DEPUIS LA MORT DE PHILIPPE VI
JUSQU'AU TBAITÉ DB BRÉT1GNY.
La mort de Philippe de Valois laissait le royaume dans un état peu prospère ; le peuple des villes murmurait et se fatiguait de la guerre, les Parisiens se rappelaient que leurs pères avaient forcé Philippe IV à chercher un abri au milieu de ses ennemis, derrière les murs épais du Temple , et parlaient ouvertement de révoltes. Citait cependant un homme fait qui venait prendre la couronne : Jean , le premier et le seul roi de ce nom dans l'histoire de France , si Ton en excepte cet enfant de Louis X qui vécut à peine huit jours, Jean, âgé de plus de trente ans, avait déjà donné des preuves de son savoir-faire pour commander les armées. Il était dans la Guyenne , repoussant sur tous les points les Anglais, lorsqu'il apprit la défaite de Crécy ; aussitôt il traversa la France à marches forcées et vola au secours de son père. On peut même dire que ce fut lui qui empé-
cha le vainqueur de profiter de sa victoire. Ce règne commença d'une manière fastueuse ; le jour de son sacre , 26 septembre 4 350, le nouveau roi arma chevaliers Charles, son fils aîné, qui le premier porta le titre de dauphin, le comte d'Anjou, le comte d'Alençon, ses autres fils , le duc d'Orléans son frère , et Philippe duc de Bourgogne que la reine Jeanne, fille du comte d'Auvergne, avait eu d'un précédent mariage. Plusieurs seigneurs, reçurent aussi l'accolade. Jamais on ne vit un aussi grand luxe , et le roi avec une générosité sans exemple fournit à toutes les dépenses des récipiendaires.
Le premier acte de Jean fut cependant un indigne guet-àpens qui lui aliéna la noblesse, et donna un prétexte à son rival, le roi d'Angleterre, pour recommencer la guerre. Le connétable, Raoul, comte d'Eu et de Guines, était publiquement soupçonné d'avoir traité avec les Anglais ; on disait même qu'il devait leur livrer cette dernière forteresse pour payer sa rançon. Jean, voulant frapper un grand coup et jeter l'effroi parmi les seigneurs mécontens , qui étaient alors en grand nombre , s'empara de la personne du connétable et le fit exécuter de nuit , dans le plus profond mystère. Si le procès de Raoul avait été publiquement instruit , nul doute que le peuple , persuadé de sa trahison , n'eût applaudi à son juste châtiment ; mais ce coup frappé dans l'ombre fut regardé partout comme un assassinat, surtout lorsque le roi eut refusé d'expliquer les raisons qui l'avaient poussé à user d'une semblable sévérité. Le roi d'Angleterre, que toujours on trouve dans le parti des mécontens, somma le roi de France de rendre la rançon du connétable; sur son refus il déclara la trêve rompue et se prépara à la guerre. Ses troupes surprirent peu après le château de Guines et refusèrent de le rendre disant qu'elles ne s'en étaient emparé que pour payer la rançon du connétable. Sans nul doute , Jean s'ennuyait aussi de la paix, peut-être même plus que son rival ; une seule chose le tourmentait , il ne savait comment remplir ses trésors épuisés, et obtenir une armée ; dans cet embarras il eut recours aux Etats-Généraux ; mais craignant leur puissance s'ils étaient
tous réunis, il traita séparément avec les députés des villes, leur accorda des privilèges et des immunités , en un mot ce qu'ils voulurent , et à ce prix il obtint un subside pour un an. C'est alors qu'à l'exemple du roi d'Angleterre qui , par amour pour la comtesse de Salisbury , avait créé l'ordre de la Jarretière , il résolut aussi d'en former un qui lui dût toute sa gloire. Telle fut l'origine des chevaliers de l'Etoile : le roi en était le grandmaltre naturel ; tous frères et égaux juraient de se faire plutôt tuer que de reculer de plus de deux arpens devant l'ennemi ; fidèles à leurs promesses cinq cents restèrent à Poitiers; les autres , obligés de se recruter , s'avilirent par le trop grand nombre de chevaliers et l'ordre tomba bientôt en discrédit. Il ne resta des trésors dépensés pour cette institution que le souvenir de fêtes brillantes , et le superbe palais bâti à St-Ouen près de Paris où l'ordre avait son siège (novembre 4351).
Après l'exécution du comte de Gutnes , le roi avait donné lépée de connétable à Charles de la Cerda , réfugié Espagnol dont il avait fait son favori , son mignon comme on eût dit quelques siècles plus tard , à cause de sa belle figure et de ses douces manières. Cette faveur avait soulevé toute la noblesse qui eût préféré voir élever à cette dignité Charles , roi de Navarre et comte d'Eu , que sa sévérité envers ses sujets avait fait surnommer le Mauvais , épithète qu'il conserva à cause des malheurs qu'il causa à la France. Ce prince, descendant de Louis X par les femmes, n'avait point oublié qu'il avait des prétentions à la couronne de France ; un nouveau grief venait de l'irriter encore. Jean l'avait dépouillé du comté d'Angoulème pour le donner à son connétable. La vengeance de Charles fut prompte ; à la téte d'une troupe d'hommes dévoués, il vint entourer le château de Laigle dans lequel La Cerda se trouvait ; puis voulant s'assurer de son ennemi , il envoya le bâtard de Mareuil avec quelques hommes d'armes qui , outrepassant les ordres de leur maître , le poignardèrent dans son lit. Alors le mal étant fait , Charles de Navarre déclara hautement que La Cerda avait été tué par son ordre, et alla attendre dans sa forte ville d'E-
vreux que le courroux du roi se fût apaisé. Ce courroux était grand en effet, car à la nouvelle de la mort de son favori , Jean s'était écrié qu'il poursuivrait à outrance le meurtrier, et qu'il lui ferait tort par tous les moyens. La noblesse, qui avait vu la vengeance du Navarrais avec plaisir, intervint; elle représenta au roi qu'il fallait ménager un sujet aussi puissant, dont l'alliance avec l'Angleterre porterait un grand coup à la puissance Française. Enfin Jean consentit à traiter et Charles vint à Paris à la tête de nombreux cavaliers. On jugea aussi ses réclamations. Le Cotentin entier , le comté de Beaumont-le-Roger , le vicomté de Ponfc-Audemer , les châtellenies de Breteuii et de Conches lui furent octroyés en remplacement du comté d'Angoulême ; de plus sa cour de justice fut déclarée indépendante de l'échiquier de Rouen. Charles se tint droit et couvert tout le temps que dura l'acte d'accusation, et à grand-peine il courba le genou lorsqu'on lut le pardon du roi. Celui-ci de son côté n'avait pas ouvert la bouche durant toute la cérémonie ; aussi vit -on bien que cette trêve ne pouvait être stable. Charles retourna en toute hâte dans ses Etats pour traiter avec l'Angleterre , et le roi de France convoqua le ban et l'arrière-ban de ses sujets, c'est-à-dire non-seulement les vassaux, qui d'après les lois féodales devaient le service militaire, mais eeux-là même qui possédaient les arrière-fiefs (4353).
Charles, après avoir obtenu les secours qu'il espérait de l'Angleterre, vint débarquer à Cherbourg , menaçant d'envahir la France et de tout ravager ; il n'y avait point encore d'armée pour lui résister; on se hâta de lui offrir des conditions avantageuses , et l'on obtint ainsi qu'il mît bas les armes. Pendant ce temps , les états généraux s assemblèrent à Paris , et profitant de l'état de détresse dans lequel se trouvait la royauté , dictèrent leurs conditions. Ils demandaient que les impôts fussent prélevés par les agents du fisc et que le roi lui-même y fût soumis; de plus celui-ci n'avait plus la permission de lever aucun droit dans ses voyages, ni même d'exiger quoi que ce pût être; on pouvait résister à ces exactions et même sonner le tocsin :
moyennant ces dures conditions les états accordèrent 5,000,000 de livres (4355 , 28 décembre.) Cet impôt mal réparti écrasait surtout les pauvres , aussi dans beaucoup d'endroits ne put-il être perçu. Charles de Navarre défendit de le lever dans ses états , et son exemple fut suivi par plusieurs seigneurs ses amis ; déplus, dans la crainte d'être attaqué , il forma au profit de l'Angleterre une vaste conspiration dans laquelle il parvint à foire entrer le fils aîné du roi. Mais Jean , ayant appris cette manœuvre , résolut de s'en venger , et d'accord avec le dauphin auquel il pardonna sa trahison , il profita de la réunion des seigneurs Normands. Après une marche forcée , arrivant dans le château royal où devait avoir lieu le dîner , il entra précédé du connétable qui avait l'épée nue a la main. Celui-ci cria à haute voix que personne ne bougeât , et le roi , s'a va nçant vers le Navarrais, le saisit à la gorge , lui disant qu'un traître comme lui était indigne de s'asseoir à la table du fils de France. Un seul écuyer voulut venger son maître , mais il fut renversé et paya ainsi sa fidélité. Charles chargé de chaînes fut conduit de prison en prison ; quant à ses confidens, tous appartenant à la noblesse , ils furent frappés sur l'heure (46 avril 4356.)
Cette violence excita l'indignation générale; on accusait ouvertement Jean de trahison ; les parens des victimes le défièrent et appelèrent les Anglais à leur secours. Le duc de Lancastre , qui se trouvait alors en Bretagne , reçut l'ordre de se porter en Normandie , mais son armée était trop faible pour en venir aux mains avec celle de Jean , et il fut contraint de se retirer sans avoir même pu lui faire lever le siège d'Evreux ; cette place fut forcée peu après.
Dès le printemps de l'année 1 356 , la guerre recommença avec acharnement ; Edouard envoya le duc de Lancastre et son fils , le héros de Crécy , à la tête de deux armées ; le premier débarqua en Normandie ; il avait reçu ordre d'étendre ses ravages jusqu'au centre de la France ; le prince noir (ainsi nommé à cause d'une armure de cette couleur qu'il avait adorn
tée, soii par simplicité , soit pour faire remarquer la blancheur de sa peau) le prince noir débarqua à Bordeaux, et partageant ses troupes en deux corps , laissa un de ses lieutenants en Aquitaine tandis qu'Use dirigeait vers le Languedoc. Le comté d'Armagnac pillé jusqu'au pied des Pyrénées , les faubourgs de Garcassonne et la ville de Narbonne incendiés , en un mot dans le court espace de sept semaines , cinq cents cités , villes et villages réduits en cendres , tel avait été le triste résultat de cette campagne. Le prince noir, en effet, n'avait pu que dévaster et, l'armée royale approchant , il avait été contraint de reprendre la défensive. Le duc de Lancastre n'était pas plus heureux dans le Nord ; le roi Jean avait marché en personne contre lui , et par une manœuvre adroite lavait repoussé jusqu'à Galais. Ignorant cette défaite , Edouard voulut tenter de réunir toutes les forces Anglaises, et quittant l'Aquitaine et le Languedoc , il s'avança imprudemment dans le royaume. Ses troupes, à la vue de richesses qui se renouvelaient pour ainsi dire sous leurs pas, retardèrent sa marche et demandèrent à grands cris le pillage de Bourges. Le sire de Causans était gouverneur de cette place ; il la défendit avec force et énergie , et les Anglais furent contraints de se retirer laissant plusieurs milliers de soldats sous les murs de la ville.
Enfin les deux armées se rencontrèrent à deux lieues de Poitiers et tout se prépara pour le combat (26 septembre \ 356.) Edouard, se rappelant la bataille de Crécy et le parti que son père avait tiré de sa position inaccessible, se retira sur une colline dont le revers était coupé par des haies et de profonds fossés ; il cacha ensuite derrière les broussailles ses archers et attendit avec confiance l'événement. Jean désirait avant tout «écraser son rival avec son armée de quatre- vingt mille hommes ; il partagea ses troupes en trois corps qu'il eut le tort de trop étendre, mais il voulait que pas un Anglais n'échappât; il avait formé les ailes avec les milices communales , mauvais soldats, s'il en fut, qui ne combattaient qu'à regret hors de leurs murailles ; les chevaliers et leurs hommes d'armes for-
niaient le centre ; c'était la vraie force de l'armée et elle seule eût suffi pour détruire les bataillons Anglais. Mais Jean, connaissant l'esprit irrésolu des seigneurs , les avait irrités à plusieurs reprises; une fois il leur avait dit en montrant l'ennemi : quand vous êtes à Paris, à Chartres ou à Orléans, vous ne cessez de le menacer, combattez maintenant vous êtes en sa présence ; la veille pendant la marche , son armée répétant en chœur la chanson de Rolland , Jean s'était écrié : il y a long-temps qu'on n'a vu de Rolland en France ; on en verrait encore , répondit Jean Jeanvre, le franc parleur, s'ils avaient un Charlemagne à leur tête. Gomme à Crécy, les nobles en eflfet se précipitèrent avec la même ardeur, le même désordre, et peu en revinrent. Déjà l'armée Française commençait à se mettre en marche , lorsque poussé par le désir de pacifier les deux pays , le cardinal de Talleyrand Périgord vint trouver le roi Jean. Tout ce qu'il put en obtenir fut une trêve de vingtquatre heures pour célébrer le dimanche et la permission de se rendre au camp des Anglais. Edouard plus traitable offrit de remettre les prisonniers, d'abandonner toutes les places que les Anglais possédaient encore sur le continent , même Calais , et de s'engager à rester sept ans sans porter les armes contre la France , à condition qu'on lui permettrait de retourner lui et toute son armée jusqu'à Bordeaux sans être inquiétés. Ces conditions ne satisfaisaient point l'ambition des Français : les seigneurs rassemblés dans la tente du roi demandèrent que de plus le prince Edouard se rendit prisonnier avec cent de ses chevaliers ; l'Angleterre ne paiera jamais ma rançon , s'écria le jeune prince , dès demain la fortune décidera entre nous. Il profita de la trêve pour augmenter ses moyens de défense. Un étroit défilé, protégé par de hautes haies derrière lesquelles il avait caché les archers Anglais, et sur les côtés par de profonds fossés qui empêchaient de tourner cette position, était le seul endroit par où l'on pût pénétrer jusqu'à son camp. Les maréchaux de Clermont et d'Audrehen s'y précipitèrent de toute la vigueur de leurs chevaux et à la tête de la première
division de l'armée ; le carnage devint alors épouvantable ; les archers lançaient leurs flèches au milieu de cet épais bataillon et, n'étant éloignés que de quelques pas, ils jetèrent bientôt l'effroi dans les rangs ; les chevaux percés de ces flèches crochues se cabraient et refusaient d'avancer; une seconde division envoyée pour les soutenir ne fut pas plus heureuse ; une centaine de chevaliers à peine pénétrèrent jusqu'au centre de l'armée Anglaise ayant leurs deux chefs à leur tête, mais entourés et resserrés, de toutes parts ils furent contraints de mettre bas les armes; le maréchal de Glermont était resté sur le champ de bataille.
Le roi Jean à la vue de cette double défaite, se rappelant que la cavalerie avait causé le désastre de Grécy, donna ordre à ses troupes de mettre pied à terre, et lui-même montrant l'exemple renvoya son cheval aux derniers rangs ; il ordonna ensuite à l'aile gauche d'appuyer ses mouvements et s'engagea à son tour dans le défilé. Mais Edouard avait tout vu : la journée est notre , s'écria- t-il ! et le comte de Warwick par son ordre s'élança à la tète des chevaliers Anglais; du premier choc, il renversa les hommes d'armes Allemands qui protégeaient l'aile , puis il découvrit cette milice des communes qui s'enfuit en toute hâte , dans la crainte d'être écrasée sous les pieds des chevaux ; le dauphin et un autre fils du roi lui avaient donné l'exemple de la fuite. Quant à Philippe, le plus jeune , il se tenait près de son père , le protégeant de son corps et parant les nombreux coups qui lui étaient portés. Jean en effet , à peine entouré de quelques chevaliers , combattait rudement pour une cause désespérée. Sans casque et n'ayant plus qu'un tronçon d'épée, il luttait encore refusant de se rendre à tout autre qu'à son cousin Edouard , et cependant les Anglais se disputaient sa capture et ils allaient même le mettre à mort , lorsque Denys de Morbecques , gentilhomme Artésien , qu'un déni de justice avait jeté dans les rangs ennemis , s'offrit au roi qui lui remit son épée , en disant : du moins je ne me suis rendu qu'à un Français : triste consolation d'une défaite qui devait avoir des suites si fâcheuses.
Le prince noir se montra digne de sa victoire par la douceur avec laquelte il traita son royal prisonnier ; il le fit monter sur un superbe cheval , tandis que lui le suivait sur un petit poney. Le soir même de la bataille , il avait voulu le servir à table et avait refusé l'honneur de s'asseoir à ses côtés. Content de sa victoire, et peut-être trop faible pour en recueillir les fruits, le prince noir revint à Bordeaux pour s'embarquer ; une difficulté imprévue l'y retint quatre mois. Touché du malheur et de la résignation du roi Jean , la noblesse de Guyenne refusa de l'abandonner et parut vouloir le délivrer. Il fallut que le pape intervint : une trêve fut signée, et Edouard put enfin faire embarquer son royal captif qui alla en Angleterre mener la vie des grands seigneurs de ce temps, tandis que la France était dans la consternation.
Le peuple en effet reprochait amèrement aux nobles d'avoir laissé prendre le roi , et dans ses plaintes il mêlait le nom du dauphin Charles qui avait un des premiers donné l'exemple de îa fuite. Deux hommes ambitieux profitèrent de cette fermentation populaire pour exercer une grande influence pendant ces discordes civiles : c'étaient Marcel , prévôt des marchands , et Robert Lecoq, évêque de La on. Aux états généraux que le dauphin dut assembler pour avoir des subsides , ils élevèrent la voix pour peindre la misère du peuple , l'état malheureux dans lequel il se trouvait , accusant hautement les ministres du roi prisonnier que Charles avait gardés près de lui, demandant leur mise en accusation, ainsi que la délivrance de Charles de Navarre encore retenu dans les fers. De plus , ils exigeaient que , pour prévenir toute nouvelle dissension , on donnât au dauphin un conseil composé de plusieurs membres des états , sans l'avis desquels rien ne se pourrait faire; qu'alors on aviserait aux moyens de délivrer la France des malheurs qui l'accablaient. Des discussions nombreuses curent lieu à ce sujet; mais tous les membres avaient été d'accord de mettre le dauphin en tutelle, si nous pouvons nous exprimer ainsi. Ces conditions n'étaient pas acceptables : Charles en rougit de colère et pronom;»
immédiatement la dissolution de rassemblée , espérant être plus heureux près des états de chaque province ; ceux en effet de la Langue-d'Oc, assemblés à Toulouse dans le même temps, s'étaient montrés plus généreux ou plus attachés au royaume ; ils avaient accordé une levée de quinze mille hommes et l'argent nécessaire à leur solde. Ce vœu ne trouva malheureusement pas d'écho ; les états de chaque province , à l'instigation d'Etienne Marcel qui devenait de jour en jour plus puissant, refusèrent les subsides , et cependant jamais plus grand besoin ne s'en était fait sentir. Quoique les Anglais accablés de leur victoire restassent dans le repos, la France était ruinée, pillée de toutes parts par les grandes compagnies ; elles étaient formées de soldats, la plupart indisciplinés , qui sous les ordres d'un chef entreprenant parcouraient le pays, brûlant et dévas- • tant tout ce qu'ils trouvaient sous leurs pas et qu'ils ne pouvaient emporter avec eux. Les paysans, fatigués de cultiver la terre sans pouvoir jouir du fruit de leurs peines , écrasés par les nobles qui étaient eux-mêmes accablés de dettes et qui les pressaient de payer la dimeet les autres droits seigneuriaux , se révoltèrent sous le nom de Jacques et furent terribles dans ce qu'ils appelèrent leur vengeance.
Force fut donc à Charles de rappeler près de lui les Etats; il n'avait accompli aucune des réformes demandées l'année précédente et se montrait entouré des mêmes ministres. Des murmures éclatèrent de toutes parts , et Robert Lecocq fut adjoint à Marcel pour rédiger un cahier de plaintes et de demandes que signèrent aussi les ordres du clergé et de la noblesse. Charles accorda ce qu'on voulut , car le moment était difficile , et il ne pouvait lever de subsides qu'avec le concours des Etats; ses ministres furent renvoyés et trente-six commissaires furent nommés pour l'aider à gouverner (1 5 février \ 357) . C'est sur ces entrefaites qu'une trêve de deux ans fut signée avec l'Angleterre. Les nobles de ce pays, voyant la puissance d'Edouard, avaient craint qu'il n'en profitât pour leur arracher les privilèges qu'ils avaient eu tant de peine à obtenir et dont ils s'étaient toujours
montrés si jaloux. Charles , débarrassé ainsi de l'ennemi extérieur et n'en ayant plus rien à redouter, reprit plus d'assurance; de retour à Paris , il cassa le conseil qu'on lui avait imposé , disant qu'il était d'âge à gouverner par lui-même et s'entoura de ministres à sa guise. Il fut cependant contraint d'assembler les Etats-Généraux pour avoir des subsides et s'opposer à cette guerre des Jacques qui étendaient leurs ravages jusqu'aux portes de sa capitale. Les circonstances devenaient de jour en jour plus favorables pour la royauté ; les nobles sortaient de la torpeur dans laquelle les avait jetés la défaite de Poitiers, et se formaient en bandes pour s'opposer aux révoltes de leurs serfe. Ceux des Etats voyaient bien que la guerre faite à la royauté leur était contraire ; ils pressentaient vaguement le nom de République que nous rencontrons pour la première fois dans l'histoire et qu'avait prononcé avec emphase le fougueux Marcel. Us comprenaient, dis-je, que la royauté étant avilie, une anarchie sanglante aurait désolé la France , et qu'en un jour ils auraient perdu les privilèges que la royauté tentait , il est vrai , de leur enlever , mais un à un. Marcel voyant diminuer sa considération , et n'ayant plus pour lui que la populace de Paris , eut peur et se retrancha derrière le nom de Charles-le- Mauvais. Lors de l'ouverture des Etats, les portes de sa prison furent brisées , et le roi de Navarre en sortit le cœur plein de haine et de mauvais vouloir. A Amiens il harangua sur les places, fit pleurer le peuple par ses discours attendrissants ; puis à la tète d'une nombreuse troupe il vint jusqu'à Paris où il fut reçu à bras ouverts ; Marcel en fut nommé capitaine-général. Le roi de Navarre resta cependant peu de temps et courut en toute hâte à Rouen où les corps de ses amis étaient encore pendus au gibet. Il les en fit descendre, leur fit faire un service funèbre et prononça un discours dans lequel il développa un texte saint avec tant d'onction que tous les assistans en furent émus.
Pendant que Charles-le-Mauvais était en Normandie , le dauphin avait voulu essayer de faire à son tour de la popularité ;
il s'était rendu sur les halles et s'était rattaché beaucoup de monde. Un événement imprévu lui donna gain de cause. Marcel et ses partisans, couverts de couleurs nationales, parcouraient les rues, essayant de détruire l'effet produit par les paroles du dauphin ; ils y réussirent, et le prévôt des marchands, voulant frapper un grand coup, résolut de mettre à mort quelques-uns des conseillers de Charles. La populace enfonça les portes du palais; Marcel entra fièrement, la tête couverte, et s'adressant à ses satellites : Faites, dit-il , ce pour quoi vous êtes venus ici (février 1358). Aussitôt les maréchaux de Normandie et de Champagne furent mis à mort et leur sang rejaillit jusque sur la personne du dauphin; alors ce prince se troubla , demanda grâce, et Marcel, au lieu de réclamer de lui des privilèges, voulant lui montrer son pouvoir sur cette multitude, le couvrit de son chaperon rouge et bleu, et força le peuple de s'incliner devant lui.
Ce double meurtre produisit une réaction violente ; le dauphin s'était enfui de Paris après avoir rompu l'assemblée et s'être adressé aux Etats de chaque province ; la noblesse en foule s'était rangée près de lui, et lui avait montré un dévouement auquel il ne pouvait s'attendre ; il n'était pas jusqu'au peuple de Paris qui ne regrettât sa conduite, et ne le priât en grâce de revenir. Les députés provinciaux blâmèrent les excès des Parisiens , et se déclarèrent hautement contre le meurtre des deux maréchaux tués indignement ; il y en eut même qui demandèrent la tète de Marcel. Surpris de ce changement, Charles-le-Mauvais se jetta dans les bras de l'Angleterre , et se vit par ce seul acte abandonné d'un grand nombre de ses partisans. Marcel conservait encore quelqu'espoir ; il avait Paris sous sa puissance , et il espérait, en donnant cette place au roi de Navarre, c'est-à-dire aux Anglais, sauver les restes de son parti ; mais son projet fut découvert et , au moment où il allait livrer une des portes , il tomba sous les coups de Péchevin Maillard , et cette nouvelle répandit la joie dans la ville entière. Le peuple redemanda à grands cris le dauphin et le sup-
plia de rentrer aux conditions qu'il dicterait; en vain le roi de Navarre voulut lui disputer la régence ; il n'était plus temps : Charles avait pris les rênes du gouvernement, et le traité de Pontoise (21 août 4359) mit fin à cette déplorable guerre civile. Les Jacques étaient aussi exterminés; leurs excès avaient été tels qu'Anglais , Français et Navarrais s'étaient ligués contre eux ; le captai de Buch entr'autres dans un combat livré près de Meaux en avait détruit plus de sept mille ; ceux qui échappèrent furent poursuivis et traqués comme des bêtes féroces.
Pendant ce temps , Jean négociait avec le roi d'Angleterre et préparait de nouveaux embarras à son fils. Tant que le royaume avait été en proie à la guerre civile, que Marcel avait commandé dans Paris, et porté ses outrages sur la personne même du dauphin , la royauté n'était pas si agréable , que Jean voulut l'échanger pour sa joyeuse captivité. Chaque jour en effet des fêtes nouvelles , des tournois, des chasses et des danses lui faisaient moins regretter les embarras dans lesquels il se serait trouvé sur le continent. Mais lorsque les difficultés furent aplanies , que Marcel fut devenu la victime de cette populace qu'il avait poussée à la révolte , et que ses partisans eussent été livrés à la justice, que Charles de Navarre lui-même eût demandé la paix et juré d'être bon Français , Jean se prit à regretter cette couronne qu'il avait perdue par sa témérité, et oublieux du noble caractère qu'il avait montré jusqu'alors, il offrit à Edouard de lui abandonner pour sa rançon les conquêtes de trois siècles , Boulogne , Calais et quatre millions d'écus d'or. Grande fut la surprise de Charles à la lecture de ce traité désastreux ; il n'osait prendre sur lui de le désavouer et il comprenait que c'était la ruine de la France et sans doute la chute des Valois qu'avait signées son père. Malgré tout ce qu'il avait eu à souffrir des états , il osa encore les convoquer ; la misère était grande , les chemins peu sûrs , aussi les députés furent-ils peu nombreux. Le dauphin ne leur en lut pas moins les lettres de son père , laissant à ses orateurs le soin de faire le reste et bien lui en prit ; les états indignés résisté-
rent , annulèrent le traité et dirent qu'il était préférable pour le royaume que Jean restât en Angleterre ; le peuple assemblé partagea la même opinion ; il alla plus loin et cria qu'on devait faire guerre à outrance à Edouard. Avant de se séparer, les états votèrent des subsides et des levées d'hommes, annulèrent tous les actes du prévôt Marcel et accordèrent au dauphin la réhabilitation des anciens ministres qu'il reprit près de lui.
Edouard , à cette nouvelle ,déclara la trêve rompue , et prenant à sa solde les compagnies autrefois auxiliaires du roi de Navarre et que ce prince avait abandonnées depuis sa réconciliation avec le dauphin , il leva une grande armée qu'il commanda en personne. Charles , instruit par l'expérience de deux défaites , ne voulut pas courir les chances d'une bataille ; il envoya dans les places les plus fortes ses meilleurs capitaines et ne parut plus s'occuper de cette guerre. En vain lui montraiton la fumée des ennemis à quelques lieues à peine de Paris , en vain on lui représentait le malheur de son royaume et l'état de dévastation dans lequel il se trouvait , il ne répondait rien et attendait l'issue des événements. Après avoir traversé presque toute la France , le fer et le feu à la main , après avoir étendu ses ravages jusqu'aux portes de Paris , Edouard voyant que malgré ses efforts , il ne pouvait attirer le dauphin en rase campagne , se dirigea vers Rheims ou il comptait se faire sacrer roi de France et d'Angleterre; le courage des babitans sauva cette place et le força de lever le siège. Il fut plus heureux en Bourgogne ; c'était la reine de France qui commandait ce duché au nom de Philippe de Rouvre ; effrayée des désordres que commettait l'armée Anglaise, elle obtint qu'elle n'entrerait pas dans la Bourgogne et paya 200,000 écus d'or. L'armée d'Edouard n'en était pas moins presque détruite, des centaines d'hommes tombaient chaque jour épuisés par les maladies et la faim ; la flotte Française venait de brûler les vaisseaux Anglais dans la Manche et de ruiner des villes entières ; l'effroi était tel que tout le monde prit les armes, et que les prêtres euxmêmes ne furent pas exceptés. Les chefe murmuraient haute-
ment et demandaient la paix ; Edouard lui-même craignait de perdre en un mois le fruit de vingt années de conquête : des négociations furent entamées et le roi Anglais saisit le prétexte d'un orage pour les activer ; il prétendait que , dans la terreur que lui avait causée cette tempête, il avait juré d'acheter la paix à quelque prix que ce fût. Ce serment ne l'empêcha point de dicter des conditions assez dures ; il obtiut en souveraineté directe et pour toujours le Poitou , l'Aunis , l' Angoumois , la Saintonge , le Limousin , le Périgord , le Quercy , le Rouergue , TAgénois , le Bigorre , le Ponthieu , Calais , Guines ; à ces conditions il renonçait à la couronne de France et relâchait Jean qui devait payer pour sa rançon, et chaque année par sixièmes, 3,000,000 d'écus; il y eut aussi quelques pourparlers au sujet de la Bretagne , mais il fut décidé que ce pays resterait à l'arbitrage des deux rois.
Ce traité désastreux fut signé à Brétigny le 8 mai 4360.