DU RÈGKE DE LOUIS VI JUSQU'A LA MORT DE LOUIS VII
Après avoir consacré ses premières armes à la défense de la religion et cherché les aventures avec une ardeur toute chevaleresque , qui lui fit donner , dès sa jeunesse , les surnoms de Bataillard et de l'Éveillé, Louis VI résolut de rendre à la puissance royale tout son éclat. A peine associé à la couronne par son père Philippe, il défendit les pays que les chevaliers avaient vendus pour fournir à leurs dépenses et qu'à leur retour , ils redemandaient à grands cris. Cette lutte, dont la royauté retira les plus grands avantages , apprit à tous que le nom de roi n'était plus un vain titre , et qu'à dater de ce jour les vassaux trouveraient des obstacles à leurs empiétemens. Louis , élevé dans l'abbaye de St-Denis , ayant pris plusieurs fois les armes pour la défense de ce monastère, s'était rattaché
l'église toujours prête à protéger le roi, parce qu'elle redoutait les violences des seigneurs. Louis VI comprit le parti qu'il pouvait tirer de ce puissant allié. Aussi à la mort de son père, il refusa de se faire sacrer par l'archevêque de Rheims, parce qu'un schisme divisait cet évêché, et le prélat de Sens fut chargé de cette sainte cérémonie. Celui de Rheims , irrité d'un acte qu'il regardait comme une violation de ses droits, remplit la France de ses plaintes et poussa les seigneurs à la révolte. Ils n'y étaient déjà que trop portés, car ils craignaient la puissance de Louis dont ils avaient déjà éprouvé la vaillance , lorsqu'il n'était encore qu'héritier présomptif du trône; ils étaient en outre excités par Bertrade , qui , ne pouvant à l'aide de ses charmes conserver le pouvoir, voulait régner sous le nom de son fils , et promettait des récompenses et des terres à quiconque se déclarerait pour elle. Le roi était donc réduit aux quelques villes qu'il possédait en propre.
A cette époque la France était divisée en fiefe pour lesquels les tenanciers se contentaient de rendre un vain hommage et jouissaient à cette condition d'une autorité absolue. Heureusement pour Louis , les plus puissans feudataires parurent peu se soucier de cette guerre intestine ; les uns se disposaient à aller rejoindre leurs compagnons d'armes dans la terre sainte et à partager des exploits dont les trouvères avaient rempli la France entière. Leduc de Normandie préparait une expédition contre le roi d'Angleterre son frère, et y donnait tous ses soins. Louis tenta donc la guerre , sans avoir aucun appui étranger, car il avait refusé de démembrer ses domaines pour se procurer des alliés. Le sire de Montmorency , déjà un des plus puissans seigneurs de ce temps, apprit par une défaite qu'il existait un homme encore plus fort que lui , et que cet homme était le roi ; Philippe, son frère consanguin, fut défait auprès de Nogent et dépouillé du comté de Nantes qu'il tenait en apanage ; quant à la belle Bertrade , désespérée de cette défaite, et craignant le courroux du vainqueur , elle se retira en toute hâte dans un couvent et y mourut peu après. Les seigneurs du Puiset
et de Rochefort avaient pris part à la révolte , prétendant qu'ils avaient des droits à la charge de sénéchal. Garlande , qui en était investi , marcha contre eux ; puis le roi les poursuivit jusque dans leurs forteresses et les força de se soumettre. Ces guerres féodales occupèrent les huit premières années de ce règne (44 08-1 4 4 5.) Le siège de la tour du Puiset avait duré trois ans avec des alternatives de pertes et de succès; Louis s'en étant enfin emparé la démolit entièrement. Quoiqu'il en soit , le roi était sorti vainqueur de toutes ces luttes , son pouvoir s'en était accru , le chemin de Paris à Orléans était libre et, pour traverser ses domaines, Louis n'était plus forcé de se faire suivre d'une nombreuse escorte.
Dans cet intervalle , un événement important agitait l'Europe entière , mais c'était surtout en France que cette révolution avait le plus de force. Les peuples des villes s'étaient déclarés indépendants , et s'étaient soustraits au joug des seigneurs, les uns en se rachetant , les autres par la force de leurs armes , et ils usaient de leurs droits ; la violence en effet avait pu leur faire oublier leurs lois et leurs coutumes, mais elles existaient depuis des siècles ; ce fut donc moins pour eux un affranchissement qu'une reprise de leur autorité. Les municipes que les Romains avaient établis dans le Midi et dont le souvenir s'était perpétué d'âge en âge , les assemblées libres des hommes du Nord leur donnaient un droit de rappel qu'ils exercèrent ; et c'est d'autant plus \rai qu'on ne trouve dans ces pays aucune concession, mais que les chartes les plus anciennes octroyées soit par les comtes , soit par des feudataires moins puissants ne sont que des confirmations de privilèges déjà existants ; telle ne fut pas la révolution qui éclata au centre de la France. Cette terre sans cesse ruinée par des dissensions civiles , sans cesse troublée par des guerres cruelles, avait toujours été le domaine du vainqueur ; le roi l'avait démembrée, l'avait donnée aux Leudes, seigneurs indépendans de tout hommage , de tout tribut ; puis plus tard , lorsque les possesseurs des terres allodiales eurent aliéné leurs droits et se furent reconnus vassaux d'un grand
feudataire assez puissant pour les défendre , le peuple avait suivi le sort de ses maîtres , insoucieux de ce qui allait advenir, se contentant de gémir sous un joug pesant ; mais il fallait un terme à ces exactions. Pendant que l'esprit chevaleresque entraînait les seigneurs à la guerre sainte , pendant que les cités du Nord et celles du Midi recouvraient leur liberté à prix d'or ou par la force des armes , les villes du centre suivaient cet exemple et profitaient de ces momens difficiles pour obtenir de leurs seigneurs le droit de se gouverner par elles-mêmes, de former une communauté , en un mot d'être une commune.
Le roi deFrance, persuadé de tout l'avantage qu'il retirerait de cette révolution , fut un des premiers à permettre aux cités de ses domaines de se gouverner par elles-mêmes. Laon obtint rétablissement d'une commune , moyennant une somme d'argent , et elle ne tarda guères à consolider sa puissance par le meurtre de son évêque et de quelques seigneurs qui s'y étaient opposés. C'est de ce fait important que date la puissance du roi ; à peine formée , la communauté se met sous son patronage et le choisitpour son défenseur, pour son advoué (advocatus) . C'est ainsi qu'Amiens , ayant voulu suivre l'exemple de Laon et se former en commune, n'aurait pu, sans l'appui de Louis-Ie- Gros, résister à Thomas de Marie , de la puissante maison de Coucy , qui voulait punir sa révolte. Le roi marcha en personne au secours de cette place, il y fut même blessé, mais après deux ans de combats (1145-1147) il parvint à faire reconnaître sa charte de communauté, ce qui lui fit attribuer pendant long-temps l'affranchissement de toutes les communes, titre qui lui fut donné même dans la rédaction de la charte constitutionnelle , et il ne fallut rien moins que les travaux du savant Aug. Thierry pour démentir une erreur aussi accréditée.
Pendant ces guerres féodales, de grands évènemens avaient eu lieu en Angleterre ; à la mort de Guillaume-le-Bâtard ou le Conquérant, on avait divisé ses vastes Etats en deux parts ; î'alné de ses fils avait eu la Normandie, et le second le royaume d'Angleterre , mais les seigneurs n'avaient pas voulu que ce&
domaines fussent dans des mains différentes, et Henri réunit bientôt les deux couronnes sur sa téte. Empêché par les évènemens que nous venons d'analyser, Louis n'avait pu y mettre opposition; mais, quoique plus faible que son vassal, il ne craignit pas de demander l'exécution des traités conclus antérieurement, et de réclamer la démolition des remparts de Gisors. Cette place avait été neutre jusqu'alors , mais Henri venait récemment de s'en emparer par fraude. Sur le refus de la remettre, il fut violemment attaqué et battu dans une première rencontre. (MM) Ce premier succès n'assura pas la victoire à Louis, car il fut vaincu à son tour près de Brenneville , dans un combat , où , disent les historiens , trois hommes seulement furent laissés sur le champ de bataille. Toujours au plus fort de la mêlée , payant de sa personne comme un simple homme d armes , Louis eut même la gloire d'en étendre un à ses pieds , si l'on admet que , entouré d'ennemis, et arrêté par un Anglais qui saisit la bride de son cheval , en lui criant : Rends -toi? il le frappa de sa hache d'armes : Ne sais-tu pas, dit-il, qu'on ne prend jamais le roi aux échecs. 11 rallia ensuite quelques hommes d'armes et se mit à l'abri sous les murs d'Andelys. Ce tournoi, ou pour mieux dire cette lutte chevaleresque où l'on fit une foule de prisonniers des deux côtés, fut la seule expédition de cette guerre ridicule qui se termina l'année suivante par l'entremise du pape Galixte II.
La paix ne fut pas de longue durée; Guillaume Gliton avait été complètement abandonné par Louis-le-Gros ; alors les seigneurs Normands eurent pitié de lui , parce qu'il était brave et malheureux , ils se révoltèrent contre Henri, et l'argent, que le roi de France envoya secrètement , servit à susciter de nombreux embarras au roi d'Angleterre. Henri sut bien qui avait excité ces nouvelles discordes, et pour s'en venger, il engagea son gendre , Henri V , Empereur d'Occident , à attaquer la France , contre laquelle ce prince avait conservé une haine violente. N'était-ce pas en effet dans un concile tenu à Rheims, que pendant sa querelle avec le saint-siège, on avait lancé l'interdit
sur lui ? Il jura de ne plus laisser pierre sur pierre dans la ville où avait été prononcé son déshonneur , et appelant les peuples Allemands à la conquête de la France, il leur promit le pillage des riches et fertiles campagnes de ce pays. Une nouvelle invasion eut lieu alors, des bandes formidables et nombreuses traversèrent le Rhin et vinrent jeter l'effroi jusque dans Paris.
Cette attaque , qui aurait pu faire craindre la ruine du pouvoir royal , ne servit au contraire qu'à son accroissement ; les seigneurs Français accoururent en toute hâte se ranger près du roi , le priant de se mettre à leur tête pour repousser les ennemis. Alors Louis se dirigea vers l'abbaye de St -Denis, y prit la bannière du couvent et l'on vit se déployer l'oriflamme , ce premier drapeau de la nationalité française, autour duquel viendront dans la suite se ranger tous les grands vassaux , se disputant même l'honneur de le porter. Cette armée nombreuse et si promptement équipée fit trembler Henri V qui repassa le Rhin , n'osant attaquer un roi défendu par toute sa noblesse (1 124). Louis songea un moment à tourner ses forces contre la Normandie ; cette fois ce n'était plus pour repousser l'ennemi que les seigneurs devaient combattre , mais contre un vassal comme eux , aussi ils refusèrent de marcher et se débandèrent.
Un événement malheureux permit alors à Louis d'exercer son droit de suzeraineté et il n'eut garde d'y manquer. Charlcsle-Bon , comte de Flandre , que ses vertus ont fait mettre par l'église au nombre de ses sainte , avait été frappé à Bruges au pied même de l'autel par ses sujets révoltés, et peut-être sa fidélité à la France en avait été la cause. Par cette mort , le comté de Flandre restait sans possesseur légitime et retournait au roi ; des compétiteurs nombreux se mirent sur les rangs pour l'obtenir , mais Louis en fit don à Guillaume Cliton , et vint même jusqu'à Arras pour lui en assurer la propriété. Un des premiers soins de Guillaume fut de s'attacher ses sujets en confirmant les droits dont ils s'étaient montrés si jaloux ; et nous avons encore la charte qu'il octroya à cette occasion aux habitans de St-Omer. Il eut cependant un prétendant qui osa lui
résister , avec l'appui de l'Angleterre , ce fut Philippe d'Alsace , et les deux peuples continuèrent la guerre dans ce comté. Elle ne fut pas de longue durée , car Guillaume ayant été tué au siège d'Alost (1 128) , Louis laissa Philippe d'Alsace possesseur de ce comté et reçut même son hommage. 11 conclut peu après une paix durable avec l'Angleterre et termina ainsi des hostilités qui pendant plus de seize ans avaient divisé les deux peuples.
Louis se réjouissait de ce qu'il avait fait pour la royauté et s'occupait du bien de son peuple avec Suger qu'il avait tiré de l'abbaye de St^Denis pour en faire son ministre et son conseiller , lorsque la mort de son fils aîné Philippe tué par une chute de cheval vint l'attrister. Au moment où la féodalité était encore dans l'étonnement de s'être laissé abattre , il craignait qu'à sa mort des révoltes ne troublassent son royaume. Ayant assemblé les grands de ses états , il leur fit reconnaître son fils Louis , à qui l'on donna le nom de Jeune ; c'était un prince doux et pieux , élevé saintement à l'ombre du cloître et à qui on aurait pu refuser les qualités d'un roi. Son père le savait; aussi pour affermir sa puissance , il demanda et obtint pour lui la main d'Éléonore de Guyenne , rattachant par cette alliance le Nord au Midi et rendant ainsi son héritier assez fort pour lutter contre le roi d'Angleterre, chef de la féodalité (1137). Ce fut le dernier acte important de ce règne. Sentant approcher sa fin, Louis se fit étendre sur un lit de cendre et rendit l'âme le 1 er août 1134 entre les bras de son fidèle Suger qui dans de curieux mémoires nous a conservé les gestes de ce prince.
Louis VI avait laissé à la royauté un éclat de force et de grandeur qui égalait presque ses plus beaux jours. Le roi n'en était plus , comme à son avènement, réduit à l'ile de France; maintenant ses domaines s'étendaient du Nord jusqu'au pied des Pyrénées , il pouvait s'intituler roi de France et duc d'Aquitaine , et aucun vassal , quelle que fût sa puissance , n'eut osé se mesurer avec lui ; d'ailleurs Louis VI , par son activité et sa bravoure , avait su se faire craindre et respecter des vassaux ,
et de nouveaux missi dominici répandus dans toutes les provinces rendaient la justice au nom du souverain. Le roi vit venir à son tribunal des seigneurs du Midi , dont certainement les derniers princes Karlins n'avaient pas môme soupçonné l'existence ; l'église lui était dévouée , et lui prêtait son assistance ; Suger restait ministre , et l'on pouvait espérer que les belles institutions , établies sous le règne précédent , s'affermiraient sous celui-ci , et qu'enfin les laboureurs pourraient cultiver leurs terres sans avoir la crainte qu'elles fussent ravagées par un baron avide et pillard. Tel était l'état prospère de la France , et la mort de Henri , roi d'Angleterre , sans cesse en guerre avec ses voisins , contribuait à faire espérer de longues années d'une paix calme et heureuse (1 135.)
Louis VII était encore à Poitiers lorsqu'il apprit la mort de son père ; à cette nouvelle , il se hâta de revenir à Paris , en traversant la France avec grand appareil de puissance , rendant partout la justice et sévissant contre les bourgeois d'Orléans qu'il priva de leur commune parce qu'ils s'étaient révoltés. Il emmena ensuite dans le Midi les milices des seigneurs et des communes , et fit valoir les armes à la main des droits plus ou moins fondés sur le comté de Toulouse; mais les hommes du Nord n'aimaient pas à rester long-temps loin de leurs domaines, surtout dans un pays dont ils avaient toujours regardé les habitans comme leurs ennemis , et pour lesquels ils avaient conçu une extrême défiance. Louis se vit donc forcé d'abandonner cette entreprise , et il revint , ne rapportant d'autres fruits de cette expédition que le simple hommage du comte de Toulouse.
Du reste , l'histoire de cette époque n'est pas dans ces petites guerres féodales ; les chroniqueurs s'étendent avec plaisir sur les révolutions morales. Un homme venait de créer l'école de la philosophie française ; c'était l'époque où Abeilard luttait contre le Pape et contre l'éloquent St-Bernard , qui avait pris la défense du saint-siège ; il remplissait l'Europe de sa réputation , de ses amours et de ses malheurs. Instruit par les soins de Guillaume de Champeaux, il sut mieux que nul auteur l'art
des vers et des tendres discours, surpassa bientôt son maître et le battit sur son propre terrain. Soutenu par les seigneurs qui voyaient avec plaisir un des leurs disputer avec les clercs les plus s^ufiisans , et les réduire au silence , Abeilard vit bientôt de nombreux élèves se ranger autour de lui , et même le suivre dans la retraite pour recueillir les fruits de ses leçons. Tout alla bien d'abord , mais il osa attaquer la religion , et la commenta selon ses caprices ; il voulait réformer le christianisme et le livrer au scalpel d'une studieuse critique comme la philosophie d'Aristote, dont les écrits venaient d'être retrouvés. Les laïques , dit M. Michelet , en analysant dans son Histoire de France le mouvement intellectuel de cette époque , les laïques se mirent à parler des choses saintes. Partout , non plus seulement dans les écoles , mais sur les places , dans les carrefours , grands et petits , hommes et femmes discouraient sur les plus graves mystères.... les fidèles étaient ébranlés , les saints chancelaient et l'église se taisait ; mais ce silence ne devait pas être de longue durée. St-Bernard , le réformateur des abus , s'éleva avec force contre cette doctrine et remplit la chrétienté de ses plaintes. Un concile fut assemblé à Sens et Abeilard fut forcé d'y comparaître [\ \ 40.) On attendait un beau tournoi entre les deux hommes les plus éloquens de la France , et tout ce que le pays comptait de nobles chevaliers et de prélats distingues y accourut en foule ; St-Bernard lui-même tremblait. Abeilard, accusé d'hérésie , fut sommé d'expliquer ses doctrines sur la religion ; on lui demanda d'abord ce qu'il pensait du péché originel qu'il rejetait et dans ses écrits et dans ses discours ; le philosophe refusa de répondre , en appela au roi , et se retira sans combattre à la grande surprise des nombreux assistans. Dès lors , la vie d' Abeilard n'est plus qu'une longue suite de malheurs ; exilé d'abbayes en abbayes , ce novateur termina sa triste carrière en \ \ 42, n'ayant d'autre consolation que les lettres touchantes écrites par la tendre Héloïse , pauvre fille , dont il avait trompé froidement l'innocence ; le temps a confondu ces deux noms, et les a réunis, sans tenir compte des froideurs
du philosophe, et le peuple, en priant sur leurs tombeaux , plaint encore ces amans infortunés.
L'année qui suivit la mort d'Abeilard vit de nouvelles querelles religieuses déchirer la France : l'archevêché de Bourges en était la cause ; le pape voulait le donner à son neveu, Pierre de la Châtre , qui comptait parmi ses défenseurs Thibaud , comte de Champagne; poussé par l'humeur remuante et belliqueuse de ce siècle , ce guerrier se trouvait dans le parti opposé à son suzerain. Louis VII en effet avait juré que , de son vivant , de la Châtre ne serait jamais archevêque de Bourges , et peu soucieux de l'interdit que le pape venait de lancer sur lui et sur son royaume , il assembla une nombreuse armée et pénétra dans les terres de son ennemi. S'étant emparé de Vitry, et voulant par une vengeance éclatante effrayer les villes qui lui résisteraient, il livra ce bourg à l'incendie. ^11 42.) Le malheur voulut que la flamme en s'étendant gagna la principale église où treize cents paysans s' étaient réfugiés à l'approche des Français, et elle fut bientôt consumée sans que les vainqueurs eussent pu y porter secours. Cette horrible catastrophe frappa l'esprit du Roi ; dès lors dans ses rêves, il ne vit plus que l'incendie qui l'enveloppait , il n'entendit plus que les cris déchirans des victimes de Vitry. Pour mettre fin à ces effrayantes visions , il se soumit au pape, accepta toutes les conditions qu'il voulut lui imposer , et ne prit un peu de repos qu'après avoir reçu la croix des mains de St-Bernard.
Une nouvelle croisade s'organisait en Europe dans le but de porter du secours aux chrétiens de Jérusalem ; mais ce n'était plus cet enthousiasme qui avait éclaté lors des prédications bien moins éloquentes de Pierre l'Ermite. Il fallut plus d'un an à Bernard pour déterminer l'Empereur d'Allemagne à y prendre part, et cependant les discours de ce saint étaient si persuasife qu'il mérita le surnom de dernier père de l'église. Enfin dans rassemblée de Vezelai, les seigneurs s'engagèrent à prendre la croix , il n'avait fallu rien moins que de nombreux miracles pour ranimer l'ardeur de la noblesse ; mais
quand l'élan fut donné , cette croisade fut nombreuse , et Bernard , après avoir épuisé les croix qu'il avait préparées à l'avance, fut obligé pour en tailler d'autres de couper ses propres vôtemens. Malheureusement au lieu de se rendre directement par mer à Jérusalem , et de voler le plus tôt possible au secours des chrétiens , que la prise d'Edesse par le sultan Amad eddin Zenghi (1 1 47) avait réduits à une position précaire , l'armée s'encombra d'une foulo de faibles pélérins , de femmes et d'enfants. Eléonore avait pris la croix avec son mari, et cet exemple avait été généralementsuivi ; on tournait en dérision les châtelaines qui restaient ; en un mot, on regardait moins cette croisade comme une expédition guerrière, que comme un pèlerinage armé. Enfin après avoir perdu plus de la moitié des combattons tant par la perfidie des Grecs , que par des attaques continuelles de la part des Turcs, après que plusieurs fois le Roi eut couru le danger de perdre la vie , les Français arrivèrent à la Terre sainte , tristes , fatigués, et réduits aux plus dures extrémités. Cependant avant de se séparer ils résolurent de tenter une conquête, et allèrent mettre le siège devant Damas , puis comme ils se croyaient sûrs de la victoire , ils tirèrent cette ville au sort ; elle échut au comte de Flandre, et dès lors les croisés poussèrent le siège avec moins d'ardeur. lie nouveaux chagrins vinrent également attrister le Roi. Éléonore , belle et légère comme toutes les femmes du Midi, recevait ouvertement les soins empressés de Raymond de Poitiers , et tandis que son mari se retirait dans son oratoire, où il passait de longues heures en prières et en méditations , elle oubliait près de son chevalier les fatigues de la guerre. L'armée parlait ouvertement de leurs intrigues ; on donnait en outre pour amant à la reine un bel esclave Sarrasin qu'elle avait toujours près d'elle, et même on allait jusqu'à lui reprocher des liaisons criminelles avec le chef des infidèles. Louis enleva furtivement sa femme et partit presque seul. Ce voyage devait être rempli de diverses vicissitudes; pris en route parles Turcs, délivré par les Normands, le Roi revint en France exté-
nué de fatigues et de chagrins. Cependant cette croisade, si elle n'avait tourné au profit des Chrétiens, avait accru la force de l'autorité royale, car les grands seigneurs, voulant faire paraître Louis VII plus puissant que l'Empereur , se pressaient près de lui et exécutaient ses ordres avec une docilité qui devait plus tard tourner à leur détriment.
Pendant la Croisade, l'administration du royaume avait été confiée à Suger, qui avait eu le titre de régent, et auquel on avait bientôt adjoint Raoul, comte de Vermandois, et l'archevêque de Rheims ; mais le silence que les chroniqueurs gardent sur eux font croire que tout le fardeau du gouvernement retomba sur Suger. Les talens du premier ministre parurent alors dans tout leur éclat, car les temps étaient difficiles : chaque jour on voyait de nouveaux désordres , et les croises qui avaient quitté les saints-lieux , ayant vendu tous leurs biens pour s'équiper, n'avaient d'autres ressources que de se mettre à la tète d'une troupe de pillards. Suger lutta constamment contre eux et finit par en triompher. De plus il avait payé diverses dettes contractées par le roi, mis en réserve les fruits et les provisions fournis par les domaines royaux ; tous ces détails nous sont conservés avec le plus grand soin dans un livre qui est parvenu jusqu'à nous , et qu'on peut regarder comme une peinture fidèle de cette époque. Le roi et le peuple reconnaissans donnèrent à Suger le titre de Père de la Patrie, mot nouveau qui nous prouve le développement rapidequ'avaitprisenFrancel'esprit national. Louis VII , absorbé par son excessive piété , voulut tenter une nouvelle croisade que Suger s'était offert de conduire (H 49), mais la froideur des chrétiens d'Occident, la mort du premier ministre (1 3 janvier \ \ 51 ) , et les chagrins de famille qu'éprouva le roi la firent échouer. Depuis leur retour en France, Louis et Eléonore avaient formé plusieurs fois le projet de se séparer, le roi parce que, disait-il, il ne voulait pas pour compagne une femme qui l'avait déshonoré aux yeux de tous , et Eléonore , parce qu'elle prétendait n'avoir épousé qu'un moine et non un homme. Suger avait su les arrêter, mais à peine était- il mort,
que les deux époux s'adressèrent au concile de Beaugency-sur- Loire pour obtenir le divorce sous prétexte de parenté (4 ) . Leur séparation fut prononcée, (48 mars 4452) Louis rendit toutes les belles propriétés de sa femme, avec une fidélité qui eût fait honneur à un simple particulier, mais qu'on aurait pu considérer comme outrée dans le chef de l'État. La belle Éléonore, après avoir échappé aux nombreux seigneurs qui avaient formé le projet de l'enlever , se retira en Poitou, et elle se donna peu aprèsà Henri, duc de Normandie, le môme qui fut roi d'Angleterre ; quant à Louis , il épousa Constance , fille du roi de Castille , espérant avoir d'elle un fils et un successeur, mais son attente fut encore trompée.
Henri, duc de Normandie et d'Aquitaine, qu'une révolution avait couronné roi d'Angleterre, était le plus puissant seigneur qu'on eût encore vu depuis le commencement de la féodalité ; dévoré d'ambition, il pouvait tenter la conquête de la France et forcer le roi son suzerain de devenir son vassal. Heureusement pour la royauté Capétienne, il tourna ses forces vers le midi, et fit valoir les droits qu'Éléonore prétendait avoir sur le comté de Toulouse. Louis prit le parti du plus faible, et alla se jeter avec quelques secours dans la capitale de cette province. Henri , n'osant former le siège de cette place , allégua qu'il ne pouvait attaquer une ville où était son suzerain et après avoir dévasté tout le pays environnant, il se retira en Normandie où du reste sa présence était nécessaire ; les deux rois fatigués d'une lutte insignifiante signèrent , au mois de décembre 4 4 59 , une trêve vivement sollicitée par tout le clergé des deux états et qui fut convertie en traité de paix au mois de mai suivant.
Des dissensions religieuses venaient d'éclater en Angleterre entre Henri et l'Archevêque de Cantorbéry : elles furent longues et vives, car le prélat avait pour lui toute la race
(1) Hugues Capet, bisaïeul du grand père de Louis VII, avait épousé une sœur Guilhem-Fier-à-Bras, trisaïeul d'Éléonore.
Saxonne dont il défendait les privilèges. Thomas Becket , tel était son nom , après avoir partagé les orgies et imité la vie débauchée du jeune roi , s'était vu élever par lui à cette dignité : alors il avait changé de conduite et avait préféré le bien-être de ses ouailles à l'amitié de Henri. Celui-ci irrité et n'ayant pu obtenir que Becket reprit ses anciennes habitudes l'exila au grand regret de la race Saxonne. Louis profita de cette faute de son rival , il attira Becket en France , et prit les armes en sa faveur ; dès-lors les chances de la guerre devinrent égales , car, si pour opposer aux Français , Henri avait les milices de ses vastes Etats , ainsi que ces terribles compagnies de Routiers qu'il soudoyait et qui portaient la désolation en tous lieux , Louis comptait parmi ses alliés le pape , l'église et toute cette race Saxonne qui rappelait son évêque de ses vœux ; il triompha après une lutte de plusieurs années ; Henri fut contraint de recevoir Thomas Becket et de se réconcilier avec lui à Montmirail. Mais comme l'archevêque n'avait rien changé à sa conduite, il fut peu après frappé au pied même de l'autel (4170.)
Une indignation générale s'éleva contre le faible monarque qui avait par sa conduite autorisé le meurtre de ce saint prélat ; le pape envoya des légats pour lui reprocher ce crime ; alors Henri céda , il se déclara innocent de la mort de cet archevêque , punit les assassins , se soumit à ce qu'on voulut, et permit que sa victime fût honorée d'un culte tout particulier. Le peuple , de son coté , se laissa toucher, peut-être eut-il honte de l'humiliation d'un si grand roi qui traînait sa couronne dans la poussière , une révolution s'opéra en sa faveur , et après s'être vu seul et abandonné de tous, Henri fut entouré de respects et de soumissions ; c'est alors qu'il songea à se venger du roi de France qu'il regardait comme son ennemi naturel , et qu'il voulait écraser sous le poids de sa puissance. Une révolte des enfans de Henri , en forçant leur père de tourner ses forces de ce coté, sauva la royauté Capétienne; Louis prit leur parti, lèur offrit des armes et de l'argent , et les engagea à porter la guerre au sein même de l'Angleterre , tandis que le roi d'K-
cosse ferait une diversion en pénétrant par le Nord. Henri fut vainqueur , mais il conçut un tel chagrin de ces dissensions domestiques et de la conduite d'Eléonore qui voulait l'abandonner pour rejoindre ses enfanset combattre contre lui , qu'il regarda ces malheurs comme une punition du Ciel , et résolut de les détourner par une pénitence publique au tombeau de Thomas Becket. Une paix stable fut signée peu après entre les deux Rois (29 septembre \ \ 74) . Chacun d'eux abandonna ses conquêtes et Henri pardonna à ses fils une révolte où ils avaient été excités et par le Roi de France et par leur mère elle-même.
Dès -lors le règne de Louis VII n'offre plus rien de remarquable , si l'on en excepte le pèlerinage de ce roi au tombeau de l'archevêque de Cantorbery. Ce prince n'ayant eu que des filles de ses deux premières femmes avait épousé Alix princesse de Champagne qui lui donna un fils que l'on nomma dès son berceau Auguste et Dieudonné (1164). Louis, après avoir terminé la guerre avec l'Angleterre , selon la coutume établie par ses prédécesseurs, le fit sacrer roi , en présence de tous les prélats et barons du royaume qui le reconnurent unanimement. Mais dans une chasse ce jeune prince s'égara dans la forêt où soudain lui apparut un grand homme noir qui le frappa d'épouvante. C'était un charbonnier qui le lendemain le reconduisit au palais : la fatigue et l'effroi de cette nuit avaient tellement affaibli Philippe que l'on craignit pour sa vie. Alors Louis alla en Angleterre prier au tombeau du saint archevêque, passant des jours, des nuits entières à genoux sur les dalles, implorant la protection du Saint pour son fils chéri. Le Ciel l'écouta, quand il revint en France, Philippe alla à sa rencontre; mais le Roi ne jouit pas long-temps de ce bonheur , car il mourut l'année suivante (1180) à l'âge de soixante-dix ans. Pour assurer la puissance sur la tète de son fils, il avait nommé régent du royaume Philippe d'Alsace , comte de Flandre, homme d'un esprit droit et franc, le même que le sort avait désigné pendant la croisade pour être seigneur de Damas.