‹ Manuel de l'histoire de FranceChapitre 40 sur 68 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

LE COMMENCEMENT DES DÉMÊLÉ* DU PAPE BONIFACE VIII AVEC PHILIPPE IV, JIMIIJ'A LA MORT DE CE ROI.

C'était un homme violent que le pape Boniface , qui s'était fait sacrer du vivant même de son prédécesseur Célestin V , et dix jours à peine après son abdication. Appliqué dès sa jeunesse à l'étude du droit , tour-à-tour chanoine de Paris et de Lyon , avocat et notaire du pape à Rome, Boniface avait montré une ambition mal déguisée ; on l'accusait même de n'avoir pas été étranger à la mort de Célestin. A son sacre, les rois de Sicile et de Hongrie , la couronne en tête , tenaient la bride de son cheval et ils le servirent pendant le repas ; c'était déclarer ses projets et montrer qu'il ferait ses efforts pour que la papauté ne perdit pas la puissance que lui avaient donnée les Innocent et les Grégoire. C'est sur ces entrefaites que commencèrent les démêlés entre Boniface et le roi de France.

Philippc-le-Be! , après avoir altéré à diverses reprises les

monnaies de son royaume pour se procurer de l'argent , après avoir établi des impôts sur le commerce et sur toutes les choses de la vie , avait tenté de lever une taxe sur le clergé , qui jusqu'alors n'était tenu à aucune redevance. Le pape Boni face VIII s'y opposa de toute sa puissance ; lui-môme avait révé l'empire du monde et les rois pour lieutenans. On l'avait vu à Rome (1300), au milieu d'une foule accourue de toutes parts à l'annonce d'un jubilé , en si grand nombre que la ville avait été trop étroite pour la loger, on l'avait vu , dis-je , se couvrir de l'armure et de la couronne impériale; l'épée nue d'une main, et tenant de l'autre une boule représentant le monde , il s'était écrié a plusieurs reprises : C'est moi qui suis le César. Avec de tels projets d'agrandissement pour le clergé , il ne pouvait permettre les exactions auxquelles ce corps pouvait être en butte ; il lui défendit donc de payer aucun impôt , et cette défense s'étendit sur les donations volontaires. Il lança ensuite la célèbre bulle Clericis laïcos (1296) , dans laquelle, avec un ton de douceur, où perçait souvent la fierté du saint-siège , il reprochait au roi tous les crimes dont il s'était rendu coupable, l'altération des monnaies , les impôts de tous genres , le sommait de tenir la promesse qu'il avait faite de prendre la croix et réclamait la délivrance du comte de Flandre et celle de sa fille. A cette lecture , Philippe entra dans une violente colère , et dès-lors le clergé de son royaume eut défense d'envoyer aucun argent à la cour Romaine ; de plus il ouvrit un asile à la puissante famille des Colonne, ennemis personnels du pape. Ne voulant cependant pas avoir l'air de rejeter toutes voies de douceur, il envoya à Rome un de ses légistes ; c'était Nogaret dont le père avait été brûlé comme huguenot et qui luimême était accusé de n'avoir point une grande pureté de principes. Dès-lors la discussion s'aigrit : Nogaret cita le digeste , on lui répondit par l'ancien Testament , et il revint en France sans avoir rien pu conclure. 11 fut suivi par un légat du pape , le farouche Bernard Saisseti , évêque de Pamiers , méridional exalté qui rêvait encore l'indépendance du Midi et qui ne par-

donnait pas au roi de France les malheurs de ce pays. Ce légat vint à Paris et dans un discours violent , il reprocha à Philippe son manque de respect pour le saint-siège , les crimes dont il s'était couvert, et termina en menaçant de lancer l'interdit sur la France. Philippe le fit aussitôt chasser de sa présence, et chargea Pierre Flotte, qui avait alors les sceaux, d'instruire son procès ; on l'accusa d'avoir traité avec l'Angleterre , de s'être rendu coupable de simonie et de concussion, et au moment où ce prélat se préparait à retourner en Italie, le seigneur de Picquigny, connu par la haine qu'il portait aux clercs, pénétra dans son palais , le saisit, et l'emmena à Paris. D'un accord unanime on le reconnut coupable, et on le mit en surveillance. Sans doute l'évêque de Pamiers était traité avec douceur, mais ce que Boniface vit dans cette arrestation fut moins les mauvais traitemens de son légat que l'injure faite à son autorité. C'est alors qu'il lança la bulle Ausculta fili, où, tout en refusant la puissance temporelle , il réclamait la spirituelle , déniant son pouvoir sur les rois , mais se réservant de vérifier leurs actions pour les punir, si elles étaient mauvaises. La distinction était difficile à saisir; aussi le roi n'osa- 1- il pas produire la bulle , et la brûla publiquement le \ \ février X 302 ; il y répondit néanmoins par une épitre arrogante où il refusait à Boniface le titre de pape. Dès-lors toute réconciliation était irapossible : Boniface convoqua à Rome un concile général auquel furent appelés les prélats Français sans exception ; quiconque se serait abstenu d'y assister eût été de suite frappé d'excommunication. La papauté sentait déjà sa faiblesse, et dans une lutte désespérée appelait autour d'elle toutes ses forces pour tenter un dernier effort.

Ces dissensions avaient ému la France. Les défenseurs les plus zélés du roi , les légistes dont il aimait à s'entourer recherchaient dans le digeste et les lois anciennes les argumens propres à cette question. Philippe comprit qu'en eux était sa puissance ; le clergé faisait entendre en effet une voix accusatrice , maison voyait la crainte percer sous les reproches, et

il ne blâmait les actes du saint siège qu'en lui demandant . pour ainsi dire , pardon de sa hardiesse. Quant aux seigneurs , ces démêlés leur importaient peu : ils ne savaient que l'art de la guerre, et après avoir pris part aux campagnes brillantes de Philippe-le-Bardi et à celles du roi régnant , tant en Flandre qu'en Guyenne , ils étaient effrayés de passer de longues journées à compulser des textes que souvent ils ne comprenaient pas. Il fallait cependant s'opposer au concile général de Rome , Philippe-lc-Bel le sentait bien , et dans ce but, il convoqua un parlement général qui pouvait seul le sauver ; mais pour être plus sûr de sa décision , il y appela les légistes qui formèrent un ordre à part , celui du tiers ; dès-lors la France était constituée; elle était représentée par trois pouvoirs différens, le clergé, la noblesse et le peuple. Aux états généraux (1303), des adresses furent remises au pape par chaque ordre , et Philippe, après avoir renouvelé les défenses d'envoyer de l'argent à la cour de Rome , annonça qu'il confisquerait les biens des évêques qui assisteraient au concile. Cet acte ne produisit pas tout l'effet qu'en attendait le roi; trente -cinq évêques, quatre archevêques et six abbés se rendirent à Rome. Boniface exposa sa doctrine : L'église , disait-il , n'est qu'une , la puissance doit être double , l'une est celle de l'église et par l'église , et l'autre de l'église encore tenue par la main des rois , mais soumise à la volonté du pape, chef visible de l'église.

Cette discussion traînait trop en longueur, pour qu'on n'en vint pas aux moyens extrêmes. Boniface lança l'interdit sur le royaume de France , fit saisir les ambassadeurs de ce pays et les jeta dans un cachot. En France, on accusa le pape de simonie et d'hérésie, on le déclara souillé de péchés infâmes, et indigne d'occuper la chaire de St-Pierre ; on en appela de l'excommunication à un concile général dans lequel les cardinaux éliraient un nouveau pape; et Guillaume de Plasian, dans un très long discours , se chargea de prouver que Boniface était entaché d'erreurs albigeoises , qu'il niait l'immortalité de l'Ame et n'admettait pas la présence réelle de Jésus-Christ. Les États

donnèrent leur adhésion. Alors Philippe-le-Bel , ne ménageant plus rien , envoya en Italie , pour signifier au pape cette décision , ce môme Nogaret dont nous avons déjà parlé et Colonne qui , aux nombreux griefs de sa famille, joignait le désir de se venger de celui qui l'avait forcé de servir plusieurs années sur ses galères , comme esclave. Ils trouvèrent Boniface dans la ville d'Agnanie, occupé à préparer de nouvelles bulles contre la France, 7 septembre 4 303 ; tout le monde ignorait leurs desseins, mais lorsque le peuple eut appris qu'ils avaient pour mission d'abaisser l'orgueil hautain de Boniface , il se joignit à eux; les gardes du palais furent dispersés et les portes enfoncées. Alors on vit le souverain pontife assis sur un trône magnifique, les épaules couvertes du manteau de St-Pierre ; sa tiare était ornée de deux couronnes, signe de son double pouvoir ; sa main tenait la croix et les clefs, insignes de sa puissance : son attitude était si majestueuse qu'elle imposa môme à Nogaret. Celui-ci lui exposa humblement la décision des trois États de France , la convocation d'un nouveau concile , et enfin demanda son abdication. Boniface l'écouta avec calme , puis quand Nogaret eut fini de parler , il vomit des outrages sans nombre contre le roi de France, qui avait choisi pour digne ambassadeur le fils d'un patarin (c'était ainsi qu'on appelait les Albigeois) dont le père avait été publiquement brûlé. Alors Colonne , que la vue de l'ennemi de sa famille avait fait entrer dans une violente colère, l'interrompit brusquement, lui demandant s'il voulait déposer la tiare. — Voici ma tète , dit Boniface , mais je mourrai pape. Colonne à cette réponse le frappa au front de son gantelet de fer , puis tirant son épée , il l'en eût percé , si Nogaret n'eût arrêté son bras. Chétif pape , reprit Colonne , regarde la bonté du roi de France qui te sauve de moi et de tes ennemis. Le coup de gantelet n'en avait pas moins été le signal de toutes les injures possibles ; le peuple saisit Boniface , lui fit parcourir les rues de la ville monté sur un mulet et tenant la queue pour bride , ce qui était alors l'injure la plus grande. Pendant trois jours entiers la populace ne lâcha point sa proie; puis au moment

où l ou croyait que dans sa fureur elle allait mettre le pape a mort , elle en eut pitié , regarda avec compassion cette tête majestueuse et belle encore, et se tournant contre les troupes Françaises , aux cris de vive le pape et meurent les traîtres , elle les mit en déroute. Le désordre fut si grand que la bannière de France ne put même être sauvée. Boni face mourut peu après (i \ octobre 4 303) ; il s'était brisé la tête contre la muraille et avait dévoré les doigts de sa main ; mais avant sa mort il avait fait une entrée triomphale dans Rome , et la joie de sa marche , au milieu des populations accourues de toutes parts, adoucit le regret de ses humiliations. Philippe, après la mort de ce pape , blâma les emportemens de ses ambassadeurs , et Nogaret expia sa conduite au concile de Sienne, où une sentence d'excommunication fut portée contre lui.

L'orgueil de Ghatillon gouverneur de la Flandre avait poussé le peuple à la révolte ; cette fois c'était la bourgeoisie seule qui était opprimée , elle seule aussi prépara sa vengeance. A la tête de la conspiration on voyait deux simples chefs de corporations. Elle fut cependant conduite si prudemment qu'elle éclata avec une violence dont on ne trouve d'exemple que dans les Vêpres Siciliennes. Qui ne savait prononcer ces mots barbares: scîU ende wriendt, était aussitôt mis à mort ; la même nuit vit le meurtre d'un grand nombre de Français et la prise de Bruges où cependant Ghatillon était renfermé avec. 1 500 cavaliers (1303.) Les succès des conjurés ne s'arrêtèrent pas là; Pierre Koning , consul des Tisserands, et Jean Bride chef des Bouchers, n'étaient pas hommes à attendre tranquillement l'armée Française et à se laisser immoler par elle. Ils armèrent leurs compagnons , appelèrent le peuple aux armes , prirent en passant le fils de leur comte Guy de Dampierre , et , avant que les Français eussent paru, ils étaient déjà maîtres des villes de l'Ecluse, de Nieuport, Bergues et Courtray. L'armée royale arriva enfin commandée par Robert d'Artois; on voyait dans ses rangs tout ce que la France avait de nobles et d'illustres guerriers. Les Flamands étaient renfermés dans leur camp, et

l'avaient entouré de profonds fossés pour se protéger contre la cavalerie ; le connétable de Nesle était d'avis de les y laisser ; on Paccusa de crainte ; il répondit à Robert d'Artois qui lui adressait ce reproche , je vous mènerai si avant que vous n'en reviendrez pas. La bataille fut décidée à l'unanimité pour le lendemain 41 juillet 4302. Les chevaliers croyaient n'avoir qu'à courir sus à ces pédailles et ribaudailles qui n'oseraient se montrer en face , et qu'éblouirait l'éclat de leurs armures. Ils furent trompés dans leur attente ; les Flamands opposèrent leurs piques à l'impétuosité Française , et bientôt les fossés furent remplis de chevaliers. Le connétable de Nesle avait tenu sa promesse et ni lui ni Robert d'Artois ne reparurent ; le désordre se mit enfin parmi les chevaliers Français , ils tournèrent bride , et dans leur fuite écrasèrént l'infanterie : dès-lors les Flamands n'eurent plus qu'à ramasser par boisseaux les éperons d'or des chevaliers. On retrouva le corps de Robert d'Artois, et on lui compta trente blessures ; mais malheureusement pour la France ce n'était pas la seule perte qu'elle eût à déplorer : deux maréchaux , le fils atné du comte de Bretagne , six comtes , soixante barons et plus de douze cents gentilshommes étaient restés sur le champ de bataille.

La désolation et la crainte étaient dans toute la France , car jamais tant de chevaliers n'étaient tombés dans une seule journée ; Philippe-le-Bel seul ne se laissa point intimider : il convoqua le ban et l'arrière-ban et donna à toutes ses troupes rendez-vous à Arras. Les Juifs furent soumis à de nouvelles exactions , mais comme ils étaient pillés presque chaque année , le fruit de leurs épargnes ne put suffire ; l'argent fut augmenté d'un tiers ; on ordonna aux nobles et aux bourgeois d'apporter leurs vaisselles d'argent, et on leur en rendit le prix en monnaie falsifiée. Le peuple cria; le roi, pour l'apaiser, rendit de sages ordonnances , réprima les guerres privées , et les défendit pour toujours, suspendit les duels jusqu'à la conclusion de la paix , abolit la prison pour dettes , et s'occupa avec soin de la manière dont on rendait la justice dans ses états. Par

ces moyens le roi se vit à la tète d'une armée de dix mille cavaliers et de quarante mille fantassins ; mais l'année se termina sans aucun événement décisif , et pendant l'hiver une trêve fut signée avec les Flamands. La féodalité s'affaiblissait : elle avait commencé cette série de désastres qui devait, avec la cruauté de Louis XI , la ruiner entièrement , et elle avait traité avant d'avoir eu vengeance de sa défaite , ce qui était contraire aux lois de la chevalerie.

Mais peu importait à Philippe, que tout le monde, y compris les seigneurs de la cour, appelaient le fauxmonnayeur, d'avoir une vengeance glorieuse ; ce qu'il voulait c'était se débarrasser de cette guerre de Flandre qui l'ennuyait et qui diminuait ses forces. Aussi renvoya-t-il dans son comté le vieux Guy , gardant ses deux fils pour garants ; il voulait qu'il disposât les esprits à la paix. Guy ne put réussir , et vint reprendre ses fers. Mais Philippe craignant sesenfans , les déclara de bonne prise. Guy de Dampierre , retenu à Compiègne , ne survécut pas long - temps (\ 305) . Les tentatives conciliatrices n'ayant pu réussir , tout se prépara de nouveau à la guerre. Philippe équipa une flotte nombreuse et se mit en personne à la tète de ses troupes de terre ; les Flamands de leur côté rassemblèrent deux nombreuses armées ; de plus le peuple manufacturier des villes fut appelé à prendre les armes , et l'on put croire à une lutte sérieuse. Les premières opérations furent contraires aux Flamands. En effet pendant que leur flotte bloquait la ville de Zierikzée , les Français s'avancèrent contre elle, les voiles auvent, et la détruisirent presque entièrement ; Guy de Namur qui la commandait resta môme au nombre des prisonniers. Les Flamands voulurent avoir leur revanche sur terre : l'armée Française était campée près de la petite ville de Mons-en-Puelle ; ils la surprirent lorsqu'elle était en désordre , et pénétrèrent sans obstacle jusqu'à la tente du roi. Philippe, sans prendre le temps de revêtir ses armes , rallia de la voix ses bataillons épouvantés et les mena avec vigueur contre les Flamands; la victoire fut disputéé pas à pas; la

nuit put seule séparer les combattans , mais le champ de bataille resta aux Français (août 4304). Le peuple éprouva une grande joie de cette victoire , et à la fin du siècle dernier on voyait encore à Paris, dans l'église de Notre-Dame ? un monument représentant un chevalier , le casque en téte , mais sans cuirasse ; c'était Philippe-le-Bel dans l'état où il était lorsque les Flamands l'avaient surpris.

Cette défaite ne découragea point les vaincus; c'était en effet pour eux plus qu'une discussion d'honneur , c'étaient leur vie , leur liberté qu'ils défendaient. Aussi Philippe, après avoir passé quelque temps au siège de places peu importantes fut surpris de trouver en face de lui une armée nombreuse. Je crois qu'il pleut des Flamands, s'écria-t-il en colère, nous n'aurmis jamais fait. Cette contenance hardie des ennemis lui avait imposé, et après avoir consulté son conseil , il entama avec eux des négociations. Les principales conditions lurent la liberté de Robert de Béthune reconnu comte de Flandre ; les vaincus abandonnaient le pays connu plus tard sous le nom de Flandre Française, et s'engageaient à payer les frais de la guerre. L'honneur de cette campagne resta aux Flamands malgré leur défaite de Mons-en-Puelle , mais Philippe en avait eu le profit. Il s'était fait payer en bon or les frais d'une expédition dont ses sujets avaient fourni le montant, et avait miné la puissance de ce fief si long-temps redoutable (1305).

A peine la guerre de Flandre était-elle terminée que Philippe apprit également la mort de Benoit XI , successeur du hautain Boniface VIII. A cette nouvelle le roi résolut d'abattre entièrement la papauté en la rendant , pour ainsi dire , vassale de la France : n'avait-il pas en effet été trompé par Benoit qui, après lui avoir promis de retirer l'interdit qui pesait sur le royaume, avait changé soudain de conduite , lorsque sa puissance ébranlée fut raffermie, et fulminé l'excommunication contre les conjurés d'Agnanie , et ceux qui les avaient aidés de leurs conseils ou de leur puissance : trois jours après on trouva ce pape mort dans son lit , empoisonné par des figues qu'avait

apportées une femme étrangère. Bertrand de Got , archevêque de Bordeaux , était un homme entreprenant et ambitieux , ca pable de tout pour arriver aux honneurs. Philippe jeta les yeux sur lui ; il avait obtenu , à force d'adresse , du conclave tenu à Perouse, la promesse de tous les suffrages. Il appela l'évéque Gascon à une entrevue près de St-Jean-d'Angely et lui offrit la tiare, à condition que le nouveau pape lui accorderait six choses • c'était de le purifier de tout le blâme dont il était encore couvert par la mort de Boniface , d'annuler les actes de ce pontife , de relever le royaume de l'interdit sous lequel il gémissait , d'accorder au roi les décimes pour cinq ans afin de remplir le trésor et de donner pour la môme cause celles de Flandre au comte Robert afin qu'il pût payer les frais de la guerre ainsi qu'on en était convenu au dernier traité ; il devait également rétablir les Colonne dans tous leurs biens ; quant à la sixième condition Philippe se réservait de la faire connaître en temps favorable. L'ambitieux évéque tomba aux pieds du roi et protesta de son dévouement. Alors Philippe expédia un courrier en toute hâte, et Bertrand de Got fut élu pape sous le nom de Clément V.

Les exactions de Philippe n'avaient aucun terme, et chaque jour en voyait naître de nouvelles ; c'est ainsi qu'après avoir altéré les monnaies dans l'espoir de remplir le trésor royal que les guerres extérieures avaient épuisé , après avoir pillé les Juife à diverses reprises , après avoir géné les barons dans leur droit de battre monnaie et en avoir forcé plusieurs de s'en désaisir à son profit , on le vit soudain remettre en circulation de l'argent pur , et rendre une ordonnance qui réduisait au tiers les espèces qui avaient été mises en circulation depuis le commencement de son règne. Les débiteurs crièrent , on triplait ainsi leurs dettes au profit des usuriers ; des villes entières s'opposèrent les armes à la main à l'exécution de cette ordonnance , et une émeute éclata au centre même de Paris. Le roi n'eut que le temps de se réfugier au temple , et il eût été infailliblement pris , si l'on n'eût amusé le peuple par le pillage

de quelques maisons. Enfin les archers vinrent, et Philippe fut délivré. C'était la première révolte contre l'autorité royale; la vengeance fut cruelle , et à défaut de gibets , on pendit plusieurs centaines de révoltés aux arbres de la route (1306). N'osant cependant pressurer davantage le peuple qu'il avait si long-temps opprimé, et manquant toujours d'argent, Philippe s'en prit aux Juifs de son royaume , les fit tous saisir à la même heure , les dépouilla de leurs biens et les exila. Pour légitimer cette conduite aux yeux de son peuple , il se posa en défenseur de la foi , et en appela au pape qui lui accorda leurs dépouilles pour récompense de sa piété.

Clément V était toujours resté fidèle à la France, ainsi qu'il s'y était engagé ; il avait d'abord choisi Lyon pour y établir son siège , rappelé auprès de lui les Colonne , en un mot tenu toutes les conditions jurées. Plus tard il prit Avignon pour résidence papale un historien contemporain prétend que ce fut pour y cacher sa honte. Cependant Philippe annonça qu'il allait enfin formuler cette demande que le pape Clément avait promis d'accorder sans la connaître. L'entrevue eut lieu à Poitiers : Philippe remit au pape un volumineux acte d'accusation dressé par Nogaret et demanda lé procès de Boniface qu'il accusa d'hérésie et de simonie , crimes qu'il se fit fort de prouver. Mais annuler les actes de ce prélat , c'était nier l'ordonnance qui avait rendu Benoit XI et Clément V cardinaux , c'était se démettre de la papauté , car l'élection n'était pas valide , et le pape avait trop fait pour se dépouiller ainsi de la tiare qu'il avait achetée à si grand prix. Il supplia le roi de France de permettre au moins qu'il renvoyât l'acte d'accusation à un concile œcuménique qu'il convoquerait à Vienne. C'était le vœu qu'avait autrefois exprimé Philippe; il n'osa réclamer , et paraissant oublier ses poursuites , il dit à Clément V que la sixième condition de leur marché était l'abolition des Templiers.

Cet ordre , moitié militaire, moitié ecclésiastique , avait été fondé dans le XIIe siècle par les papes pour protéger les pèlerins et veiller à la défense des saints lieux. Ces chevaliers

Digitizeci by

avaient en effet vaillamment combattu en Palestine , toujours à cheval , disputant le terrain aux Sarrasins , et ayant cependant la douleur de voir leurs villes enlevées une à une. Alors de guerre lasse, ils étaient revenus en Europe, et avaient, avec l'argent rapporté d'Orient, acheté de nombreux domaines. On dit même qu'à l'époque de leur procès , ils en possédaient près de dix mille en France seulement. Philippe avait voulu faire partie de cet ordre espérant peut-être en être déclaré grandmaître , et faire tourner au profit du roi de France les trésors renfermés dans la tour du temple à Paris; il ne put réussir , et ce fut l'un des griefs cachés qui l'excitèrent contre ces chevaliers. De plus ne reconnaissant d'autre chef sur la terre que le pape, les Templiers avaient pris avec ardeur la défense de Boniface, et refusé des subsides pour la guerre de Flandre. Dès-lors leur perte fut jurée ; cependant Philippe avant de rien entre prendre voulut sonder le pape , et lui demanda , comme nous venons de le voir, leur condamnation ; c'était exiger l'abandon de la force réelle de l'autorité temporelle du pape , mais Clément avait refusé de livrer à l'outrage la mémoire de Boniface, il craignit de mécontenter le roi , et lui promit d'instruire le procès de ces chevaliers sans fixer d'époque ; ensuite ils se séparèrent tous deux très mécontens l'un de l'autre. Cependant le pape pour éloigner toute rupture avait couronné roi de Navarre Louis fils aîné de Philippe , et avait comblé la famille des Colonne de biens et de dignités.

Jacques Molay , grand-maître de l'ordre du Temple , était encore en Orient , lorsqu'il reçut une lettre du roi de France qui le rappelait pour être parrain d'un de ses enfans : la cérémonie eut lieu le 12 octobre 1307 et le lendemain dans toute la France on arrêtait les Templiers et on les jetait dans les fers. Philippe convoqua ensuite les Etats généraux pour décider de leur sort ; on aurait pu croire que cet ordre, tenant à la fois au clergé et à la noblesse , aurait été absous : ses relations au contraire le perdirent. Les Templiers avaient excité contre eux trop de haine par leur morgue et trop d'envie par leurs

richesses pour ne pas compter parmi leurs ennemis ceux-là même qui eussent pu les protéger.

Quant au peuple il était facile de lui faire croire les Templiers dignes de leur malheureux sort ; il supportait avec peine le joug sévère que leur avait imposé cet ordre , et ne s'y soumettait qu'en murmurant. On ouvrit les cachots , et des milliers de victimes vinrent joindre leurs plaintes aux accusations déjà formulées. On reprochait aux Templiers de cracher sur le Christ, de le fouler aux pieds, d'adorer une tête humaine portant une longue barbe ; on redisait encore leur haine pour les femmes , leurs amours débauchées et corrompues, leurs orgies devenues proverbiales , leurs révoltes contre Dieu et contre le roi. La plupart d'entre eux avouèrent ces crimes , d'autres refusèrent de le faire et furent rejetés dans les cachots. Cependant un grand nombre , Jacques Molay à leur téte , tantôt avouaient et tantôt déclaraient être innocens selon que le pape ou le roi de France paraissaient avoir le dessus. Enfin des commissions inquisitoriales furent établies. Mais Clément V, voulant à toutes forces délivrer les Templiers , entravait sans cesse la marche du procès qui se poursuivait avec une lenteur désespérante. Philippe, craignant que le peuple no prit en pitié ces Chevaliers dont les crimes prétendus ne pouvaient faire oublier la gloire, exhuma une bulle du pope qui approuvait les procédures commencées par les évéques , et bientôt après on vit cinquante-quatre d'entre eux devenir la victime des flammes (4309.)

Les chefs de l'ordre vivaient encore ; Clément V s'était réservé de prononcer sur leur sort , remettant sa décision après le concile de Vienne qui devait se tenir en 1341 . Cette assemblée devait s'occuper de la condamnation des Templiers et du procès de Boniface VIII. Philippe et le pape avaient espéré plus de soumission ; les évéques en masse refusèrent de prononcer sans preuves sur le sort des Templiers; de plus ils déclarèrent Boniface légitime pontife , le lavèrent du reproche d'hérésie , et traitèrent de calomnieuses les accusations portées contre lui.

En outre on décréta une croisade , à laquelle Philippe promit de prendre part ainsi qu'Edouard II roi d'Angleterre ; ce prince, après avoir long-temps refusé de rendre hommage au roi de France , venait enfin de passer la mer et de renouveler les traités qui existaient entre les deux pays.

La décision du concile avait été en tous points défavorable au roi , mais pourvu que Philippe arrivât à ses fins peu lui importaient les moyens employés contre ses ennemis ; il n'en continua pas moins ses instances auprès du pape, et enfin celui-ci, aidé de quelques prélats et sous l'influence du roi , déclara Tordre du Temple aboli , et donna ses biens à celui des Hospitaliers. Par cet arrêt le pape se réservait toujours de terminer le procès des chefs et de décider sur leur sort. Il nomma dans ce but une commission composée de l'évêque d'Albi , de Philippe de Marigny , frère du célèbre intendant de ce nom , et de plusieurs autres prélats. La fin de ce scandaleux procès fut noble et grande. Jacques Molay et Guy commandeur de Normandie protestèrent hautement de leur innocence ; on les conduisit devant le peuple , et , du haut du parvis de Notre- Dame , on les déclara coupables. Philippe dès-lors , contrairement même à la sentence rendue, se chargea de leur punition, et ordonna qu'on les brûlât comme hérétiques. Us subirent ce supplice sans que la douleur leur arrachât un seul aveu , et le peuple se retira persuadé que Ton avait violé la justice dans leur procès, et qu'ils étaient innocens de l'accusation portée contre eux. Quelques-uns prétendirent même que, du haut de leur bûcher, ces nobles chevaliers avaient assigné le pape et le roi de France à comparaître avant trente jours au tribunal de Dieu. Cette prédiction vraie ou fausse s'accomplit de point en point : Philippe-le-Bel fut attaqué d'une maladie de langueur qui pour un grand nombre fut une punition de ses crimes ; il mourut à Fontainebleau le 29 novembre 43U.

Si ce règne ne fut pas glorieux , comme ceux de Philippe- Auguste et deSt-Louis, il n'en fut pas moins utile à la royauté : les droits extorqués par force aux barons, la ruine de Tordre du

Temple , cette dernière retraite féodale , rabaissement de la papauté, des agrandissemens nombreux de territoire, à la tête desquels il faut mettre l'acquisition de la Flandre Française et de la puissante ville de Lyon confisquée sur son évèque en 1 31 3, en sont les utiles résultats.

Page 1