‹ Manuel de l'histoire de FranceChapitre 14 sur 68 · RÈGNE DE CHARLES- WE-CH A UVB · texte numérisé non relu

RÈGNE DE CHARLES- WE-CH A UVB

L'Empire Franc tendait à se décomposer : chaque état voulait devenir indépendant , et pour arriver à ce résultat, s'appuyait sur un des fils de Louis- le-Débonnaire. Les Gailo-Romains s'étaient donnés à Charles que ses rares cheveux firent surnommer le Chauve , et les Gallo-Francs suivirent peu après cet exemple. Les peuples de race Germanique, dont les contrées s'étendaient au-delà du Rhin, réclamaient à grands cris l'indépendance ; ils s'ennuyaient de verser leur sang pour la défense d'un Empire chancelant et ruiné par les guerres civiles ; ils prêtèrent serment de fidélité à Louis que, pour le distinguer de son père , on appelait le Germanique , et dont ils avaient connu la bravoure pendant les dernières années de l'Empereur Louisle-Débonnaire. Les Italiens rêvaient encore l'unité de puissance , et eux , qui n'avaient pu défendre Didier contre Charlemagne , tentèrent de donner ce vaste Empire à Lothaire.

Quoiqu'il comptât des guerriers moins nombreux que ses frères , ce prince était cependant redoutable , car le pape avait pris sa défense , et la couronne impériale ceignait son front.

A la nouvelle de la mort de son père, Lothaire somma tous les grands vassaux de prêter le serment de fidélité qui lui était dû ; écrivant ensuite à ses frères, il leur rappela qu'ils étaient sous sa dépendance et qu'à lui seul appartenait la puissance et le titre impérial ; après avoir employé les menaces , il terminait en leur adressant des paroles d'amitié , surtout à Charles. Il lui parlait de cette affection , dont il avait , disait-il , toujours donné des preuves si multipliées et la déclarait inaltérable, puisqu'ils étaient liés l'un à l'autre depuis le moment où il l'avait tenu sur les fonts baptismaux. Puis craignant de ne pas produire l'effet qu'il espérait , il essaya de semer des divisions dans l'Empire : aux Saxons , il promit de rendre leurs idoles , leur liberté ; aux Aquitains, il redonna pour roi le fils de Pépin et se ligua avec lui. Il faudra dès-lors que les peuples retrouvent leur nationalité par un combat acharné , ainsi seulement pourra se désunir ce grand Empire. Les Germains de Louis et les Francs de Charles se liguèrent ensemble ; les armées avaient été convoquées au nom de la religion ; les évêques parcouraient les rangs et excitaient les soldats , en leur montrant dans les bataillons ennemis des Saxons et des Maures d'Espagne. Cependant Charles et Louis voulant tenter un dernier effort, avant de donner le signal du combat , envoyèrent des députés à Lothaire, lui offrant les richesses de leurs camps, et lui proposant un nouveau partage de l'Empire. Celui-ci gagna du temps; puis quand il eut opéré sa jonction avec Pépin , il refusa d'accéder à toute proposition tendant à la paix , et des deux côtés on se prépara au combat. Il eut lieu à Fontenay , et fut terrible ; cent mille hommes restèrent sur le champ de bataille. Lothaire fut vaincu , mais les deux rois avaient trop souffert de leur victoire pour pouvoir le poursuivre. Là restèrent des Leudes et des hommes libres en si grand nombre , que cette classe fut à jamais éteinte. Quant aux Gallo-Romains et aux

Gallo-Francs , ils s'unirent ensemble ; dès lors ils vont combattre sous le même chef , pour la même cause , pour la nationalité 1 Ils n'auront plus qu'un nom et se confondront sous celui de Français.

L'année suivante , 842 , vit de nouvelles armées se mettre en campagne ; Charles et Louis , fidèles à leurs serments , se réunirent à Strasbourg et haranguèrent les troupes en langues Romane et Tudesque. Nithard, dans le récit de ces dissensions civiles auxquelles il a pris part, nous a conservé ce premier monument écrit de notre nationalité ; nous ne donnerons pas ici ces sermens dans leur langue primitive , nous nous contenterons de mettre sous les yeux des lecteurs , la traduction qu'en a faite le docte Aug. Thierry.

» Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrétien , et notre » commun salut, de ce jour en avant, et tant que Dieu me don- » nera de savoir et de pouvoir, je soutiendrai mon frère Karl » ici présent , par aide et en toute chose , comme il est juste » qu'on soutienne son frère, tant qu'il fera de même pour moi ; » et jamais avec Lother , je ne ferai aucun accord , qui de ma » volonté soit au détriment de mon frère. »

« Si Lodewig garde le serment qu'il a prêté à son frère , et » si Karl mon Seigneur, de son côté, ne le tient pas, si je ne puis j> l'y ramener , ni moi, ni aucun autre, je ne lui donnerai nul » aide contre Lodewig, dirent les soldats de Charles ; » les Allemands jurèrent la même chose , en leur langue en changeant les noms.

Néanmoins, la guerre civile cessa devant l'invasion des Normands qui avaient pénétré jusqu'à Rouen où ils s'étaient gorgés de butin ; alors les trois frères songèrent à la paix, et elle fut signée à Verdun ; Lothaire conserva le titre d'Empereur et régna sur les Italiens. Puis sur ses plaintes , on forma , des terres situées entre la Meuse, le Rhin et l'Escaut, un petit Royaume qui prit le nom Germanique de Loterreich , ( terre de Lothaire ), en langue Romane Lothairègne, dont nous avons fait Lorraine. Louis eut toute la Germanie dans son lot , et Charles fut roi de

la France renfermée à peu près dans les limites qu'elle a encore de nos jours. (843.)

De ces guerres, les seigneurs seuls avaient eu profit et avantage ; libres de ne pas suivre le Roi à la guerre toutes les fois que le Royaume n'était pas exposé à des invasions étrangères , ils profitèrent de ce privilège pour obtenir des terres et des biens ; retirés dans leurs domaines, réunis quelquefois plusieurs ensemble pour se défendre mutuellement , ils ne voulaient d'autres distractions que la chasse et passaient leur temps à fomenter des dissensions. Des paysans attachés à la glèbe vinrent se fixer près de leurs châteaux et réclamer leur appui ; de là , l'origine d'une foule de villages , de l'accroissement donné à la féodalité. Pendant ce temps les Normands parcouraient la France , et livraient aux flammes les villes et les villages , sans qu'on songeât à les repousser. La révolte vint bientôt augmenter les embarras qui accablaient la Royauté.

Le premier qui en donna l'exemple fut Noménoé, que Louisle-Débonnaire avait créé duc des Bretons ; profitant des discordes civiles, il prit le titre de Roi , et Charles- le- Chauve ne put empêcher un empiétement si préjudiciable à son autorité. Cet exemple trouva bientôt des imitateurs : l'Aquitaine se souleva, et Pépin fut déclaré chef indépendant. Charles-le-Chauve espérait s'être assuré de la fidélité de ce pays, en faisant mettre à mort Bernard que l'on avait cru l'amant de Judith, et que quelques auteurs prétendent même être le père de ce roi. Cette justice expéditive avait paru dure aux peuples du Midi , et ils avaient résolu de secouer le joug que le Nord voulait leur imposer. Pépin , se confiant peu dans la valeur des Aquitains , appela à son secours les Normands et les Sarrasins ; cette politique ne lui réussit pas ; ses sujets l'abandonnèrent, il fut trahi , pris et livré à Charles, qui, afin de s'attacher un peuple si remuant, lui donna pour Roi un de ses fils. (855.)

Parmi les chefs qui s'étaient distingués dans cette guerre, on avait remarqué Robert surnommé le Fort, à cause de ses nombreux exploits ; fidèle allié de Pépin , il l'abandonna lorsque

ce prince eut appelé les Payens à son secours ; il vint ensuite offrir son bras et sa valeur à Charles-le-Chauve, et en reçut en récompense les terres situées entre la Seine et la Loire ( 864 ) , avec le titre de duc de France. Dès lors Robert s'attacha à fortifier ce fief, qui devait un siècle plus tard être héréditaire dans sa famille.

Charles -le- Chauve avait reconnu que le gouvernement ecclésiastique , en vigueur pendant les premières années de son règne , était nuisible à la royauté : la puissance du clergé qui pendant les guerres civiles avait souvent parlé en maître avait pris de nombreux accroissemens ; c'était lui qui désignait lequel des trois Rois devait triompher , et Charles n'avait dû sa victoire qu'à l'argent et aux secours qu'il lui avait fournis. Néanmoins le roi dut attendre encore , car il était impuissant pour arrêter les Normands, qui étendaient leurs ravages jusqu'à Paris , dont ils avaient pillé les plus riches monastères , et partagé les dépouilles avec les seigneurs voisins. Robert le Fort , que plusieurs auteurs disent à tort être un aventurier Saxon, fut chargé de guérir ces deux plaies, et il tenta avec courage une entreprise aussi hardie. Mais rude était sa tâche , car l'autorité royale avait été avilie. Charles chassé du trône par ses sujets n'y était remonté qu'en profitant d'une faute commise par Lothaire-le-Germanique, et, au lieu de parler le fier langage du vainqueur, il s'était contenté d'écrire qu'à tort on l'avait dépossédé du trône, et qu'aux évêques seuls qui l'avaient sacré appartenait le droit de le juger.

Robert se mit cependant à la tête des vassaux fidèles encore à Charles , attaqua Salomon qui avait usurpé la Bretagne sur le fils de Noménoé , le vainquit , le força de reprendre son titre de duc et de rendre hommage selon l'ancienne coutume. Il poursuivit ensuite les Normands , s'attacha à leurs pas, et pendant cinq ans arrêta leurs invasions. Ce guerrier , le Machabée de son siècle , comme l'appellent les annales de Metz , fut tué par trahison (866) , au moment où il entrait dans une église , pour remercier Dieu de ses victoires.

Les autres enfans de Louis-le-Débonnaire n'étaient pas plus heureux dans leurs Etats. Louis -le -Germanique était sans cesse en guerre avec des sujets qui refusaient de le reconnaître, et qui l'obligeaient, pour ainsi dire, de conquérir son royaume, province par province. Lothaire avait souillé l'Italie de crimes et de meurtres, puis sentant sa fin prochaine, il s'était fait transporter dans le monastère de PrUs , où six jours après, la mort l'avait saisi (855). Il avait partagé ses Etats entre ses enfans; Louis avait eu l'Empire , et Lothaire le Royaume de Lorraine. Ce prince n'ayant survécu que peu de temps à son père, Charles convoita son héritage, et profitant de son voisinage, s'en empara. Mais ses droits n'étaient pas meilleurs que ceux que pouvaient faire valoir Louis-le-Germanique ou l'Empereur; ils réclamèrent leur part , et le pape Adrien menaça de l'excommunication l'usurpateur, s'il refusait de se dessaisir. Le célèbre archevêque de Rheims Hincmar fut chargé de répondre ; il s'éleva contre les prétentions du Saint Siège , disant que le pouvoir du pape n'était pas de ce monde, et que Dieu ne priverait pas du Royaume des Cieux ses sujets fidèles , parce qu'ils refusaient de se soumettre aux décisions arbitraires des successeurs de St.-Pierre. Adrien parut un moment abandonner ses projets ; il ordonna à Charles de faire la paix avec son fils Carloman qui venait de se révolter contre lui. Quant à Louis-le-Germanique , il s'était avancé à la tête d'une armée , comptant appuyer ses droits par la force. Les évêques des deux royaumes intervinrent , et le pays de Lorraine fut partagé entre les deux prétendans (868). L'Empereur Louis II étant alors en guerre avec les Sarrasins n'avait pu faire valoir ses droits ; il n'en conçut pas moins des projets de vengeance qu'arrêta sa mort arrivée sept ans plus tard (875).

Benoit XIII occupait alors le siège de St.-Pierre; Charles, devançant son frère de vitesse , se fit couronner Empereur , puis, devenu plus ambitieux encore à cause de cette nouvelle dignité , il rêva le brillant Empire fondé par Charlemagne , et voulut en réunir toutes les parties dans sa débile main.

Louis-le-Germanique avait laissé ses États à ses trois fils (876) ; Charles tenta de les dépouiller de l'héritage paternel. Il se présenta aux Germains à la tête de ses troupes , mais il fut vaincu et après un seul combat , s'enfuit en France où il signa à Quierzy, l'acte qui devait ruiner la royauté. Il y ratifia en effet le droit de transmission des fiefs, et dès-lors le fils d'un comte put jouir des terres obtenues par son père , au même titre que lui. La royauté ne fit que perdre de sa puissance et l'aristocratie augmenta chaque jour sa force. Mais il était permis à celui qui avait acheté les Normands pour arrêter leurs invasions , de signer un acte aussi honteux , au moment où il avait besoin des seigneurs pour les conduire en Italie. Charles mourut la même année au Mont Cenis, laissant à son fils Louis II dit le Bègue , un Royaume où la féodalité était toute puissante.

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