‹ Manuel de l'histoire de FranceChapitre 16 sur 68 · DE IHJGUES-CAPET JUSQU'A I<A MORT DE PHILIPPE · texte numérisé non relu

DE IHJGUES-CAPET JUSQU'A I<A MORT DE PHILIPPE

A la mort de Louis V, Charles restait seul de la famille Carlovingienne : nous avons vu ce prince se retirer chez les Allemands qui l'avaient reçu à bras ouverts et avaient formé pour lui le royaume de Lorraine. La France , partagée en une foule de fiefs indépendansles uns des autres, ne paraissait avoir conservé une force commune que pour s'opposer à l'héritier de la couronne. Les divisions de races étaient poussées au plus haut degré ; les Français occidentaux ne pardonnaient pas à Charles d'avoir cherché un refuge chez les Allemands; ils faisaient même courir le bruit qu'il voulait asservir leur pays et le soumettre à son suzerain. Il se trouvait de plus un homme puissant , fils de roi , dont la famille était devenue populaire depuis la belle défense de Paris, contre les Normands , par son aïeul , un homme qui , dans les derniers temps , sans avoir porté la couronne , avait eu l'autorité royale , ainsi que l'écrivait Gerbert , un des auteurs les plus distingués de l'époque ; Hugues,

que ses contemporains surnommèrent Cape ta cause de la grosseur de sa tête , était celui que les peuples appelaient de tous leurs voeux. C'était aussi le seul qui pût prendre en main le pouvoir , car le domaine royal était dérisoire. Chef de tout le comté de France, gendre du roi d'Angleterre, et par cette alliance beau-frère du duc d'Aquitaine , Hugues comptait dans son parti de puissants seigneurs : c'étaient ses frères Henri duc de Bourgogne et Richard de Normandie qui régnait sur le beau pays abandonné , par un des derniers Carlovingiens , à un de ses ancêtres , le célèbre Roi Ion. Hugues fut donc presque généralement salué roi de France , excepté toutefois par les peuples du Midi qui , sans cesse en révolte , avaient demandé à grands cris les descendants de Charlemagne , lorsqu'Eudes était sur le trône et après qu'une révolution eut éclaté en faveur de celui qu'ils avaient appelé de leurs vœux , refusant de le reconnaître.

Le nouveau roi , pour assurer son élection et en imposer au peuple, alla en toute hâte se faire sacrer à Rheims (3 juillet 987.) Au mois de janvier suivant , il y conduisit son fils Robert, qu'il associa ainsi au trône , rendant par ce moyen la couronne héréditaire dans sa famille.

Arnoul , comte de Flandre , était le seul des grands vassaux à qui l'élection de Hugues -Capet n'eut pas profité ; ennemi acharné des Normands , s'inquiétant peu qui était roi , puisqu'il était assez puissant pour ne pas le craindre quelqu'il fût , ce comte déclara la guerre à Hugues-Capet , prétendant défendre les droits de Charles , dont il était le parent par alliance. Ce prince avait refusé de traiter avec l'usurpateur de sa couronne , et bien lui en prit d'abord , puisqu'en une seule campagne il s'empara de Rheims et de Laon qui formaient le domaine royal. Un jeune homme dévoré d'ambition , issu du sang de Charlemagne, joua un grand rôle dans ces sièges, c'est Arnoul fils naturel de Lothaire. Après avoir servi Charles pour la prise de ces deux villes , il les remit entre les mains de Hugues ; mais cette trahison n'eut pas les résultats qu'en atten-

dait le roi de France, car il fut battu par Charles, et Arnoul voyant la tournure que prenaient les affaires , se hâta de faire la paix avec le vainqueur. La guerre n'en continua pas moins, car fier de ces avantages, et de l'appui de l'Empereur, Charles refusait d'écouter aucune condition , mais cette fois la fortune le trahit; Hugues revint avec une forte armée, entretint de nouvelles intelligences dans Laon, y entra pendant la nuit à l'aide de l'évôque et fit prisonniers Charles, sa femme , ses enfans et Arnoul. La mort de Charles qui arriva peu après dans les prisons d'Orléans (992) mit fin à ces troubles qui avaient duré quatre ou cinq ans , sans résultats bien marqués. Rheims ouvrit ses portes au vainqueur, les jeunes princes furent relâchés , et allèrent en Allemagne offrir leurs bras à l'Empereur. Les seigneurs de Guyenne, de Flandre et de Verraandois, firent également la paix. Adalbert, comte de Périgord , fut plus obstiné : Et qui t'a fait comte (4)? dit Hugues irrité. Qui t'a fait roi ? reprit Adalbert : réponse dont on a changé le sens , en traduisant ces énergiques paroles parcelles-ci : Ceux qui t'ont fait roi. Adalbert , ainsi que l'a très -judicieusement observé le docte Aug. Thierry, entendait seulement par là , qu'un comte de Périgord était souverain à aussi bon titre , et aussi pleinement qu'un roi de France.

Hugues, tranquille de ce coté, songea à mettre ses États à l'abri des descentes des Normands et des Danois. Dans ce but il fit fortifier Abbeville et en confia la garde à un chef vaillant et dont la fidélité lui était connue. Il s'occupa aussi de la réforme intérieure des monastères , y compris celui de St.-Denis , et confia ce soin à Odilon abbé de Cluny. Pour faire plus facilement réussir ses projets , il renonça volontairement à des abbayes qui lui appartenaient en propre , et les donna aux hommes les plus pieux et les plus instruits qu'il pût trouver. La réforme générale était difficile dans un pays où les chemins étaient si peu sûrs qu'un abbé de Cluny, invité par Bouchard ,

(1) C'est-à-dire qui t'a investi des comtés de Tours et de Poitiers.

comte de Paris , d'amener des religieux à St.-Maur-des-Fossés, s'excusait de faire un aussi long voyage dans un pays étranger et inconnu.

Une autre affaire à laquelle Hugues donna tous ses soins fut l'accusation portée contre Arnoul qui l'avait deux fois trahi ; Charles de Lorraine était mort dans les fers , et personne n'avait pris souci de lui , parce que ce n'était qu'un prince couronné ; mais Arnoul était un prélat , et il ne fallait rien moins qu'un concile pour le déposer ; encore les prêtres assemblés refusèrent-ils de prononcer contre lui la peine de mort. Le Pape , dont le pouvoir n'avait fait que croître depuis le règne de Charlemagne , trouva mauvais qu'on eut déposé un archevêque sans son consentement , et cette affaire ainsi prolongée occupa la fin de ce règne; Hugues mourut même avant de l'avoir terminée (le 24 octobre 996) ; il expira à l'âge de cinquante-cinq ans.

Hugues n'avait laissé qu'un fils appelé Robert qui hérita du domaine royal et des autres possessions de son père ; la royauté était si faible encore que Hugues-Capet n'avait , dans le cours de son règne , osé porter le diadème, soit par respect pour la famille des Garlovingiens , soit qu'il craignît de blesser ses pairs , et qu'elle n'aurait pu supporter un partage. Le long règne de Robert-le-Pieux l'affermit plus que n'auraient pu le faire de sanglantes et glorieuses guerres. Ce prince , associé à la couronne peu de temps après que son père en eut pris possession , recueillit sans peine l'héritage qui lui avait été laissé. Élevé par le savant Gerbert , par ce prélat qui découvrit l'algèbre et introduisit en France les chiffres arabes, Robert était généralement regardé comme savant ; il passait une partie de son temps à chanter au lutrin , et employait des journées entières à composer des poésies sacrées, dont quelques-unes se sont conservées jusqu'à nos jours. Pressé par sa femme d'un caractère acariâtre d'en écrire en son honneur, il fit l'hymne Oconstanciamartyrum (constance des martyrs) et la contenta ainsi. Mais n'anticipons pas sur les évènemens.

Des disputes religieuses remplirent presque tout ce règne ,

et des hérésies vinrent désoler l'église. Robert, à l'instigation des évêques, avait épousé Berthe , veuve d'Eudes Ier comte de Blois ; d'autres prélats prouvèrent que cette union était coupable : ils disaient que le Roi avait contracté une parenté spirituelle avec cette femme, en tenant sur les fonte baptismaux un de ses enfans, du vivant d'Eudes. Le Pape demanda le divorce; Robert résista. Alors l'ana thème fut lancé sur lui , et tout le monde s'éloigna avec horreur de l'excommunié. On dit même qu'il put à peine trouver deux serviteurs pour préparer sa nourriture , et qu'encore le dégoût qu'il leur inspirait était si grand , qu'ils passaient par le feu le reste de ses repas , avant d'en manger.

Touché du malheur de la France et comblé d'ennuis Robert se sépara de sa femme , non sans larmes , puis peu après il épousa Constance , fille de Guillaume comte de Provence et d'Arles. Cette union ne servit qu à prouver l'inimitié qui séparait encore les hommes du Midi de ceux du Nord. Ceux-ci critiquaient les gens de la suite de la reine et leurs vêtemens ; ils les comparaient à des bateleurs pour la chevelure et à des histrions pour la barbe ; de leur côté les méridionaux riaient de l'air calme et froid des gens du Nord et de ce qu'ils appelaient leur barbarie (1000.)

Un événement inattendu vint Tannée suivante augmenter la puissance du roi, tout en montrant sa faiblesse. Henri, duc de Bourgogne, frère de Hugues-Capet, et par conséquent oncle de Robert, étant venu à mourir sans enfans, laissa ce duché à son neveu ; mais les barons de ce pays étaient puissants, et craignant de se soumettre à la domination Française, ils prirent le parti d'Otto Guillaume , fils de la femme de Henri qui prétendait que ce duché devait lui appartenir : Je suis par la grâce de Dieu comte héréditaire , disait-il , voilà ma condition; j'aime mieux mourir que vivre sans honneur. L'honneur était un mot nouveau allégué pour la première fois contre la royauté, mais qui devait tourner à son profit ; l'honneur en effet créera la chevalerie , et entraînera les guerriers aux combats de la terre

sainte. Robert appela à son secours Richard , duc de Normandie, et la guerre commença ; ce ne fut qu'après quatorze ans de combats, après que les peuples fatigués et ruinés eurent presque menacé les rivaux de les abandonner, qu'on en vint à un accommodement ; la suzeraineté de la Bourgogne appartint à Henri troisième fils de Robert, et Otto Guillaume conserva son titre de comte , avec la possession de Dijon, Mâcon et Besançon (1016.)

Pendant cette guerre, les peuples étaient dans l'effroi , car les prédictions fixaient généralement la fin du monde à l'an mil ; les guerriers eux-mêmes suspendaient leurs hostilités et se retiraient dans les cloîtres pour y chercher un asile de paix, et se préparer à une mort prochaine; des églises se bâtissaient de toutes parts; il n'était pas jusqu'au plus petit village qui ne détruisit celle qui existait pour en construire une plus élégante et plus riche. Gerbert devenu pape sous le nom de Silvestre II (1003) , un siècle avant les prédications de Pierre l'Ermite, préparait ces croisades si célèbres dans l'histoire , en appelant les peuples à la visite des saints lieux. On cite entr autres Foulques Nerra comte d'Anjou qui , voulant obtenir le pardon de crimes sans nombre, et à l'instigation des évêques , entreprit trois fois ce saint pèlerinage. Lorsqu'il arriva à Jérusalem , les Musulmans, commençant à craindre cette affluence de pèlerins , lui refusèrent l'entrée du saint sépulcre ; il insista , obtint ce qu'il désirait et rapporta un morceau de reliques qu'il avait arraché avec les dents; à son dernier voyage, se trouvant sans doute coupable de quelques grands forfaits , il voulut revenir à pied , mais il ne put regagner son château , et mourut de fatigue en traversant la ville de Metz.

Robert , quoiqu'il n'eût point entrepris de si longs voyages de piété , n'en était pas moins remarquable par sa dévotion , et surtout par sa charité à l'égard des pauvres ; il partageait avec eux tout ce qu'il possédait et sans l'opposition de Constance, dont nous avons déjà parlé, qui arrêtait ses libéralités, il n'eut rien gardé pour lui : sa piété allait jusqu'à donner aux

pauvres les banderolles d'argent dont Constance s'était plu à orner le fer de la lance royale ; il souffrait qu'ils lui prissent les ornements qu'il portait, ne leur recommandant que d'en laisser pour d'autres. On dit même que plus d'une fois il avait résolu de changer sa couronne contre la tonsure d'un simple moine. Gémissant encore sous le poids du crime qui avait fait prononcer contre lui l'excommunication, ce roi résolut d'aller à Rome en solliciter le pardon ; il mit ce projet à exécution , et à son retour, se fit inquisiteur, comme on eut dit quelques siècles plus tard , découvrit des Manichéens, les poursuivit comme hérétiques, et les fit condamner à mort. Tel était l'esprit de religion de ces temps , que Constance eut la cruauté de crever les yeux , avec une baguette de fer, à un de ces condamnés , nommé Etienne, qui avait été son confesseur (1022.) C'est peu de temps après qu'eut lieu à Yvoie-sur-le-Chiers l'entre vue de Robert et de l'Empereur d'Allemagne, Henri que l'église vénère au nombre deses saints, et qui lui aussi n'avait conservé le trône que par obéissance. H s'était présenté dans un cloître pour y embrasser la vie religieuse, mais l'abbé, après lui avoir fait jurer d'exécuter les ordres de son supérieur , lui commanda de retourner dans le monde et d'y donner tous ses soins au gouvernement de l'Empire. Cette entrevue de deux saints ne pouvait avoir rapport qu'à des affaires religieuses; on y chercha le moyen de détruire l'erreur ; puis tous deux , après s'être fait des présens, se retirèrent enchantés l'un de l'autre.

Des chagrins de famille remplirent les dernières années du règne de Robert ; ce fut d'abord la mort de Hugues son fils , qu'à l'exemple de son père il avait depuis long-temps associé à la royauté, (1017) au préjudice de ses trois autres frères. L'ordre de succession appelait Eudes , mais comme il était imbécile, il ne fut pas Roi , et Henri duc de Bourgogne fut choisi et reconnu en 1 026 , quoique Constance désirât la couronne pour le dernier de ses fils. Dès-lors ce règne se traîna paisiblement jusqu'à la mort de Robert (1031), sans secousses violentes , sans grands événements ; c'était ce qu'il fallait à un monde

nouveau. Tel fut Robert que son historien , le moine Helgaud , nous représente haut de taille , bien fait , modeste , et ayant les doigts de pied si longs > que lorsqu'il montait son cheval royal , ils rejoignaient presque le talon ; ce qui dans ce siècle fut regardé comme un miracle. Pour nous donner une idée de la bonté de ce prince et de son amour pour ses sujets, l'auteur a soin de dire que , voulant éviter un parjure aux seigneurs de sa cour , il les faisait jurer sur un riche et superbe reliquaire dont il avait ôlé les reliques , les remplaçant quelquefois par un œuf.

Les commencements du règne d'Henri l" furent désastreux; Constance fomenta des troubles dans le royaume , et , pour conserver le pouvoir dont elle avait joui précédemment , elle voulut faire tomber la couronne sur Robert le dernier de ses fils. Par ses menées, elle fit soulever tout les seigneurs de l'ancien duché de France en sa faveur , et Henri n'eut que le temps de s'enfuir lui douzième à la Cour de Normandie. Là régnait Robert- le -Magnifique que son peu de respect pour les choses du ciel comme pour celles de la terre a fait surnommer le Diable* il fut cependant touché du malheur de son suzerain , et lui fournit des troupes , qui , en peu de temps , le remirent sur le trône. Henri comptait encore dans ses rangs les nombreux évôques qui avaient assisté à son sacre , et qui chaque jour devenaient plus puissans. Constance , voyant que son parti était presque ruiné , se fit médiatrice , et quoique vaincue dicta les conditions de la paix. Son fils Robert eut pour lui et ses héritiers mâles le duché de Bourgogne qui resta dans cette famille jusqu'à son extinction en 1361. Constance s'était réservé quelques avantages pour elle , mais sa mort arrivée l'année suivante (1032) l'empêcha d'en profiter.

Henri était donc maître de son royaume , mais les guerres civiles l'avaient démembré ; lui-même n'avait-il pas acheté , par l'abandon du Vexin , le secours d'un vassal déjà beaucoup plus puissant que lui, et introduit ainsi les Normands dans ses États , puisqu'ils n'étaient plus qu'à six lieues de Paris. Cons-

tance avait également abandonné plusieurs villes importantes à des seigneurs pour se les attacher dans cette lutte : c'est ainsi que le comte de Champagne, Eudes II, avait obtenu la ville de Sens ; Henri n'osant la reprendre de vive force , en fit sacrer archevêque Gildwin dont il connaissait le dévouement (1034). Le comte Eudes était alors en guerre pour la succession du royaume de Bourgogne , que Rodolphe III , dernier roi décédé l'année précédente , avait donné à l'Empereur Conrad. Les seigneurs voisins profitaient de l'éloignement de l'Empereur , pour arracher une partie de ce royaume , et en agrandir leurs Etats ; ainsi se formèrent les comtés de Provence , de Viennois et de Savoie. Eudes voulait aussi avoir sa part de ces dépouilles, mais il fut tué dans un combat où triompha le duc de Lorraine, et sajoaort délivra Henri de toute inquiétude (1037).

Une nouvelle révolte éclata parmi les seigneurs Français ; ils mirent à leur tête ce roi Eudes, qu'ils avaient refusé de reconnaitre, parce qu'il était idiot ; ils voulaient , disaient-ils , le replacer sur le trône qui lui appartenait, mais leur but était de s'emparer des plus belles provinces du royaume , et de ne former qu'une grande république féodale. Henri arrêta leurs complots , les surprit avant même qu'ils fussent tous réunis 7 et envoya son frère à la tour d'Orléans (1041 .)

La France , pendant ces dissensions , offrait un bien triste spectacle : les calamités qui avaient désolé le règne précédent sévissaient avec une nouvelle violence, et bientôt s'y était jointe une famine affreuse ; on se faisait une guerre acharnée pour un peu de nourriture , on traquait les enfans , et on se disputait leurs entrailles palpitantes encore; des abbayes furent abandonnées, des cités puissantes se virent réduites à quatre ou cinq habitans ; la détresse fut si grande qu'on exposa de la chair humaine sur les marchés ; le vendeur fut brûlé , et sa marchandise enterrée , mais un autre survint , qui s'en rassasia. Un nouveau fléau accrut ces malheurs : des loups affamés venaient en troupes chercher leur nourriture jusque dans lïn-

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térieur des cités. Cependant les guerres féodales continuaient ; il n'était pas de si petite colline qui ne fût dominée par un château-fort , et défendue par de nombreux hommes d'armes. Ce que ne pouvait foire le roi , l'église le tenta , et eut la force de l'exécuter : ce fut la publication de la Trêve de Dieu. Défense formelle de se battre depuis le samedi à matines jusqu'au lundi à l'heure de primes, et les foudres de l'église seront lancées contre quiconque enfreinjra.cet ordre. La France se soumit, car elle était fatiguée dotant de désordres ; la Normandie où la féodalité était encore dans toute sa force fut la seule province qui résista. De nouveaux fléaux sévirent, le mal des Ardem fit des ravages affreux , des éclipses épouvantèrent les peuples , et dans l'air les bruits les plus sinistres répandirent partout l'effroi. On avait vu une pluie de sang en Normandie , le Christ avait versé , sur sa croix , des larmes abondantes , il était tombé du ciel une quantité immense de crapeaux; alors les guerriers se soumirent, et la malheureuse condition du peuple s'adoucit. De toutes parts on cria au miracle ; la puissance de l'église s'en accrut , et celle du roi , défendue par elle , en profita aussi , et s'éleva même si haut qu'elle domina à son tour. (Trêve de Dieu , 1042.)

Touché des désastres dont nous venons d'esquisser un faible tableau , Robert de Normandie était parti pour la terre sainte , car tout se préparait à ces brillantes et pieuses expéditions qui font la gloire du moyen-âge. Mais il avait auparavant assemblé ses plus puissants vassaux , et leur ayant présenté un enfant jeune encore , qu'il avait eu de la belle Ariette , fille d'un tanneur, leur avait fait jurer de reconnaître, pour leur souverain , ce Guillaume dit le Bâtard. Néanmoins à peine sut-on la mort de Robert , (il périt dans son pèlerinage en 4035) que les barons oublieux de leurs sermens s'éloignèrent de Guillaume et se donnèrent un chef. Henri hésita sur la conduite qu'il devait tenir, mais se rappelant les services que lui avait autrefois rendus Robert-le -Diable, il prit les armes en faveur de son fils, et triompha avec lui. Puis, craignant la puissance de Guillaume,

et son caractère entreprenant, il changea de parti, et se déclara pour Guillaume d'Arqués, qui venait d'arborer l'étendard de la révolte pour faire valoir les droits qu'il prétendait avoir sur cette province, à cause de sa parenté avec Robert. Guillaume resté seul offrit la paix ; sur le refus de ses ennemis , il commença une guerre où tout l'avantage fut pour le vassal et la honte pour le suzerain. Vaincu en plusieurs rencontres , Henri se retira dans son royaume , craignant que l'humeur guerrière qui fit changer pour Guillaume le surnom de Bâtard en celui de Conquérant , n'attirât ses armes sur la France. Mais ce pays fut sauvé par les relations qui s'établissaient et prenaient chaque jour de nouvelles forces entre l'Angleterre et la Normandie ; alors le roi se vit délivré d'un vassal plus puissant que lui (1047-1054.)

Le comté de Sens , qui , après la mort de son possesseur, Rainard , avait été réuni à la couronne , consola Henri des pertes nombreuses qu'il avait essuyées dans cette guerre et surtout de la défaite de Mortemer où il avait perdu presque toute sa noblesse. Quelques années plus tard , 4059, ce roi fit couronner son fils Philippe , et l'associa à la couronne. On vit à cette cérémonie , dont les détails nous ont été conservés par un chroniqueur contemporain , une afHuence de vassaux jusqu'alors inusitée. Des seigneurs du Midi et du Nord , une immense quantité d'évôques de toutes les parties du pays dit autrefois des Gaules, répétèrent d'une voix unanime qu'ils voulaient Philippe pour roi : Nous approuvons , nous le voulons , crièrentnils, et Philippe Ier après les sermens d'usage reçut la couronne des mains de l'archevêque deRheims, à qui il donna le titre de Chancelier. Comme ce prince n'était encore âgé que de sept ans, son père le confia aux soins de Baudouin V,comtede Flandre , dit de Lille à cause de l'affection qu'il portait à cette ville , qu'il fit ceindre de murailles , et le nomma son tuteur. Henri mourut peu après (1 062) à Vitry-en-Brie , et son corps fut déposé à St-Denis où était déjà la sépulture royale. Sa veuve Anne, fille de Joradislas , roi de Russie, épousa deux ans après Raoul de Péronne comte de Crépy et de Valois.

Ou devait craindre des guerres intestines, au commencement de ce règne, au sujet de la régence donnée au comte de Flandre et que pouvaient revendiquer la reine et le duc de Bourgogne ; mais celui-ci , renfermé dans un de ses forts , ne parut pas songer un seul instant au titre qui lui appartenait, et, à l'éclat de la couronne, Anne avait préféré un second mariage. Baudouin investi de la régence s'occupa plus de ses propres Etats que de l'administration du royaume; des dissensions s'élevèrent en Anjou, en Aquitaine , en Normandie, sans que le pouvoir royal intervînt, sans même que le régent songeât un instant à en tirer profit pour la couronne. Quant à Philippe , plongé dans le vice dès son enfance, il se souilla de désordres tels qu'on ne les eut pointpardonnésà l'homme privé, et son cœur ne battit jamais au récit des belles choses qui s'accomplissaient de son temps.

Le moyen-âge , en effet , après un sommeil de plusieurs siècles , allait enfin se montrer dans sa gloire et jeter cet éclat qui brille encore maintenant de toute sa force. La chevalerie née du sentiment de l'honneur , après avoir d'abord servi , pour ainsi dire, à la police intérieure du royaume, va entreprendre de grandes choses , et faire célébrer partout le nom Français. Après avoir pris en main la défense des faibles et des opprimés, après avoir consacré leur vie et fait couler leur sang pour la veuve et l'orphelin , les nobles se donnent à Dieu , et volent à la croisade préchéepar deux papes Français , accomplie par les seigneurs Français , Française en tout , si le chantre de la Jérusalem délivrée fût né dans la patrie des Bouillon et des Tancrède. C'est la chevalerie encore , qui , avant ces brillantes expéditions , porta les armes Françaises en Sicile , changea les mœurs et le langage de ce pays , et imposa les siens. Cet événement fut accompli par des Normands qui avaient été chercher au loin de plus grands domaines. Ce n'était là que le prélude de ce que devait entreprendre ce peuple.

Edouard dit le Saint gouvernait alors l'Angleterre , et y donnait l'exemple des vertus les plus rigides et les plus sévères. Marié à une des plus belles femmes de son temps, il n'avait,

par continence, osé approcher d'elle, et ses peuples attendaient avec anxiété , celui qui devait lui succéder. Ce prince , appelé au trône par une révolution inattendue, avait voué une grande affection aux Normands , chez qui il avait passé une partie de sa vie ; il en avait appelé un grand nombre à sa cour , et on disait même qu'il avait promis sa couronne à Guillaume-le- Batard , voulant ainsi récompenser les services que lui avait rendus Robert -le- Diable. Un compétiteur dangereux était Harold , fils de Godwin , qui avait eu assez de crédit pour faire couronner Edouard ; mais dans un voyage que ce prince fit en Normandie , Guillaume se saisit de sa personne et le força de jurer sur des reliques si nombreuses qu'une cuve en avait été remplie qu'il n'élèverait aucune prétention au trône de l'Angleterre. Harold promit ce qu'on voulut; mais à la mortd'Édouard, peu soucieux de tenir ses sermens, il convoqua les seigneurs Anglais pour repousser l'étranger ; Guillaume, de son côté, en appela au Pape, au Roi de France , à son épée. Alexandre II occupait alors la chaire de St.-Pierre : c'était un homme austère qui poursuivait avec ardeur la réforme de l'église , et qui accorda franchement sa protection au Normand , espérant ainsi purger l'Angleterre de tous les évêques simoniaques et hérétiques qui s'y trouvaient ; il lança même un bref par lequel il déclarait et entendait que l'Angleterre appartînt à Guillaume. Quant au Roi de France , il refusa son secours ; Baudouin seul , soit qu'il crût cette entreprise impossible, soit qu'il espérât occuper ailleurs un rival redoutable, soit enfin qu'il voulût vivre en bonne amitié avec lui , s'opposa à cette décision du conseil , et fournit un secours considérable , vu l'état du royaume. Mais l'opposition la plus grande que rencontra Guillaume vint de ses propres sujets qui , depuis long-temps en guerre avec lui , refusèrent de marcher. Alors il fit publier qu'il donnerait une forte somme et des terres après la conquête à quiconque voudrait le suivre. S'étant bientôt trouvé, par ce moyen, à la tête d'une nombreuse armée, il rencontra son rival près de Hastings (1066 , U oct.) , et une seule victoire lui assura la con-

quête du pays entier. Dès-lors tout change dans l'État, le nom d'Angle est une insulte ; on oublie le langage Saxon qui devient celui du peuple pour apprendre le Français que parlent les vainqueurs ; les institutions sont Françaises , et le gouvernement féodal , qui sur le continent tendait à sa ruine , se retrouve ici dans toute sa pureté ; mais la royauté y est forte , parce que les terres ont été données par elle, qu'elle n'a souffert aucun empiétement, et qu'enfin les grands vassaux sont obligés de se rallier autour d'elle pour défendre leur commune existence contre les révoltes qui pourraient éclater.

Pendant que Guillaume affermissait ainsi sa puissance , que faisait son suzerain ? Délivré de toute entrave par la mort de son tuteur (1067) et sans qu'aucun grand vassal se fût inquiété de voir la couronne sur la téte d'un enfant de quinze ans , Philippe avait résolu de prendre part à la guerre qui divisait alors le beau comté de Flandre, et de défendre Baudouin VI contre son frère aîné Robert dit le Frison. A la mort de Baudouin V, son plus jeune frère s'était emparé de la puissance et avait refusé delà partager. Une guerre s'en était suivie, et Baudouin VI était resté parmi les morts ; alors Richilde , sa veuve , était venue en France réclamer la protection du roi pour son jeune fils Arnoul : Philippe la lui promit , et rassembla immédiatement une armée ; cette célérité ne put lui sauver la honte d'être défait à Gassel (1071). Ses chevaliers équipés comme pour un tournoi s'enfuirent en désordre , dès les premiers coups , et Arnoul resta sur le champ de bataille. La guerre traîna encore quelque temps ; enfin la paix se fit : Philippe reçut l'hommage du vassal qui l'avait défait , il épousa même peu après Berthe, fille de Florent comte de Hollande et de Gertrude qui avait donné sa main au nouveau comte de Flandre.

Pendant que les prédications de Pierre l'Ermite ébranlaient la chrétienté , Philippe cherchait à susciter des embarras à Guillaume en semant la discorde jusque dans sa famille. Cependant ce vassal redoutable ne paraissait pas devoir tourner ses* armes contre la France , lorsqu'une plaisanterie oecasion-

na une guerre longue et sanglante. Philippe ayant demandé un jour à un Normand quand le gros homme accoucherait , faisant ainsi allusion à l'obésité de Guillaume , le prince Normand lui fit répondre qu'il irait faire ses relevailles à Paris , avec dix mille lances au lieu de torches ; et il tint parole. À peine put-il monter à cheval qu'il réunit une armée nombreuse , et vint en personne mettre le siège devant Mantes; il emporta cette place d'assaut et la livra aux flammes ; on dit que dans sa vengeance, activant lui-même l'incendie, il se fatigua au point d'y prendre le germe delà maladie qui l'emporta bientôt après. (Mort de Guillaume le Bâtard à Rouen en 4087.)

Les divisions qui suivirent la mort de ce roi , et les guerres qui éclatèrent entre ses enfans, au sujet de sa succession , rendirent le repos à la France et elles auraient permis à Philippe d'accroître sa puissance , s'il ne s'était abandonné aux plus grands désordres. Déjà vingt ans auparavant (4073-4074) Grégoire YII lui avait écrit des lettres où, lui reprochant la vente des évéchés et des bénéfices, il le menaçait de l'excommunication s'il ne cessait de donner sur le trône l'exemple de toutes les débauches et s'il continuait à prodiguer les dépouilles de l'église. Philippe eut peur ; c'était en effet un homme redoutable que ce pape , jadis enfant sans avenir , dictant maintenant des lois au monde entier, forçant un Empereur à s'agenouiller devant lui et à attendre deux heures son pardon. Mais à la mort de ce pape, Philippe s'abandonna de nouveau à la débauche. Séduit par les charmes de Bertrade de Montfort , il enleva cette épouse d'un de ses plus puissans vassaux, le comte d'Anjou , et lui donna la place de Berthe répudiée. De toutes parts on cria au scandale, et le pape Urbain II , dans le même temps qu'il appelait les peuples à la délivrance des saints lieux, fulminait l'excommunication contre ces amans adultères et déclarait Philippe indigne de porter la couronne et de paraître en public ; le roi aima mieux se soumettre à cette ignominie que d'abandonner Bertrade (1093.)

Pendant que la France avait sous les yeux ce triste spectacle,

elle apprenait les victoires que remportaient ses chevaliers dans les plaines de l'Orient. Au concile de Glermont , les seigneurs avaient juré de venger le sang des pèlerins que les infidèles avaient si souvent versé, et de conquérir la terre où s'était passé le saint drame de notre religion. Dieu le veutl Dieu le veut! avaient-ils crié d'une voix unanime , au récit que leur faisait Pierre l'Ermite des souffrances supportées par les chrétiens. Ils avaient ensuite pris la croix comme marque distinctive , et, après avoir reçu la bénédiction du pape , s'étaient préparés à cette grande expédition. Tel était le zèle religieux qui animait alors les seigneurs, que plusieurs d'entr'eux vendirent l'héritagede leurs pères, pour s'équiper eux et leurs vassaux. Enfin l'armée fut réunie, et se mit en marche sous les ordres de Godefroy de Bouillon, de son frère Baudouin, des comtes de Flandre et de Boulogne, de Raymond comte de Toulouse, de Robert de Normandie, et de Hugues fils du feu roi qui fuyait sa patrie où il laissait un frère moins avili aux yeux du peuple par ses crimes que par la lâcheté avec laquelle il s'était soumis. Il n'entre pas dans notre plan de retracer ces guerres brillantes et ces expéditions entreprises au-delà des mers, nous nous contenterons d'en faire connaître le résultat en quelques mots.

Les croisés , partis au nombre de six cent mille tous pleins d'ardeur, étaient arrivés dans la Judée, après des fatigues sans nombre, s'illustrant par de brillantes victoires. Ils mirent le siège devant Jérusalem le 1 0 juin \ 099 et emportèrent cette ville d'assaut quarante jours après. Alors on vit se former un petit royaume dont Godefroy fut élu chef , et qu'on aurait pu appeler la France transmarine ; la langue , les mœurs étaient celles de la mère-patrie , et c'est en Français que furent rédigées les lois qui nous sont parvenues sous le nom d'Assises de Jérusalem. Des ordres religieux et militaires se formèrent pour la défense des saints lieux ; des victoires nouvelles affermirent cet Etat que Godefroy ne gouverna qu'un an ; son frère Baudouin fut appelé à lui succéder (H 00.) Gomme presque toute la noblesse de France avait pris la croix et se trouvait ainsi

réunie , on résolut communément pour se distinguer d'adopter un signe que Ton faisait peindre sur les armes et sur sa tente. Telle fut l'origine des armoiries qui se transmirent de père en fils, ainsi que les noms illustres ; la société se consolidait, et en accordant au fils la considération due aux belles actions qui avaient illustré son nom , elle était en droit d'exiger qu'il ne fît rien pour l'avilir.

Philippe n'avait pris aucune part à la croisade , mais il l'avait fait tourner à son profit , en achetant divers domaines qu'il rattachait ainsi à la couronne, et en fournissant à des seigneurs l'équipement nécessaire, à la charge par eux d'engager leurs terres ; c'est ainsi qu'il avait obtenu le Gatinais , la vicomté de Bourges, les villes de Vendôme , de Gorbie et de Montargis. Mais l'excommunication qui pesait sur sa tête éloignait de lui les peuples; il résolut de la faire lever, répudia Bertrade , ou du moins fit semblant de s'en séparer, et obtint son pardon (1096.) De plus , pour réprimer les révoltes nombreuses qui avaient éclaté pendant qu'il était séparé de l'église , il associa son fils à la couronne ; ce fils était Louis VI qui rendit la royauté indépendante des vassaux, et fut vraiment le premier roi. Bertrade jalouse de sa gloire l'avait empoisonné; mais heureusement les secours lui furent prodigués à temps; seulement il garda toute sa vie une grande pâleur. Tel était cependant l'amour aveugle que Philippe conservait pour Bertrade , qu'il n'osa poursuivre celui que la voix publique accusait d'être le complice de sa femme, et qu'il exigea même que son fils, après avoir affermi sur sa tête la couronne chancelante , vécût en bonne intelligence avec la reine. Enfin ce long règne se termina par la mort de Philippe en \ 108 , 20 juillet; et les peuples de la France, après avoir gémi des excès du roi , purent respirer à l'aise sous le gouvernement de Louis VI.

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