de monarchie. Cependant ils se défendirent avec courage contre Pépin, et il ne fallut rien moins que la trahison des Visigoths, pour livrer Narbonne au chef Franc; dès-lors la Septimanie fut définitivement réunie à la Gaule Franke ; on lui laissa néanmoins ses comtes, ses lois et ses privilèges.

Vainqueur de ce côté , Pépin résolut enfin d'attaquer l'Aquitaine ; un prétexte religieux servit à déguiser son ambition; il prescrivit à Waïfer de rendre aux évôques des églises placées sous sa domination les biens qu'ils possédaient dans ses états , et sur son refus , il fit avancer ses troupes. Les Aquitains avaient toujours regardé les Francs comme des Barbares ennemis de toute civilisation ; les sciences et les arts s'étaient réfugiés sur les bords de la Garonne , et ces peuples n'étaient à proprement parler que des Gallo-Romains ; il ne Jeur manquait que d'être soumis à l'Empereur. Mais leur courage était

énervé par cette civilisation précoce , et il ne put être ranimé par l'arrivée des Barbares , ni par les efforts de Waïfer; ils préféraient chanter les exploits de leurs ancêtres , que de s'illustrer à la défense de leur pays. Telle était cependant l'ardeur belliqueuse de leur chef , qu'il ne fallut pas moins de huit ans à Pépin pour assurer cette conquête, qu'il ne put affermir que par un assassinat. Ce fut une guerre affreuse , une guerre d'extermination , les Francs s'y montrèrent dignes du nom de Barbares que leur donnaient leurs ennemis. Chaque ville prise était immédiatement réduite en cendres, et les habitans passés au fil de 1 epée , les églises même ne furent point épargnées. Le meurtre de Waïfer commis par ses propres gardes dans le Périgord, (2 juin 7G8) et une maladie sérieuse dont Pépin fut attaqué purent seuls donner quelques instans de repos à ce pays.

Le roi, effrayé des progrès de son mal , se rendit à Tours , au tombeau de St. -Martin , mais ses prières ne purent rien , et il succomba à Paris le 24 septembre suivant.

Tel fut Pépin , sur lequel les chroniqueurs contemporains nous ont laissé peu de détails, soit par insouciance, soit par crainte de la race déchue. Quoiqu'il en soit , il eut été grand , s'il n'eut souillé sa vie par la terrible guerre de l'Aquitaine et si son règne n'eut été éclipsé par la gloire de Charles-Martel , son père, et celle de Charlemagne, son fils. On grava plus tard sur son tombeau : Pépin , père de Charlemagne.

Page 1