‹ Manuel de l'histoire de FranceChapitre 38 sur 68 · DEPUIS L4 MAJORITÉ DE LOI I* IX · texte numérisé non relu

DEPUIS L4 MAJORITÉ DE LOI I* IX

JUSQU'A HA MOBT.

Le premier acte de Louis IX reconnu majeur fut de remercier la reine mère des soins qu'elle avait donnés à l'Etat ; il la pria ensuite de garder la régence, promettant de se conduire toujours d'après ses bons conseils ; Blanche refusa , mais elle ne continua pas moins d'avoir une grande influence dans toutes les affaires , et à vrai dire il n'y eut rien de changé. Aussi les seigneurs trompés dans leur attente voulurent-ils se révolter de nouveau ; Thibaut de Champagne était à leur tête. Il prétendait que la cession qu'il avait consentie lors de son accord avec Alix , et qui comprenait les comtés de Blois, de Chartres , de Sancerre , etc. , n'était pas définitive , mais qu'il avait le droit de revendiquer ces provinces en payant au roi l'argent qu'il en avait reçu. Il ne négligea rien pour rendre la ligue la plus redoutable possible , et il donna en mariage, au comte de Bretagne, Blanche sa fille unique. Il était d'ailleurs excité par le

comte de la Marche , l'un des ennemis les plus violens de la royauté ; mais un mot de la reine Blanche le fit voler à ses pieds, et la ligue tomba d'elle-même. Thibaut obtint la paix par la cession de Bray-sur-Seine et de Montcreau-faut-Yonne, et tout se prépara pour la croisade que Louis donnait pour pénitence aux chefs des révoltés. Cependant l'amour de Thibaut l'avait rendu ridicule aux yeux de tous ; des valets avaient un jour attaché des haillons à ses riches habits et coupé la queue de son cheval , injure la plus sanglante que put recevoir un chevalier ; le comte, trop lâche pour oser réclamer une vengeance, s'était retiré chez lui et n'osait plus sortir. Cette fois Blanche prit le parti de son chevalier , et Robert d'Artois lui fit des excuses , car , pour sauver les coupables de la colère du roi son frère , il avait pris toute la faute sur lui. Quelque temps après, la reine, ennuyée de cet amour, ordonna à Thibaut daller à la croisade, et il obéit , après avoir exprimé ses regrets dans ces vers :

Amour te veut, et ma dame m'en prie Que je m'en part ; et je moult l'en mercy ; Quand par le gré, ma dame m'en chaty , Meilleur raison ny voye en ma party.

Louis, tranquille du côté des grands seigneurs dont un grand nombre avaient pris les armes pour aller à la croisade , songea à consolider sa puissance en exécutant le testament de Louis VIII ; déjà il avait donné à Robert son frère le comté d'Artois (\ 237) , mais sans lui laisser aucun des 'droits royaux , pas même celui de battre monnaie ; ce n'était pas au comte qu'étaient adressés les édits et ordonnances , bien plus il était obligé , dans ses discussions avec les seigneurs de la province , d'aller plaider pardevant les officiers royaux, soit à Beauquêne, soit à Montreuil. Alphonse II frère du roi n'était pas encore en possession du Poitou et de l'Auvergne , et Louis pour arriver à ce but convoqua à Saumur une assemblée de tous les seigneurs de ces pays ; il déploya pour cette solennité une telle pompe qu'on l'appela la non pareille , et y déclara Alphonse comte de

Poitiers et d'Auvergne , et seigneur de toutes les terres que le comte de Toulouse avait cédées par le traité de Paris. Mais ce n'était pas chose facile que de faire ployer la fière Isa beau d'Angoulême qui, veuve du roi d'Angleterre Jean , et mariée à un Lusignan , ajoutait à son titre de comtesse celui de reine ; elle ne pouvait pardonner à Blanche d'être restée régente de fait à la majorité de son fils , et elle employait tous ses soins à lui susciter des embarras ; elle représenta à son mari et à Henri III , roi d'Angleterre , combien il serait pernicieux de laisser consolider la puissance royale dans ces provinces , et après les avoir engagés à la guerre , elle leur promit des alliés. Elle en trouva un dans ce vieux comte Raymond qui était venu quelques années auparavant faire sa paix avec la régente. Le complot fut si bien conduit , que le roi faillit être pris dans Poitiers (1241). Louis qui ne s'attendait pas à la guerre, avait peu de troupes avec lui , aussi lorsqu'il se vit entouré par les révoltés, il n'eut que le temps de faire fermer les portes de la ville. Après un siège de quinze jours , il eut , avec le comte de la Marche , une entrevue dans laquelle il lui accorda sans doute quelques avantages. Quoiqu'il en soit , il se prépara peu après à la guerre , et , tandis que ses ennemis se répandaient en insultes et en moqueries , il organisait une armée de toutes ces milices communales qui s'étaient montrées si terribles dans les plaines de Bouvines. L'armée royale comptait quatre mille chevaliers et vingt mille écuyers , sergents d'armes , archers et arbalétiers; elle était suivie de mille chariots chargés de tentes, de machines, d'armes et de munitions.

Henri III de son côté publiait des manifestes dans lesquels il annonçait fièrement qu'il venait conquérir la France et venger ainsi la mémoire de son père ; il ne put cependant empêcher l'armée royale de ravager tout le pays situé jusqu'à la Charente. Là du moins il espéra arrêter sa marche; la rivière était profonde, on ne connaissait aucun gué, et on ne pouvait la traverser qu'au pont de Taillebourg, où il avait réuni toutes ses forces. Son attente fut vaine ; Louis voyant ses troupes cul-

butées et presque déjà découragées , s'élance seul avec la témérité de la jeunesse et va planter son étendard au pied de la tour de l'autre côté du pont. Alors , à la vue du danger que court leur roi , les milices se pressent, renversent tout ce qui s'oppose à leur passage, et les Anglais éperdus n'ont d'autres ressources que d'implorer une trêve que le vainqueur ne consent à leur accorder que pour vingt-quatre heures. Le lendemain en effet le combat recommence encore plus terrible ; la victoire disputée vivement resta cependant aux Français et leurs ennemis épouvantés ne s'arrêtèrent qu'à Saintes, où dans une bataille encore plus sanglante , Louis acheva de détruire leur armée (1242). Le comte de la Marche eut recours à la clémence du roi ; on exigea que sa femme et lui se rendissent à discrétion , et la comtesse-reine se vit forcée , malgré sa fierté, de courber le genou devant son souverain ; de plus il abandonnait au nouveau comte de Poitou tout le territoire que le roi avait conquis , livrait trois des châteaux qui lui restaient , comme gage de sa fidélité , et promettait de joindre ses troupes à celles du roi pour attaquer le comte de Toulouse. Cette soumission entraîna celle des autres seigneurs de la maison de Lusignan , du vicomte de Thouars , des seigneurs de Pons , de Ran cogne, etc., etc. Raymond essaya de soutenir la lutte pendant quelque temps encore ; il comptait en effet de nombreux alliés, parmi lesquels se distinguaient par leur bravoure et leur puissance les comtes de Foix , d'Armagnac , de Comminges et de Rodez. D'ailleurs il avait été heureux , et Albi , Minerve , le Nîmois, le Rasez s'étaient dès l'abord joints à lui. Mais la double défaite de Henri III, et la défection des Lusignan avaient fait redouter au Midi la puissance du roi ; aussi quand Raymond apprit que deux armées allaient envahir ses États , il songea à faire la paix. Il se mit à la merci du roi et en fut traité avec douceur ; on se contenta d'exiger de nouvelles promesses de fidélité et de lui faire jurer de poursuivre les hérétiques de son royaume. Quant à Henri IH chassé, poursuivi de tous côtés , trop faible même pour regagner la mer , il sollicita une trêve ;

on la lui accorda pour cinq ans (7 avril 1243) , à la condition qu'il laisserait les Français en possession de toute l'Aquitaine jusqu'à la Gironde , qu'il céderait File de Ré et qu'il paierait chaque année mille livres sterlings. De plus il devait s'embar-

quer à Calais ; c'était ainsi lui faire traverser la France , avec les débris de cette armée dont il avait menacé de ruiner ce pays.

Louis n'avait pas donné uniquement ses soins à la guerre des Anglais, on a de lui à cette époque des règlements qui font honneur à sa prudence et à sa justice. Le pape toujours en guerre avec les Empereurs d'Allemagne lui avait offert la couronne impériale , et sur son refus , à son frère Robert ; Louis ne permit pas que cette offre fut acceptée, il osa même dire qu'il ne voulait pas de la dépouille d'un prince qui n'avait point été jugé , et à ses prières on assembla le concile de Lyon (1245.) Frédéric y fut excommunie , mais Louis n'en persista pas moins dans son refus ; il avait d'ailleurs à cette époque un autre projet dont il désirait vivement l'accomplissement. On place aussi en ce temps l'ordonnance qu'il rendit contre ceux qui tenaient des fiefs du roi d'Angleterre et de lui , leur prescrivant d'abandonner l'un ou l'autre seigneur s'appuyant sur ces paroles de l'Ecriture , qu'on ne peut servir deux maîtres à la fois.

Le travail opiniâtre auquel Louis IX se livrait , les exercices de piété qui remplissaient presque tout son temps , et surtout les fatigues qu'il avait essuyées dans la guerre précédente , l'avaient affaibli au point qu'il tomba dangereusement malade. On le croyait môme mort , lorsque soudain il se releva et , d'une voix presque éteinte , demanda un crucifix sur lequel il jura de prendre la croix et d'aller à la défense des saints lieux (décembre 1224.) En vain on lui représenta les dangers d'une si lointaine expédition , il résista à tout ce qu'on put lui dire , et après avoir employé quatre ans à ranimer le pieux enthousiasme qui était éteint dans tous les cœurs , il s'embarqua à Aigues-Mortes (1248) , laissant sa mère régente de tout le

royaume. Mais auparavant il avait essuyé bien des fatigues et bien des refus : les seigneurs ne se souciaient guères d'abandonner leurs domaines sur la foi souvent trompeuse de la royauté qui avait profité de l'absence de leurs pères pour diminuer leur puissance. L'Empereur seul, ennuyé de la lutte qu'il avait soutenue contre la papauté , avait demandé avec larmes qu'on lui permît de s'embarquer avec le roi de France, mais on l'avait refusé sous le prétexte que sa présence attirerait les malédictions du Seigneur sur cette sainte entreprise. Un autre événement avait aussi retardé le départ des croisés : c'était la mort de Raymond Béranger dont trois des filles avaient épousé les rois de France , d'Angleterre et Richard d'Angleterre ; restait encore Béa tri x à qui son père avait voulu donner un défenseur contre les ambitions de ses beaux frères ; il avait fait choix du vieux Raymond espérant qu'un fils de cette alliance viendrait séparer le Midi du Nord de la France. 11 mourut avant d'à voir terminé cette affaire, et aussitôt ses ministres, Albert et Romieu , tout en amusant le comte de Toulouse par de vaines promesses , se tournèrent vers la France et demandèrent , pour la princesse, Charles d'Anjou , jeune et beau chevalier et frère du roi. Louis accéda sans peine à leurs désirs ; les troupes Françaises traversèrent tout le Midi et les noces se célébrèrent sans qu'aucun mécontent eut osé les troubler. La France était en effet une puissance redoutable et les grands vassaux n'avaient pas encore oublié les victoires de Bouvines et de Taillebourg.

Cependant l'armée des croisés était composée de tout ce que la France comptait de plus illustre , on y voyait le roi et ses frères à l'exception du plus jeune qui devait conduire l'arrièregarde ; les seigneurs s'y trouvaient aussi en grand nombre. On dit que pour les déterminer , Louis fit mettre des croix sur les manteaux qu'il leur distribuait chaque année à Noël et que les seigneurs surpris avaient promis de l'accompagner. Parmi eux on distinguait Pierre comte de Bretagne et Jean son fils , Hugues duc de Bourgogne, Guillaume de Dampierre comte de

Flandre et Guy son frère , Hugues de Chàtillon comte de St- Pol et Gaucher son neveu , Hugues de Lusignan comte de la Marche et Hugues -le -Brun son fils aîné , en un mot presque toute lajioblesse de France s'y trouvait réunie. Les commencements de la croisade ne furent pas heureux ; il fallut plus d'un an aux croisés pour se réunir et ils perdirent un temps précieux dans l'Ile de Chypre ; enfin la flotte mit à la voile. Lorsqu'elle fut arrivée sur les côtes de l'Egypte , Louis , dans l'impatience de toucher le rivage Africain , s'élança à la nage, suivi de l'élite de ses chevaliers, et, après avoir repoussé les ennemis qu'une semblable témérité avait presque frappés de stupeur, s'empara de Damiette. Ce séjour fut terrible aux chevaliers; ils s'abandonnèrent à la débauche en attendant l'arrière - garde , et l'on vit , dit Joinville, l'ami du roi et l'historien de cette croisade , des lieux de prostitution jusqu'à Ventour du pavillon royal. Enfin le comte de Poitiers arriva , et les croisés se mirent en marche ; une armée innombrable de Musulmans voulut leur barrer le passage près du canal de Thanis , mais elle fut culbutée et poursuivie avec une ardeur trop grande de la part des chevaliers, car plusieurs, et entr'autres Robert d'Artois, frère du roi , s'étant engagés dans Mansourah y furent enfermés et mis à mort. Cette victoire avait coûté à Louis ses meilleurs soldats, les maladies attaquèrent son armée , les Musulmans l'épouvantèrent par un feu qui lui était jusqu'alors inconnu et qui brûlait même dans l'eau (feu grégeois) , il fallut songer à la retraite. C'est alors que le roi parut dans toute sa gloire ; sans cesse auprès*des malades , les consolant et les encourageant par son exemple , il refusa de quitter l'arrière - garde où le danger était le plus grand. La contagion le frappa enfin lui-môme; de plus il tomba au pouvoir des Musulmans qui le chargèrent de chaînes. Son courage ne fut pas un moment ébranlé par cette dure captivité, il les étonna par sa grandeur d'Ame et ses gardiens ne l'approchaient qu'avec respect. On finit par traiter de sa délivrance , et Louis signa une trêve de dix ans; il promettait Damiette

pour sa rançon et la somme énorme de huit mille besans d'or pour celle de son armée (environ 7,000,000 de francs) . Une révolte qui éclata parmi les Musulmans suspendit l'exécution de ce traité, on résolut même de faire périr Louis, mais il étonna ses bourreaux par sa fermeté, et enfin ils consentirent a relâcher celui qu'ils appelaient le plus fier baron que onqties on eut vu. Louis s'embarqua ensuite pour la Palestine avec la reine, qui avait voulu partager ses dangers , et quelques croisés , restes d'une armée de soixante mille hommes. Il séjourna trois ans dans ce pays attendant des secours d'Europe , et édifiant par ses vertus ceux qui rapprochaient. Dans Pespoir de porter la lumière de l'Évangile jusqu'au centre de l'Asie, il envoya même une ambassade au grand Khan de Tartarie (1252).

La nouvelle de la captivité du roi et la fermeté avec laquelle H avait souffert les tourmens dont on Pavait accablé, excitèrent un enthousiasme , dont profitèrent quelques ambitieux pour le faire tourner à leur profit. Un prêtre de Hongrie, nommé Job , parcourut toute la France, disant que ce n'était point aux riches qu'était réservée la gloire de délivrer les saints lieux , mais aux bergers dont Dieu s'était déjà servi lors de la naissance de son fils. Le peuple des campagnes accourut en foule , et forma une armée qui , de trente mille hommes qu'elle était à Paris , en comptait plus de cent mille à Orléans. Mais il fallait du pain à cette multitude que le travail ne nourrissait plus et lorsque les prêtres à qui elle en demandait ne pouvaient lui en donner ou lui en refusaient , elle les mettait immédiatement à mort ; bientôt Job ne cacha plus ses projets ambitieux ; il déclama hautement contre les riches , les évêques et excita ses troupes à les frapper. Blanche avait eu un moment l'espoir d'employer utilement les pastoureaux , tel était le nom qu'ils avaient pris , à la délivrance de son fils , elle donna même des ordres dans le principe pour que leur marche ne fût pas arrêtée. Mais quand elle connut les desseins ambitieux de Job et qu'elle vit les désordres dont il s'était souillé , elle permit aux gens de la campagne de le poursuivre ainsi que ses partisans.

Job fut saisi à deux lieues d'Orléans , et il périt sous la hache d'un boucher ; sa troupe fut facilement dispersée peu après.

Ce fut le seul événement qui vint troubler la France pendant la seconde régence de Blanche ; d'ailleurs les grands seigneurs étaient à la croisade , et ceux qui en étaient revenus étaient si faibles qu'ils ne songeaient qu'à se remettre ; le comté de Flandre était partagé entre les familles puissantes des Dampierre et des d'Avesne , et il ne fallait rien moins que la crainte de l'autorité royale pour les empêcher de courir aux armes. La mort de Raymond avait délivré la régente d'un ennemi que ses défaites n'avaient fait que rendre plus redoutable et laissé le Midi sans chef; cependant des révoltes éclatèrent dans quelques villes , et Charles d'Anjou à son retour fut obligé d'aller de cités en cités recevoir, l'épée à la main, l'hommage qui lui était dû. Quant à la régente , tout entière à ses projets de réforme intérieure, après avoir délivré la France des pastoureaux, elle résolut de soulager le pauvre peuple si souvent victime. Des habitons de Chatenay, n'ayant pu payer les redevances que leur avait imposé le chapitre de Paris, s'étaient vu jeter dans d'étroite cachots où ils gémissaient, mourant de faim et de froid. Blanche, ayant appris ces rigueurs, résolut de les faire cesser ; sur le refus du chapitre de délivrer ses prisonniers , elle vint elle-même forcer les portes des prisons et menaça le chapitre d'une dure punition s'il ne traitait ses vassaux avec plus de douceur. Cependant la captivité de ses fils, les fatigues de cette régence avaient épuisé les forces de la plus sage de toutes les femmes , ainsi que l'appelle un auteur contemporain ; sentant qu'elle n'avait plus que peu de jours à vivre, elle se retira à Melun pour être plus près de l'abbaye de Montbuisson qu'elle avait fondée en 4242 et où furent déposées ses dépouilles mortelles (1er décembre 4252).

Grande fut la douleur du roi lorsqu'il apprit la mort de sa mère ; personne n'osait le troubler dans son chagrin , ni lui apporter des paroles de consolation; il se rappela enfin qu'il était toi, et ayant mis à la voile il débarqua au port d'Hières, le 10

juillet 4254, avec sa femme Marguerite qui , pour ne pas s'éloigner de son royal époux avait partagé tous les dangers de cette expédition. Le peuple , heureux de voir son roi , courut sur son passage , lui fit cortège , et les cris de joie qu'il poussa durent diminuer l'amer chagrin de Louis IX.

Ce prince trouva le royaume dans le plus grand calme, quoiqu'il eût été remis aux mains des commissaires, mais la royauté était forte , et nul n'eût osé l'attaquer ; d'ailleurs le roi d'Angleterre et l'Empereur d'Allemagne ne pouvaient pas lui nuire , empêchés qu'ils étaient , celui-ci par ses démêlés avec le pape, et l'autre parla crainte que lui inspiraient ses barons. Louis profita de la paix pour assurer le triomphe de la justice et il commença par établir des baillis dans tous les endroits les plus importans de son royaume ; cette institution porta un coup redoutable à la puissance des seigneurs , au pied desquels cependant ces officiers étaient assis pour juger; ces hommes , élevés dès leur enfance dans l'étude du droit et de la chicane , entortillaient à plaisir toutes les affaires , les rendaient difficiles, et les seigneurs ennuyés finirent par déserter les salles d'audience. Louis, pour assurer l'exécution de cet arrêt, ne se contenta point d'envoyer des commissaires comme les rois ses prédécesseurs , il parcourait lui-même ses domaines , rendant la justice , protégeant les faibles contre les exactions , et pour que son voyage ne fût pas à charge au peuple , il se faisait suivre à quelque distance par un grand de sa cour qui avait ordre de payer les dégâts causés par les gens du roi. Cependant il n'aimait pas les communes , il n'en fonda qu'une seule dans tout son règne , et exigea des autres le service militaire qui jusque là n'avait été que volontaire. La royauté avait fait de trop rapides progrès pour qu'il comprît , que deux siècles plus têt , elle avait eu besoin de ce secours, pour se protéger contre la puissance envahissante des grands vassaux. Louis de plus assembla près de lui des hommes instruits et probes qui relisaient les procès et avaient le droit de les annuler , quand l'injustice avait triomphé. Sans égard pour personne, on le vit

condamner son propre frère , et lui-même perdre avec joie un procès qu'il avait avec des bourgeois.

Les seigneurs, dans ces siècles guerriers, ne voulaient d'autre justice que leur épée ; des guerres privées sans nombre ruinaient le pays et le couvraient de sang. Louis résolut de remédier à ces abuset n'osant les réprimer entièrement, il rendit une ordonnance , (celle connue sous le nom de Quarantaine le roi) par laquelle nul n'avait le droit de venger une offense avant quarante jours , et encore le plus faible pouvait-il en appeler à la justice du roi : telle fut l'origine de nos parlements. Les duels judiciaires furent défendus , et au lieu de tenter le Seigneur, ainsi que le dit l'arrêt , il fut ordonné que les preuves se feraient par témoins et par chartes. Des maladreries établies de toutes parts au nombre de huit cents, des hôpitaux enrichis, des hospices fondés pour les vieillards et les aveugles , l'établissement de la Sorbonne, la protection accordée aux savants qui venaient en France de tous les pays, indiquent l'amour que ce prince portait à son peuple et suffiraient pour assurer à jamais sa gloire. Le commerce fleurit aussi , grâce à sa protection , malgré les entraves nombreuses qu'y apportaient les seigneurs; une des principales était les monnaies , sans cesse différentes et qui changeaient presque en chaque lieu. Il n'était point de si petit possesseur de fief qui ne fit battre monnaie à son coin ; Louis , après avoir pris le conseil de bourgeois sages et éclairés , rendit un arrêt par lequel la monnaie royale aurait cours, non-seulement dans ses états , mais encore dans ceux de ses grands feudataires.

De retour dans son royaume, Louis avait nommé des commissaires pour relever tout ce que ses prédécesseurs avaient pu commettre d'injustice afin qu'il pût les réparer; une chose surtout lui paraissait contraire à l'équité , c'étaient les conquêtes de Philippe- Auguste que Henri III , roi d'Angleterre , réclamait sans cesse comme ayant été usurpées par force. En vain lui représentait-on que , par le meurtre d'Arthur et le refus de venir se justifier, Jean-Sans-Terre avait été également dépouillé

par un arrêt des pairs ; que du reste les populations de ce pays étaient entièrement dévouées à la France , et que ce serait les sacrifier que de les en séparer. Louis, pour mettre sa conscience à l'abri de tout reproche , traita avec Henri et lui offrit le Limousin , le Quercy et le Périgord , à la charge d'abandonner toutes les prétentions qu'il pourrait élever sur la Normandie et les autres provinces (20 mai 4359.) Le roi Anglais se hâta d'accepter ces conditions d'autant plus avantageuses que certes il n'eût pas été à môme de revendiquer les armes à la main les possessions qu'il prétendait lui appartenir. Ce traité , que quelques historiens modernes ont saisi avec empressement pour jeter du blâme sur ce pieux roi , le fit regarder partout comme le plus juste prince de la chrétienté, et ce fut à lui que l'année suivante les barons Anglais s'adressèrent pour juger les dissensions qu'ils avaient avec Henri.

La grande piété de Louis ne l'empêcha pas de tenir tête à la papauté , cette puissance si redoutable du moyen-âge , de blâmer les actes iniques dont elle se rendait coupable dans ses discussions avec l'Empire et de soutenir les droits du clergé Français. C'est à lui qu'on doit la pragmatique sanction , ce code, base de toutes les libertés gallicanes, et dans lequel , pendant plusieurs siècles, on alla chercher des argumens contre la puissance temporelle des papes. Ceux-ci , en effet , avaient abusé de leur pouvoir , et il n'était point de si petites abbayes à qui ils n'imposassent un abbé de leur choix. Ils exigeaient en outre de nombreux impôts et les prélevaient à divers titres. Louis dans cette ordonnance interdit la simonie, assura la libre élection des dignitaires ecclésiastiques , et ne permit les levées d'argent , au profit de la papauté , que lorsqu'elles auraient obtenu la sanction royale. C'est à la môme époque que la croyance générale fixe la publication de ses établissements ; l'idée première lui en avait été fournie par les Assises de Jérusalem , et il y avait longuement travaillé avec les meilleurs légistes de son temps. C'est une espèce de code où les lois de la monarchie , la justice séculière et ecclésiastique se trouvent reliées d'après le droit Romain.

Pendant cette longue paix , une expédition glorieuse , mais sans résultat , avait eu lieu au-dehors ; le pape, après avoir offert le royaume de Naples à divers conquérants et entr'autres aux rois d'Angleterre et de France , s'était adressé à Charles d'Anjou , frère du roi , qui avait accepté avec empressement. Ce prince était encore excité par l'ambitieuse Béatrix de Provence qui voyait avec jalousie la couronne royale orner les têtes de ses sœurs. La chevalerie Française, qui se rappelait la glorieuse expédition de Guillaume-le-Conquérant, avait promis de partager la fortune de ce prince , et les commencements avaient été heureux ; la seule bataille de Grandella avait livré le royaume à Charles d'Anjou (4266). La mort de Manfred lui assurait la libre jouissance de ce pays. Mais Charles n'avait pas les qualités nécessaires pour régner, il accabla ses nouveaux sujets d'impôts , donna aux Français les places les plus importantes , fit tant en un mot qu'il souleva les Italiens. Deux ans plus tard un nombreux parti s'éleva contre lui ; on voyait à sa tête le jeune Conradin , dernier héritier de la maison de Souabe et neveu de Manfred. Les deux armées en vinrent aux mains près de Tagliacozzo , et la victoire se déclara encore pour les Français (23 août \ 268) ; ce jeune prince fut pris et le vainqueur eut la cruauté de le faire mettre à mort. Cette conduite sévère éloigna de Charles tous les Napolitains , et on plaignit ouvertement le sort de Conradin. Sans se laisser effrayer de ces murmures, Charles redoubla encore de cruautés envers les vaincus, et les sentences de mort, d'exil et de confiscation se succédèrent avec une rapidité effrayante. Cependant désespérant de pacifier l'Italie, ce prince tourna ses regards vers l'Afrique et résolut d'y établir un royaume, mais il était trop faible pour oser tenter seul cette entreprise. Il profita de la piété du roi , et connaissant son désir de retourner aux saints lieux , il promit une flotte à la condition que , dès le commencement de la guerre , on repousserait les mahométans des côtes de la Méditerrannée.

Ces conditions furent écoutées avec d'autant plus de bienveillance que les nouvelles les plus tristes arrivaient de la Pa-

lestine ; le farouche sultan Bibars avait repris les places fortifiées par Louis , et il ne restait plus pour asile aux chrétiens d'Orient que la seule ville d'Acre. Louis n'avait jamais quitté la croix, et ses vœux le rappelaient au milieu de ces lieux saints qu'il avait visités, et dont il ne s'était éloigné qu'avec larmes. Une assemblée générale fut convoquée ; Louis , courbé avant l'âge par les infirmités , y vint portant la couronne d'épines de Jésus-Christ, et parlant aux seigneurs, il leur peignit avec force le triste état dans lequel gémissaient les chrétiens d'outre-mer. Sa voix fut éloquente , mais l'enthousiasme se refroidissait chaque jour , et l'on se rappelait que ce n'était que par une ruse qu'il avait obtenu une si nombreuse armée lors de la première croisade. Cette fois on y comptait en moins un tiers de guerriers , mais on voyait parmi les chefs les deux fils du roi d'Angleterre , ceux du roi de France, le comte d'Artois et sa jeune épouse , ceux de Flandre et de St-Pol , etc. , etc. Louis avant de partir laissa la régence à Mathieu de St.- Denys et à Simon de Nesles avec le titre de lieutenants du roi ; cependant Marguerite restait , mais le roi ne voulait pas la charger d'un fardeau aussi lourd. Enfin le 1 " juillet 1270 les croisés, étant rassemblés à Aigues-Mortes, à l'exception du comte d'Anjou qui devait conduire l'arrière-garde, mirent à la voile pour Tunis ; le roi de ce pays promit de se convertir, espérant ainsi éloigner les armes saintes, mais il n'en fit rien. Louis, trompé dans son attente, résolut de faire le siège de cette ville; l'armée manquait de tout, la flotte de Sicile n'arrivait pas et le désespoir avait déjà saisi les croisés sur cette terre brûlante de l'Afrique. La peste vint bientôt joindre ses ravages; le premier qui en fut atteint fut Jean , comte de Nevers, fils du roi , né sur ce même rivage lors de la première croisade, et auquel son père portait une grande affection; bientôt Louis IX en fut attaqué comme les autres, et il expira au milieu de la désolation de tous les siens, (25 août 1270.) Il avait, avantsa mort, appelé son fils près de son lit et lui avait tracé ses devoirs dans une admirable instruction que Joinville nous a conservée

et où se trouvent les plus belles maximes pour le bonheur du peuple.

Pour terminer ce règne nous rapporterons le portrait que Voltaire, dans son essai sur les mœurs, trace de ce prince.

a Louis IX, dit-il , paraissait un prince destiné à réformer » l'Europe, si elle avait pu l'être; à rendre la France triom- » phante et policée et à être en tout le modèle des hommes. Sa » piété, qui était celle d'un anachorète, ne lui ôta aucune vertu » de roi. Une sage économie ne déroba rien à sa libéralité. Il » sut accorder une politique profonde avec une justice exacte, » et peut-être est-il le seul souverain qui mérite cette louange; » prudent et ferme dans le conseil , intrépide dans les combats, » sans être emporté , compatissant comme s'il n'avait jamais » été que malheureux. Il n'est pas donné à l'homme de porter » plus loin la vertu. »

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