‹ Manuel de l'histoire de FranceChapitre 15 sur 68 · DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

DE LA FRANCE

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Louis-le-Bègue commença son règne par soutenir les prétentions de son père à l'Empire. Il comptait parmi ses alliés , ou pour mieux dire, il avait pour protecteur le pape Jean VIII , mais il n'en fut pas moins repoussé par les Germains. Toute la France était en révolte : l'Aquitaine , la Bretagne , le Marquisat de France avaient refusé de reconnaître l'autorité royale; le puissant comte de Provence était à la tête de cette ligue formidable; Hincmar archevêque de Rheims prit seul le parti du fils de son bienfaiteur. Ces troubles ne furent pas de longue durée, car Louis était prêt à tous les sacrifices ; pourvu qu'on lui laissât le vain titre de Roi , peu lui importait de démembrer son royaume , et de faire pleuvoir les bénéfices sur les conjurés. Quand il se fut ainsi dépouillé , il appela le pape en France , et le pria de placer la couronne sur sa tête. Jean VIII vint , et convoqua une assemblée générale de tous les sei-

gneurs : il fit tant qu'il les rallia au fils de Charles-le-Chauve. Louis leur donna alors de nouveaux domaines , et confirma le capitulaire de Quierzy ; il offrit en outre le commandement des armées à Bozon , dont la puissance s'était accrue par son mariage avec la fille de l'Empereur.

Voyant ainsi la France pacifiée Louis prit le titre de Roi par la grâce de Dieu et l'élection du peuple. Sa mort arrivée en avril 879 lui épargna de nouvelles humiliations.

Louis-le-Bègue en mourant avait laissé trois fils ; les deux aînés , Louis et Garloman , parvinrent seuls , avec l'aide de Bozon, à s'emparer de la plus grande partie du royaume. Leur autorité était si faible qu'ils avaient résolu de ne la point partager ; ils craignaient sans doute d'être moins forts que leurs vassaux. Cependant les peuples ayant murmuré, et Bozon luimême ayant convoqué les Évêques à Mantaille, près du Rhône , pour se faire sacrer Roi de Provence, ils divisèrent leurs États en deux parts : Louis eut le Nord et Garloman le Midi ; puis tous deux se réunirent contre Bozon et appelèrent à leur secours Charles qui venait d'être sacré Empereur. La victoire fut pour eux , car les Germains triomphaient partout où ils se montraient , et les gens du midi étaient trop faibles pour leur résister ; ils ne recueillirent cependant aucun avantage de cette guerre.

Les Normands étaient en Artois, en Flandre, en Bretagne, en Aquitaine, et telle était déjà la faiblesse du roi de France , qu'ayant construit des forts pour protéger ses États , il ne put trouver personne à qui en confier la garde. Nous devons cependant dire qu'il remporta sur ces barbares une grande victoire près de l'Escaut, victoire dont tous les historiens célèbrent à l'envi la gloire ; nous avons encore en langue Tudesque ce chant de triomphe ; deux siècles plus tard un chroniqueur n'hésitait pas à rapporter que le duc Eudes y avait tué 100,000 Normands. Mais les vaincus n'en furent que plus exigeants , et Carloman , que la mort de son frère avait rendu seul maître du royaume, se vit contraint de leur acheter

pour une forte somme d'argent , la promesse d'épargner ses États. Trop faible lui-môme pour rien entreprendre, il donnait presque tout son temps à la chasse ; elle causa sa mort, car les annales rapportent, que poursuivant un sanglier, il fut frappé d'un coup d'épieu par un garde , et que voulant éviter des peines sévères à son meurtrier involontaire, il dit aux seigneurs de sa suite, qu'il s'était frappé lui-même.

Il ne restait pour succéder aux deux Rois , qu'un enfant à peine âgé de cinq ans ; dans les circonstances difficiles où se trouvait le royaume , le choix ne pouvait être douteux ; on offrit le trône à l'Empereur Charles , que sa corpulence et peutêtre sa faiblesse avaient fait surnommer le Gros. Cette élection ne fut ratifiée que par le Nord de la France ; dans le Midi en effet les seigneurs devenus tout puissants scellaient déjà leurs actes du pommeau de leurs épées , les datant du règne du Christ , le Roi manquant en France , régnante Christo, rege au te m déficiente. Le Nord eut peut-être suivi cet exemple , si une armée innombrable de Normands n'était venue y porter l'effroi. Les ravages de ces peuples s'étendirent jusqu'à Paris , dont ils ne tardèrent point à faire le siège. Mais là commandait le fils de Robert-le-Fort , qui, soutenu par Hugues et l'Evêque Gozlin , entreprit de leur résister ; il osa même traverser leurs rangs , et alla en Germanie réclamer des secours du faible Empereur. Ce ne fut pas inutilement , car Charles vint planter son étendard aux buttes de Montmartre. Les Normands tremblaient; fatigués d'un siège qui avait duré près de deux ans, cernés par une armée beaucoup plus nombreuse que la leur , ils regardaient leur perte comme certaine. Grand fut leur étonnement , lorsque l'Empereur , leur montrant les riches plaines de la Bourgogne où son pouvoir était méconnu , leur offrit 700 livres d'argent s'ils voulaient y porter leurs ravages. Il retourna ensuite en Germanie, mais cette lâche conduite lui avait aliéné le cœur de ses sujets , et il trouva sur son trône , un fils bâtard de Carloman de Bavière. Une révolution semblable avait éclate en France , au profit du défenseur de Paris , Eudes ou Odo

lOi

( 887 ) ; l'Empereur après avoir possédé tant d'Etats , ne survécut pas long-temps à sa honte , il mourut Tannée suivante , accablé de misère et de chagrin.

La race dcGharlemagne étaitpresqu'éteinte, il ne restait qu'un fils de Louis II , déjà repoussé du trône , et que l'église avait entaché d'illégitimité ; les mêmes raisons qui avaient fait choisir Charles-le-Gros pour Roi subsistaient encore; les Normands portaient leurs ravages de tous côtés , et d'ailleurs le peuple n'avait que du mépris pour les successeurs de ce vaillant Empereur , qui , par la force de son bras , avait su conquérir un empire abandonné par ses enfans au pillage des barbares. Les seigneurs choisirent un de leurs pairs , Eudes, dont la bravoure était connue , et dont la gloire n'avait fait que croître depuis la belle défense de Paris. Peut-être aussi ils voulaient par cet acte se rendre indépendants , en conservant le droit de dire à leur chef : Nous sommes aussi puissants que toi , car nous t'avons fait roi. Eudes n'accepta point la couronne du jeune Charles et trompa ainsi l'espoir des seigneurs. Cependant après avoir traité avec l'Empereur , il résolut de se faire reconnaître par les sept grands royaumes qui s'étaient formés du grand empire de Charlemagne, et d'arrêter avant tout la puissance des grands vassaux.

Les Normands , par leurs courses réitérées , le contrarièrent dans ses projets; souvent vaincus, ils revenaient plus nombreux et plus acharnés au pillage ; c'est ainsi que battus à Montfaucon (888), ils reparurent à Meaux (889), puis àStr-LÔ (890), et enfin sur les bords de la Somme , de la Seine et de la Meuse. Eudes , quoiqu'il les poursuivît partout , porta également ses armes dans le Midi , où l'attirait une ligue puissante des frères de Ranulfe II; ils furent vaincus; ils résistèrent cependant assez long-temps pour permettre aux ennemis d'Eudes de faire couronner son rival , et l'Empereur , s'associant à eux , se déclarât pour Charles. Eudes , à la nouvelle de cette révolte , aima mieux acheter la paix par quelques sacrifices , que de faire couler le sang de ses sujets ; il lui répugnait d'user les

faibles forces de la France dans une guerre civile, tandis qu'elles suffisaient à peine pour repousser les invasions des Normands ; il donna donc à Charles la partie septentrionale de son royaume jusqu'aux rives de la Seine , et garda pour lui les autres Etats. A sa mort (898) , Charles , que sa trop grande bonté a fait surnommer le Simple , quoiqu'il ne manquât ni de prudence , ni de valeur , se fit reconnaître seul roi de France. Dans l'espoir de lutter avec plus d'avantage contre les grands vassaux , il avait épousé la fille du roi d'Angleterre , mais il fut trompé dans ses prévisions. Sa faiblesse était telle qu'il ne put empêcher les guerres civiles qui déchiraient son royaume , ni même se porter comme médiateur entre les seigneurs que la jalousie armait sans cesse l'un contre l'autre. L'anarchie féodale était à son comble , et peut-être Charles ne dut-il son titre de roi qu'à l'insouciance des grands vassaux. Que lui restait-il en effet qu'ils pussent envier ? La Neustrie était ravagée chaque année par les Normands , et Charles n'était , à proprement parler , que le roi de Laon , ce comté lui appartenant en propre.

Les Normands reparurent encore, mais fatigués des défaites qu'ils avaient éprouvées sous le règne précédent, ils résolurent de conquérir un établissement. Charles alla au devant de leurs désirs : trop faible pour pouvoir leur résister, trop pauvre pour acheter leur éloigneraent , il offrit à leur chef Roll , plus connu sous le nom de Rollon , toutes les terres comprises entre la rivière d'Ept et la Bretagne , avec la main de Giselle sa fille ; Roll de son côté devait abandonner le culte d'Odin pour le christianisme, et se déclarer vassal du roi de France. Ces conditions furent débattues à St-Clair-sur-Ept (9\i ) , Roll demanda en plus la Bretagne , qui lui fut accordée ; à ce prix , il jura d'observer le traité ; mais lorsqu'il lui fallut courber le genou devant Charles et se déclarer son vassal , il jura sur son épée qu'il ne reconnaîtrait jamais personne pour son maître, et à grand'peine on l'engagea à faire remplir cette formalité par un de ses lieutenans. Celui-ci s'en acquitta avec tant de rudesse , qu'ayant saisi le pied de Charles pour le poser

sur son front , il le leva si haut , qu'il jeta le roi à la renverse. On dut dévorer cet affront : n'était-ce pas un signe qu'en cherchant un appui, le roi n'avait trouvé que la honte ? Quant à Roll , il appela de toutes parts les Normands qui convraient la France , leur donna des terres, exigeant d'eux l'hommage , et bientôt le système féodal établi et maintenu dans toute sa vigueur rendit une nouvelle prospérité à ce pays ; les couvents se T'ouvrirent, des églises s'établirent, il ne fut pas jusqu'au propriétaire dépouillé qui ne se réjouit de ce changement et ne se livrât avec ardeur à l'étude de la langue Romane.

L'acquisition de la Lorraine dédommagea bientôt Charles de la cession de la Normandie ; cette province s'était donnée à lui à la mort de Louis IV roi de Germanie, mais les seigneurs Français s'étant révoltés contre leur roi, parce qu'il n'avait point voulu renvoyer son courtisan Haganon, homme de basse condition, dont les conseils lui étaient d'une très grande utilité, ce pays suivit leur exemple et appela, pour le gouverner, Henri 4 " dit l'Oiseleur. Charles soutint la mauvaise fortune avec constance, quoiqu'il n'eût d'autre appui que l'archevêquedeRheims Hérivée ; il fallut deux ans aux seigneurs révoltés pour s'entendre et mettre leurs troupes en campagne ; Charles eut pu les apaiser en leur abandonnant son ministre , il ne le voulut point et préféra une guerre inégale. Robert venait de se faire sacrer roi (922) et comptait triompher sans peine du faible Charles , lorsque soudain parut Haganon à la téte d'une troupe de Normands qu'il avait soudoyés. Leurs ravages s'étendirent jusqu'à Arras; alors on en vint à une mêlée générale dans la plaine de St-Médard près de l'Aisne ; Charles rat vaincu , mais son rival fut tué. (923) . Les Français choisirent pour roi Raoul ou Rodolphe duc de Bourgogne ; Charles, trompé par un message d'Herbert comte de Vermandois, vint le trouver, et celui-ci abusant des droits de l'hospitalité , le prit , le retint prisonnier et l'envoya à Péronne.

Dès lors Herbert prétendit commander à la France entière et imposer son autorité même au nouveau Roi ; c'est ainsi qu'il

fit donner à son fils à peine âgé de cinq ans l'archevêché de Rheims, qu'il réclamât pour lui le duché de Laon, et que, sur un refus, il menaça de relâcher son royal captif. Ayant obtenu ce qu'il désirait, il renvoya Charles dans la tour de Péronne où ce prince mourut après quelques années de captivité ( 929. ) Raoul, après avoir guerroyé dans le Midi dans l'espoir de s'y faire reconnaître, résolut de dépouiller de toutes ses terres Herbert comte de Vermandois. Il s'avança vers lui avec une puissante armée, le défit, et s'empara une à une de ses places ; il l'eut dépouillé entièrement, s'il n'en avait été empêché par les comtes de Flandre et de France , qui voyaient avec crainte et jalousie Raoul affermir et augmenter sa puissance. Ce Roi mourut peu après sans laisser d'enfants (936. )

Herbert de Vermandois revendiqua la couronne de France, mais Hugues-le-grand , ou le blanc , le plus puissant de tous les vassaux, préféra un Roi légitime ; on se rappela qu'il existait encore à la cour d'Angleterre un fils de Charles-le-Simple , et on dépécha l'archevêque de Rheims vers le jeune Louis. A peine arrivé , le nouveau Roi fut contraint d'abandonner à Hugues le duché de Bourgogne , et il eut la honte de voir cette donation illusoire par le courage que déploya Hugues -le -Noir, frère de Raoul et son héritier; Hugues le Blanc déchu de cet espoir demanda le comté de Laon , mais Louis refusa ; il ne voulait point , disait-il , rester étranger dans le royaume qu'il devait gouverner. Ce prince avait résolu de relever la royauté avilie, de la rendre forte et capable de lutter contre les grands vassaux, et il aima mieux tenter une guerre inégale que d'abandonner la seule possession qu'il conservait. Dans ce but il s'était adressé à l'Empereur et avait réclamé son secours. La présence des troupes Germaines le sauva d'une perte imminente. Louis alla ensuite se montrer aux Aquitains, espérant en tirer quelqu'appui ; il n'y trouva que de vaines marques de dévouement ; le pape seul prit sa défense.

Louis tenta alors de réunir la Normandie à la couronne ; Guillaume, duc de ce pays, venait d'ôtre assassiné par ordre

d'Arnoul, comte de Flandre, ne laissant pour héritier qu'un enfant à peine âgé de dix ans. Louis se déclara son tuteur , le sépara peu à peu de ses sujets fidèles, de son précepteur même ; mais ses projets furent déjoués par un serviteur, qui enleva le jeune prince dans une botte de foin , et le cachant ainsi à tous les regards , s'enfuit dans les états du comte de Vermandois. Le Roi tenta la chance de la guerre , mais elle lui fut contraire, et lui même y fut pris. Hugues-le-Grand négocia avec grand appareil la délivrance du roi ; il l'obtint, puis changeant soudain de conduite , le retint à son tour prisonnier jusqu'à ce qu'il eût obtenu de lui la cession du comté de Laon. Louis à peine délivré écrivit au Pape, à l'Empereur et à tous les Prélats de France , réclamant contre cette injustice. Des conciles furent assemblés , des troupes vinrent d'Allemagne , et Hugues, fatigué de ces démêlés, rendit au roi ce qu'il lui avait enlevé (950) . Louis ne survécut que quatre ans à ce traité ; il mourut d'une chute de cheval près de Rheims, et son corps fut transporté dans cette dernière ville.

Hugues , dédaignant de s'emparer de la couronne , la plaça sur la tête de Lothaire , fils aîné de Louis ; quant à Charles son frère il n'eut pas d'apanage , la royauté était trop faible pour qu'on pût en détacher une province ; aussi Hugues ne demandait que la confirmation des duchés de Bourgogne et d'Aquitaine ; Lothaire accorda tout ce qu'on voulut ; il suivit même le vassal en Aquitaine dont le comte n'était pas disposé à se démettre , et fut vaincu. Cette défaite était pour lui une victoire, puisqu'elle affaiblissait en même temps le comte de Paris, sur les Etats duquel le jeune Roi avait jeté des regards avides. Hugues préparait une nouvelle expédition et croyait encore tramer Lothaire à sa suite , lorsque la mort vint l'arrêter dans ses projets. Ses États furent partagés entre ses fils, dont l'aîné Hugues-Capet eut la plus grande part , et entr'autres terres le duché de France (956).

Cependant Lothaire , trop faible pour se porter médiateur entre les grands vassaux , les laissait s'entre -déchirer , per-

suadé qu'il n'y pouvait trouver que son avantage ; c'était le comte de Flandre qui disputait à Roger fils d'Herluin , la possession du fort d'Amiens , c'était encore le comte Régnier qui portait la guerre en Lorraine. Quant à Charles , frère du roi , voyant qu'il ne pouvait espérer une part dans l'héritage paternel, il se retira à la cour de l'Empereur Othon II , qui, pour récompenser son dévoûment et aussi pour mettre ses Etats à l'abri du côté de la France , fit deux parts de la Lorraine et lui donna l'occidentale à condition qu'il lui en ferait hommage. Lothaire, furieux de ce partage, prit les armes, et alla attaquer l'Empereur jusqu'à Aix-la-Chapelle , avec tant de célérité qu'au dire des chroniqueurs, il mangea dans cette ville le dîner préparé pour le vaincu. Othon prit aussitôt sa revanche, vint planter son étendard aux buttes de Montmartre , après avoir tout pillé sur son passage. L'effroi fut tel que les grands vassaux remplis de crainte pour eux-mêmes, se réunirent franchement au roi ; Othon fut repoussé , battu au passage de l'Aisne et forcé de regagner ses Etats au plus vite avec les débris de son armée (977) ; on lui laissa cependant la Lorraine, à condition qu'il en rendrait hommage au roi de France.

La bravoure qu'avait déployée Lothaire l'avait fait respecter des seigneurs; peut-être aurait-il , sinon relevé la puissance des Carlovingiens , du moins retardé leur chute , lorsqu'il mourut par le poison ; on prétend que sa femme Emma fut l'auteur de ce crime (986.) Louis V , son fils , fut reconnu par quelques vassaux ; il avait épousé une princesse d'Aquitaine , espérant ainsi rattacher le Midi à sa puissance , mais la reine conçut pour lui une haine violente ; on l'accusa même de l'avoir assassiné (987.)

Ainsi finit par deux crimes , et en la personne d'un jeune roi , âgé de vingt ans , la race de Pépin et de Charlemagne.

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