‹ Manuel de l'histoire de FranceChapitre 39 sur 68 · JUSQU'AUX DÉMÊLÉS »B PHILIPPE IV AVEC LE PAPE BONIFACE VIII · texte numérisé non relu

JUSQU'AUX DÉMÊLÉS »B PHILIPPE IV AVEC LE PAPE BONIFACE VIII

La mort du saint roi avait jeté la consternation dans l'armée Française ; la peste y continuait ses ravages et la désolation était telle que Charles d'Anjou pénétra dans le camp sans qu'on vint le reconnaître. Le nouveau roi , Philippe III , quoiqu'atteint lui-môme par la contagion , jura de ne point quitter le rivage Africain sans avoir vengé la mort de son père. L'Empereur de Tunis lui en fournit bientôt l'occasion ; à la téte de troupes innombrables, il résolut d'écraser les croisés qu'il croyait réduits à la plus grande faiblesse , mais il fut repoussé avec perte. Il revint peu après avec les meilleurs soldats de l'Afrique et posa son camp sur une hauteur presqu'inaccessible , non loin de l'armée Française ; comme il comptait sur le succès, il s'était entouré d'objets de luxe et de grand prix. Philippe assembla les croisés , se mit à leur tôle , et leur donna de si beaux exem-

pics de bravoure qu'il mérita le surnom de Hardi. Les bataillons musulmans furent enfoncés , mis en fuite , et leur camp devint la proie du vainqueur. Alors l'Empereur de Tunis, désespérant de vaincre d'aussi braves soldats , fit demander la paix ; Philippe en dicta les conditions ; une trêve de dix ans fut jurée des deux côtés , l'Empereur promit de payer un tribut annuel au roi de Naples et 200,000 onces d'or pour les frais de la guerre, de rendre la liberté à tous les captifs chrétiens et de permettre leur culte avec l'autorisation de bâtir des églises (30 octobre 1270). Edouard d'Angleterre désapprouva ces conditions , il voulait la guerre à outrance , mais personne ne fut de son avis. Philippe avait hâte de rendre les derniers devoirs à son père et d'ailleurs les régens du royaume lui avaient écrit de presser son retour ; Charles d'Anjou avait de l'argent , c'était ce qu'il demandait ; Edouard resta donc seul.

Avant de partir, Charles et Philippe se partagèrent les dépouilles mortelles du feu roi ; on les fit bouillir dans du vin , puis le cœur et les ossements qui devaient retourner en France furent mis dans un cercueil : mais les soldats refusèrent de les laisser partir avant eux, et ces saints restes durent suivre avec les croisés la route de la Sicile. La plupart de ceux-ci avaient l'intention de reprendre la croix et d'aller retrouver Edouard d'Angleterre ; une tempête violente détruisit presque tous leurs vaisseaux et fit périr 4,000 hommes dans les flots. Philippe n'avait pas cependant épuisé tous les malheurs qui devaient l'accabler , car , dans son retour à travers l'Italie , la reine Isabelle d'Aragon, pour qui il avait un grand amour, ayant fait une chute de cheval, en mourut à Cozensa (1 8 janvier \ 273) . Le roi rentra donc en France entouré de cercueils qui renfermaient les dépouilles d'un père, d'un frère, d'une épouse, de son oncle Alphonse de Poitiers et de sa femme Jeanne de Toulouse, et de Thibaut comte de Champagne ; la peste avait servi les intérêts du roi , car presque chacune de ces morts lui laissait une province et des droits que plus tard ses successeurs firent valoir.

Le premier soin de Philippe fut de rendre les derniers hon-

neurs à toutes ces victimes de la guerre sainte, il poussa même la piété filiale jusqu'à porter sur ses royales épaules les dépouilles de son père , et l'on voyait encore , vers la fin du dernier siècle , sur la route de Paris à St-Denys , sept bornes indiquant les endroits où, accablé de fatigue , ce prince avait posé son fardeau. Il alla ensuite se faire sacrer à Reims , où les grands vassaux accoururent en foule pour prendre part aux fêtes qui durèrent huit jours ; le vieil Henri d'Angleterre n'y était point, mais il donna pour excuse sa santé ; il mourut en effet peu après (1273).

Les provinces que Louis avait promises à l'Angleterre n'avaient point encore été définitivement réunies à ce royaume ; le Quercy disait, pour rester à la France, qu'il faisait partie du comté de Toulouse , dont il n'avait été séparé que par force , et Philippe , ayant fait examiner ses prétentions , les trouva justes et lui accorda ce qu'il demandait. La même année vit le roi dans le Midi ; Roger Bernard , comte de Foix , s'était emparé d'une ville où flottait la bannière royale ; aussitôt le ban et l'arrière-ban avaient été convoqués à Tours (8 mai 1 272) et nul des grands vassaux n'avait osé y manquer. Philippe se mit à leur tête et après avoir traversé le comté de Toulouse dont il avait déjà pris possession par commissaires, il alla planter son

étendard au pied du château de Foix. Le siège fut poussé avec vigueur , une tranchée fut ouverte par laquelle les assiégeans pouvaient pénétrer à couvert jusque dans l'intérieur de la place; alors Roger Bernard , se voyant sans ressources, eut recours à la clémence du roi ; mais Philippe voulant faire un exemple , exigea qu'il se rendit à discrétion , le fit charger de chaînes et jeter dans un profond cachot d'où il ne sortit qu'un an après. Il lui rendit ensuite son comté , après l'avoir armé chevalier de sa main (1272). Cette sévère punition réprima toutes les révoltes , et ce règne n'en vit plus d'autres.

Pendant que l'autorité du roi était respectée par tous les vassaux , une misérable intrigue venait troubler la cour. Philippe avait donné toute sa confiance , on ne sait trop pourquoi ,

à un homme de bas étage , barbier du feu roi , nommé Pierre de Labrosse et en avait fait son ministre tout puissant. Ce courtisan n'avait vu qu'avec regret le roi épouser Marie de Brabant , dont il craignait les charmes , et, un des fils du roi étant venu à mourir subitement, il chercha à insinuer que la reine l'avait empoisonné , et qu'elle réservait le môme sort aux deux autres enfans du premier lit, voulant ainsi faire passer la couronne à ses propres fils. La vertu de la reine était trop connue pour que le soupçon pût rester un instant dans l'esprit du roi ; bientôt l'auteur de ces accusations tomba en discrédit ; on prétend même qu'un religieux remit au roi un paquet de lettres portant le sceau de Labrosse , par lesquelles il offrait le royaume au roi de Gastille ; son procès fut bientôt fait , ses biens furent confisqués et lui - môme ignominieusement pendu (30 juin 4278). Cependant le peuple le regretta, car c'était un homme sorti de son sein et qui l'aurait protégé dans le cas où les seigneurs eussent voulu l'opprimer de nouveau. Le duc de Brabant vint ensuite en France pour prouver l'innocence de sa sœur ; il appela en combat singulier tout accusateur, et personne ne s'étant présenté , Marie fut entièrement justifiée.

Les Pyrénées étaient devenues les barrières du royaume de France ; une occasion favorable les fit franchir à Philippe-le- Hardi. Henri, roi de Navarre et comte de Champagne , que son énorme corpulence avait fait surnommer le Gros, n'avait laissé à sa mort (1274) , qu'un enfant nommée Jeanne, a peine âgée de deux ou trois ans. 11 lui avait légué ses états et en avait donné la tutelle à sa femme , Blanche d'Artois , fille de ce Robert tué en Egypte , lui recommandant de n'unir cette princesse qu'à un Français. Cette clause choqua les Navarrais , et pendant qu'Eustache de Beaumarchais , sénéchal de Toulouse , prenait possession du pays l'épée à la main , et que Philippe sollicitait du pape les dispenses nécessaires pour l'union de Jeanne avec le second de ses fils , nommé aussi Philippe , ils se révoltèrent et appelèrent à leur secours les rois leurs voisins. Deux concurrents se présentèrent : Alphonse roi de Cas-

tille et Jacques d'Aragon se tirent une guerre violente , et les Français , parcourant le pays , en auraient été maîtres sans coup -férir , si de Beaumarchais , aussi mauvais politique qu'il était brave, n'avait touché aux libertés du pays. Alors la guerre éclata avec violence, le roi d'Aragon vainqueur amena des troupes et la domination Française aurait été ruinée en Navarre, avant d'avoir commencé , sans l'arrivée du secours conduit par le comte d'Artois. Celui-ci triompha sans peine des deux rivaux , traita avec eux, et pour s'attacher ces peuples et en même temps leur faire oublier le pillage de Pampelune par ses troupes, il leur confirma leurs privilèges et leur en accorda même de nouveaux (4276.) D'ailleurs une armée conduite par le roi en personne approchait , et l avant-garde touchait déjà le pied des Pyrénées. Un autre motif appelait les Français audelà de ces monts; une révolution avait eu lieu en Castille à la mort d'Alphonse et les cortès , au lieu de donner la couronne à ses enfans , leur avaient préféré leur oncle don Sanche , qui avait déjà signalé sa bravoure dans la guerre contre les Maures. Philippe s'était en vain déclaré pour les princes dépouillés, et comme l'un d'eux, Ferdinand de la Cerda, avait épousé une fille de St-Louis , il prit les armes en sa faveur. Mais comme il n'avait pour lui ni le peuple Castillan, ni le pape, il ne s'ensuivit qu'une guerre molle que les fâcheuses nouvelles venues d'Italie suspendirent bientôt.

Les exactions nombreuses et de tous genres dont les Français accablaient les Siciliens finirent par fatiguer ces hommes habitués à la guerre civile ; une vaste conspiration s'ourdit dans l'ombre; elle était conduite par un nommé Procida et soudoyée par Pierre III roi d'Aragon. Ce prince était neveu de ce Manfred, dont le nom était encore béni dans le pays. Le secret fut gardé avec une fidélité sans exemple dans l'histoire , et le 30 mars 1 282 pendant que les cloches appelaient les fidèles à l'office du soir, un Français ayant insulté une femme fut immédiatement mis à mort. Ce fut le signal du massacre ; pendant un mois on courut sus aux vainqueurs et on les immola

ious, à l'exception d'un seul qui ne dut la conservation de sa vie qu'à ses éminentes vertus. La flotte du roi d'Aragon croisait sur ces côtes ; les Siciliens lui ouvrirent leurs ports, et peu de temps après ce prince fut généralement reconnu roi.

Charles était alors en France ; à la nouvelle de ce désastre il accourut et vint plein de rage mettre le siège devant Messine ; mais il eut la douleur de voir deux fois battre sa flotte par le plus célèbre marin de ce temps, Roger de Luria, qui la brûla enfin sous ses yeux. Ce fut alors qu'il défia Pierre III à un combat singulier, qui devait décider du sort de ce royaume. Un changement avait eu lieu dans la chaire de St-Pierre : à Nicolas 111, tout dévoué aux Aragonnais, avait succédé Martin IV Français de naissance , et qui devait une grande partie de son avancement à la protection de Louis IX , dont il avait été garde-des-sceaux. Par son ordre une croisade avait été prôchée contre les Aragonnais et on avait promis aux croisés les mêmes indulgences que pour le voyage de la terre sainte ; de plus une armée , à la tête de laquelle on voyait toute la fleur de la noblesse Française , venait de traverser les monts et s'avançait à marches forcées vers le royaume de Naples. Pierre III, pressé de toutes parts , accepta le défi do Charles , laissant ainsi aux climats et aux maladies le soin de détruire les troupes de son rival. Le lieu du combat fut choisi en Aquitaine , les rois de France et d'Angleterre devaient y présider ; en vain le pape s'était opposé à ce duel, tout se prépara pour cette rencontre. Charles s'y trouva avec Philippe , et attendit toute la journée, mais en vain ; seulement vers minuit , Pierre d'Aragon vint déguisé , fit le tour de l'arène et protesta qu'il n'avait point combattu parce qu'il n'avait pas trouvé de sûreté ; pendant ce temps il donnait ordre à ses lieutenans d'attaquer l'armée Française. Ils furent vainqueurs, le frère môme du roi de France resta au nombre des morts (1283.)

Alors le roi Philippe ne négligea plus rien ; Martin IV avait déclaré Pierre déchu du trône , et avait proposé son royaume au second fils de Philippe ; dans une assemblée de tous les

grands delà France, cette offre fut acceptée (1284) , puis avant de se séparer on s'assigna renticz-vous à Toulouse et les seigneurs promirent de s'y trouver. D'un autre côté des révoltes éclataient en Aragon; Pierre avait violé les privilèges de ses sujets et ils profitèrent de ses embarras pour en obtenir de nouveaux. Heureusement , dans cette circonstance , ce prince avait pour commander ses flottes le vaillant Roger de Luria qui augmenta encore' la gloire qu'il avait acquise, dans les expéditions précédentes, par de nouvelles victoires navales et la prise du fils de Charles. En apprenant cette nouvelle , le frère de de St-Louis, accablé d'âge et de tristesse, jura de tirer une éclatante vengeance , mais ses forces trahirent son courage et il mourut à Foggio , 1 2 janvier 4285.

Le roi de France n'avait point déployé un grand empressement à soutenir son oncle, il avait d'ailleurs été retenu par les cérémonies du mariage de son fils Philippe avec Jeanne reine de Navarre et comtesse de Champagne qui lui était fiancée ; mais les chevaliers Français , qui depuis long-temps n'avaient point guerroyé , le pressèrent de venger la mort de Charles d'Anjou, dont ils regrettaient la bravoure et jusqu'à ses défauts que des qualités brillantes faisaient oublier. Enfin le 40 mai 4285, l'armée royale entra en Roussillon et s'empara de la ville d'Elne qui avait refusé d'ouvrir ses portes, et qui , pour exemple 7 fut abandonnée au pillage. De là les Français mirent le siège devant Gironne. Cette place mieux défendue tint plus long-temps; elle fit perdre un temps précieux à Philippe, qui avait juré de s'en rendre maître. Pendant les opérations de ce siège, Pierre III en effet faisait la paix avec ses sujets et obtenait d'eux une levée en masse pour s'opposer aux efforts des étrangers ; de plus son amiral continuait de poursuivre les flottes ennemies et en triomphait dans chaque rencontre ; enfin les maladies , des fièvres nombreuses portèrent l'épouvante dans les rangs Français , le soldat effrayé croyait voir les saints , dont il avait violé les tombeaux , frapper eux-mêmes les malades. Il fallut songer à,la retraite : Philippe, atteint d'une grave maladie . fut

ramené dans une litière , mais la fatigue d'une marche interrompue par les attaques continuelles des troupes Aragonnaises, et la pluie qui tombait par torrens aggravèrent l'état du roi ; arrivé a Perpignan il ne put aller plus loin et y rendit le dernier soupir (5 octobre 1285.)

Philippe , que la délicatesse de ses traits fit surnommer le Bel , succéda à son père , et quoiqu'il ne fût encore âgé que de dix-sept ans , nul ne se présenta pour obtenir une régence dont l'esprit ambitieux du jeune prince se serait bientôt affranchi. Trois reines de France vivaient alors à la cour , et pas une ne put dominer ce roi , qui régna seul , s'entourant des légistes de son aïeul. Dès l'abord on put espérer que ce règne serait glorieux ; en effet Edouard roi d'Angleterre ayant tardé o venir rendre hommage pour les terres qu'il possédait en Guyenne, Philippe lui rappela avec hauteur qu'il avait manqué à son devoir , et ce prince trop faible pour résister ,'se hâta de passer la mer ; il en fut récompensé par l'abandon que lui fit le roi de France d'une partie de la Saintonge ; la charte qui confirmait cette donation portait pour titre, grâce faite au roi d'Angleterre.

Philippe-le-Bel comprit, dès le commencement de son règne, le peu d'avantages qu'il pourrait retirer de ces guerres du Midi, où la maladie décimait ses troupes et la chaleur du climat énervait ses meilleurs soldats. Il craignait en outre et avec raison le célèbre Luria dont les marins venaient continuellement ravager ses côtes; il ne voulait point non plus abandonner son parent Charles-le-Boiteux que la mort de son père venait de rendre héritier du royaume de Naples et à qui le pape avait donné celui d'Aragon. Ce prince était alors prisonnier des Aragonnais et c'était Robert d'Artois qui administrait ses états ; Philippe IV envoya quelques troupes et équipa^deux flottes, qui furent entièrement défaites: cependant tous les partis étaient las d'une guerre sans profit , sans faits d'armes. Le pape venait d'apprendre les défaites des croisés, et tentait un dernier effort pour ranimer l'esprit religieux des chevaliers, mais, pour nous

servir des expressions du P. Daniel, l'envie et la rtwde des croisades étaient passées. Enfin , la paix se signa à Tarascon sur les frontières des deux pays (19 février 4294) : Alphonse d'Aragon demanda pardon au pape et lui paya tribut , Charles renonça à ses droits chimériques sur la couronne d'Aragon et obtint comme dédommagement les comtés d'Anjou et du Maine, ainsi que la main de Marguerite, fille de Charles de Sicile. Philippe avait refusé d'accéder à ce traité , mais il ne continua pas la guerre pour cela et ses démêlés avec l'Angleterre et la Flandre le forcèrent bientôt de tourner toutes ses forces vers le Nord.

Depuis long -temps les seigneurs Aquitains supportaient avec peine d'être soumis à l'Angleterre , et désiraient être réunis à la France , dont les villes n'étaient point accablées d'impôts ni de corvées de toute espèce. Ils n'avaient point osé proposer à Louis IX de les prendre sous sa protection ; ils connaissaient trop l'équité de ce pieux monarque, et son fils n'avait pas régné assez long-temps pour qu'ils pussent formuler leurs offres. Mais quand ils virent sur le trône de France un jeune homme de dix-sept ans, entouré des légistes les plus instruits de ses états , ils crurent le moment favorable et promirent de le servir dans les guerres qu'il pourrait avoir avec Edouard d'Angleterre. Une obscure querelle de matelots dont on sait à peine le pays en fut le prétexte. L'un des deux ayant été traîtreusement frappé par son adversaire resta sur la place. Aussitôt les matelots des deux nations prirent parti pour et contre, et une mêlée générale eut lieu. L'antipathie de races qui divisait ces deux peuples alimenta la discorde , et la dissension ne tarda pas à éclater entre les bàtimens des deux nations , au point qu'ils ne pouvaient se rencontrer sans en venir aux mains. Ces guerres de peu d'importance durèrent pendant un an sans que les deux rois parussent s'en mêler. Philippe le premier prit la querelle en main , et , se prétendant lézé par les sujets du roi d'Angleterre , somma Edouard de comparaître à la cour dos pairs pour y rendre compte de sa conduite. Ce prince était alors

on guerre avec l'Ecosse , et tournait toutes ses vues de ce côté ; il tentait l'unité de l'Angleterre comme Philippe voulait celle de la France. Il accéda à ce qu'on voulut , envoya son frère en France et permit au roi de faire garder l'Aquitaine par ses propres troupes, à la condition qu'après quarante jours ce pays lui serait rendu. Quelques matelots Anglais ayant continué leurs querelles , Philippe , lorsque le délai fixé fut écoulé , refusa d'exécuter le traité, de plus il assigna de nouveau Edouard à se justifier devant ses pairs , et le déclara privé de toutes ses possessions continentales qui furent immédiatement réunies à la France (1294.)

A cette nouvelle Edouard entra dans une violente colère, et il répondit qu'il irait en effet se justifier à Paris , mais que ce serait à la tête de dix mille lances, et l'Europe entière s'émut au bruit de cette querelle. Les alliés des Anglais étaient Adolphe de Nassau , roi des Romains, et le comte de Flandre ; Philippe de son côté avait promis son appui aux Gallois et aux Ecossais ; les habitans de ce pays s'étaient révoltés en faveur de Jean Bailleulet il réunit ses efforts aux leurs pour empêcher Edouard d'aller au secours de la Guyenne. Ce prince, afin de s'attacher les Flamands, avait demandé pour son fils la main de Philippine, fille de leur comte Guy. Le roi de France avait tenu cette princesse sur les fonts baptismaux ; il ne s'opposa cependant point au mariage , il demanda seulement à l'embrasser avant qu'elle ne passât la mer ; puis, lorsqu'elle et son père furent arrivés à Paris , il les fit saisir et jeter dans un cachot. Guy obtint cependant d'en sortir; mais ce ne fut qu'après avoir signé contre lui une sentence d'excommunication dans le cas où il aiderait l'Angleterre de ses armes et de son argent. Sa fille resta pour ôtage. A peine ce comte fut-il délivré, qu' infidèle à ses sermens, il leva une armée, et envoya à son suzerain deux ambassadeurs pour lui dénier l'hommage. Le roi de France convoqua aussitôt sa cour des pairs : elle était augmentée de deux nouveaux chevaliers, le duc de Bretagne , détaché depuis peu de l'Angleterre et dont la terre avait été érigée

en pairie pour l'unir à la France, et Robert d'Artois cousin du roi. Dès maintenant en effet la royauté est définitivement constituée ; elle est forte et puissante et ne se contente plus de conférer l'ordre de la noblesse à qui l'a bien servie , mais elle récompense les seigneurs eux-mêmes et ceux-ci recherchent ces honneurs sans songer qu'ils doivent causer leur ruine. La cour des pairs déclara Guy de Flandre traître et parjure, confisqua son comté et le réunit à la France. Cet acte n'était plus une cérémonie illusoire , dont on pouvait se moquer impunément ; une armée nombreuse fut mise en campagne sous les ordres de Robert d'Artois , et elle s'avança rapidement après avoir emporté d'assaut Lille et plusieurs autres villes du Nord. Guy, réduit à cette extrémité , fit un appel à ses bonnes villes manufacturières , convoqua les milices de ces communes Flamandes, les premières dont on trouve des tracesdans l'histoire, et marcha au-devant des ennemis qu'il rencontra près deFurnes. Mais les milices voyaient avec peine la guerre dans leur pays; peu leur importait en effet à qui elles obéissaient pourvu qu'on ne les accablât point d'impôts et qu'on leur permit la vente de ces belles tapisseries admirées encore de nos jours. D'ailleurs le roi de France comptait dans l'armée un grand nombre de partisans qui, sous le nom de Leliarts ou corporation du lys, lui étaient entièrement dévoués. Au plus fort de la mêlée ils se retirèrent , et on ne vit plus dans toute la plaine que les chevaux Flamands fuyant à toute bride. La flotte du roi Edouard était à Dam prête à porter du secours à ses alliés; mais à la vue des voiles Françaises qui s'avançaient sous les ordres de Charles de Valois et à la nouvelle de la défaite de Furnes, elle se retira en toute hâte.

Les mêmes chances de revers poursuivaient les Anglais en Guyenne, et chaque jour leur enlevait de nouvelles places. Le comte de Lancastre frère d'Edouard, qui commandait les troupes Anglaises, futatteint d'une maladie violente et mourut presque subitement à Bayonne ; le comte de Bar, allié d'Edouard , avait échoué en Champagne , de plus le roi d'Ecosse forçait le

mi d'Angleterre de rester dans ce pays pour s'opposer à ses attaques continuelles. Fatigué de cescombats, Edouard demanda une trêve de quelques instans; on devait en profiter pour traiter de la paix définitive. Le pape offrit sa médiation : c'était le célèbre Boniface VIII si connu par ses démêlés avec Philippcle-Bel ; aussi ce prince en l'acceptant eut-il soin de remarquer que ce ne serait point le pape qui serait arbitre, mais l'homme. Boniface dans cette circonstance se souvint qu'il était Français; il voulut peut être faire oublier à Philippe de fâcheuses discussions , et les plénipotentiaires signèrent la pais à Montreuil (1299.) Chacun conservait les conquêtes qu'il possédait en Aquitaine, et faisait à son rival l'abandon de ses alliés; de plus un double mariage devait cimenter cette alliance : le roi d'Angleterre promettait d'épouser Marguerite sœur de Philippe-le- Bel , et le fils d'Edouard fut fiancé à la jeune princesse Isabeau fille de Philippe IV ; ce fut elle qui porta aux rois Anglais les droits imaginaires qu'ils firent valoir pendant plus de cent ans sur le royaume de France. Quelques années plus tard, septembre 1303, les deux roisse virent à Amiens; celui d'Angleterre fit un simple hommage au roi de France et ils se séparèrent après avoir juré de nouveau l'exécution du traité précédent , et renouvelé l'abandon de leurs alliés.

La position de Guy était désespérée, car une nouvelle armée envoyée en Flandre s'avançait sans obstacle jusqu'au centre du comté , et à son approche les villes se révoltaient et se donnaient à la France. Persuadé par Charles de Valois de se remettre lui et ses enfans à la discrétion du roi , Guy vint à Paris ; mais c'était un vassal trop puissant pour que l'ambitieux Philippe le relâchât. Il lui fit grâce de la vie , mais ne tenant nul compte des promesses faites en son nom , il jeta le comte et ses enfans dans diverses prisons, puis il alla en toute hâte se montrer à ses nouveaux sujets. Ceux-ci, pour faire éclater leur joie et peut-être leur puissance, étalèrent un si grand luxe que la reine en fut jalouse ; on dit même que dans une fête donnée à Bruges, ne pou\anl cacher son dépit, elle s'écria : je

croyais être seule reitie ici, et j'en vois six cens. La Flandre pouvait être définitivement réunie à la France , si Philippe eût cherché à s'attacher les habitans ; au contraire il leur donna pour chef un homme dur et hautain , Jacques de Chatillon , dont l'administration excita bientôt des révoltes ; il est vrai que les démêlés du roi avec le pape l'empêchaient de consacrer tous ses soins à sa nouvelle conquête.

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